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L’historique de la télépathie
André Godard

Quelque opinion que l’on partage sur la valeur objective des observations télépathiques, il peut paraître intéressant de connaître si, avant que le mot fût créé, cette science psychologique avait existé dans l’antiquité à l’état de croyance populaire.

Oui, sans nul doute. A défaut des 10 000 traités ésotériques de l’Égypte, dont aucun ne nous est parvenu, la littérature grecque et celle de Rome abondent en preuves ; et il est remarquable que la modalité des phénomènes ne diffère pas dans leurs récits de ce qu’elle apparaît aux observateurs actuels.

Mais quelle importance attacher au témoignage des poètes anciens ? Une très grande, car ils enregistrent des fictions nées presque toujours de faits, normaux ou exceptionnels, dénaturés ensuite par l’imagination populaire. Ils nous transmettent l’opinion de leur époque ou celle des générations antérieures. Une réalité vit sous leurs légendes. Si l’on admet que le polythéisme hellénique eut pour source les phénomènes de la nature, il paraît beaucoup plus probable que la seconde religion aryenne, celle des Mânes, si étrangement coexistante avec la première, naquit d’observations télépathiques, de même que la troisième, celle de l’initation éleusinienne, eut pour origine principale l’autosuggestion.

Avant d’examiner les récits particuliers, cherchons le rapport général que les croyances primitives peuvent présenter avec le souvenir de faits télépathiques. Quelle idée pouvait éveiller chez l’homme préhistorique la vue de la mort ? Naturellement l’idée du néant. Ensuite, les dogmes polythéistes imaginèrent une survivance dans le Tartare ou l’Élysée. Or il est remarquable que la pensée populaire ne se détermina au fond ni vers ce néant ni vers cette immortalité parquée. Non seulement dans la race aryenne, mais chez presque tous les peuples, aujourd’hui encore chez les nègres de l’Afrique, la croyance de la vie future se précise dans deux conceptions : survivance quasi-matérielle ; et protection ou persécution à l’égard des vivants, selon les honneurs ou l’oubli que le mort reçoit d’eux. Les religions positives n’influèrent pas sur le fond, mais seulement sur la forme de la religion des Mânes ; ainsi, dans l’antiquité les esprits reviennent demander une sépulture, et au moyen âge, des prières. Or, quel phénomène, mieux que l’extériorisation psychique d’agonisants, leur manifestation à distance, a pu donner naissance à cette conviction universelle de rapports entre morts et vivants?

Pour préciser les traces de la télépathie dans l’histoire, il faut d’abord la définir comme un ordre de phénomènes spontanés et physiques. Auditifs ou visuels, ils se distinguent nettement des suggestions mentales et des lectures de pensée que l’antiquité connut aussi, témoin l’épreuve imposée par Nabuchodonosor à ses devins ; ils n’ont rien de commun non plus avec les évocations dont fourmillent les vieilles littératures. Il faut encore les réduire, comme finalité, à l’annonce d’un seul événement, actuel, intéressant à la fois le sujet et l’objet ; et écarter ainsi les inspirations du démon de Socrate, les hantises d’Apulée, certains songes prophétiques enregistrés par Tacite.

Parmi les légendes qui se rapportent à notre étude, il en est où l’origine télépathique n’a laissé que des traces fort confuses et dans certains détails secondaires, telles la fable d’Orphée, et celle de Castor et Pollux, remarquable seulement à cause de la fréquence, signalée par Gurney, des hallucinations entre jumeaux.

Mais dans les cas évidents, la modalité du phénomène se présente fort analogue aux observations récentes ; ainsi le sujet télépathique apparaît un être normal, tandis que dans la suggestion actuelle comme dans les évocations antiques, le sujet est un détraqué, un faible, et le phénomène tend à un rétablissement d’équilibre vital ; ainsi le fou Saül évoque Samuel ; l’étrange monomane Xerxès sollicite dans les Perses l’apparition et l’appui de Darius « le vieux roi fort ».

Chez les anciens, l’hallucination télépathique coïncide toujours avec la mort de l’objet. Ont-ils connu la télépathie entre vivants ? Leur silence s’expliquerait par le moindre intérêt du phénomène. Toutefois, dans certaines légendes, l’intervention ajoutée d’une divinité permet de supposer une croyance primitive à l’apparition entre vifs. Athèné se montre à Nausicaa sous la figure d’une de ses compagnes chéries ; Jupiter à Agamemnon, sous les traits de Nestor. L’Hélène d’Euripide repose sur un fait de ce genre : Héra, dit l’héroïne, substitua à mon corps un fantôme vivant formé du plus pur éther à ma ressemblance. Le poète grec tenait cette légende des prêtres égyptiens.

Avant d’aborder les fables anciennes où l’origine télépathique est hors de doute, reportons-nous, pour la comparaison, à l’un des faits les plus typiques et les moins contestables signalés dans le livre de Gurney (p. 202), le cas du capitaine anglais Russel, qui eut la vision de son frère tué devant Sébastopol, à 600 lieues de lui. Notons ces traits du récit : Un jour il m’écrivit dans un moment d’abattement ; je lui répondis de reprendre courage, mais que si quelque chose lui arrivait, il devait me le faire savoir en m’apparaissant… Sa mort eut lieu le 8 septembre 1855. Cette nuit même, je me réveillai tout à coup. Je voyais mon frère à genoux, entouré d’un léger brouillard phosphorescent… Je sautai du lit, et je vis encore le pauvre Olivier ; je marchai à travers l’apparition… Je remarquai ensuite à la tempe une blessure… Il disparut, en me jetant un regard plein de tristesse et d’affection. Nous retrouverons toutes ces particularités çà et là dans les récits des anciens.

Voici l’apparition de Patrocle à Achille. Le fantôme, en tout semblable au héros vivant, s’arrête au-dessus de la tête de son ami, lui parle, puis disparaît comme une fumée. Mais, sans poursuivre une fastidieuse énumération, arrêtons-nous devant Euripide, le moins superstitieux des poètes grecs et le plus plébéien, ce qui a de l’importance dans une enquête sur les opinions communes ; à la philosophie d’Anaxagore il empruntait l’idée de l’unité de substance et aussi celle de la survivance : il devait accepter le principe de la télépathie même posthume, dans sa persuasion un peu nébuleuse que l’âme réunie à l’immortel éther conserve un sentiment. Aussi, l’une de ses tragédies, Hécube, repose-t-elle entièrement sur ce genre d’hallucinations. Dès le prélude, l’ombre de Polydore s’exprime ainsi : Mon corps git sous les vagues ; voilà trois jours que je l’ai abandonné pour voler vers ma mère ; mon ombre voltige au-dessus de sa tête ; ma mère est terrifiée de cette apparition. Les paroles d’Hécube elle-même sont strictement analogues aux témoignages recueillis par les enquêteurs anglais. Lorsque le corps lui est apporté : Je comprends maintenant la vision de cette nuit ; c’est ton image qui se montrait à mes yeux.

Le traité des Phantasm of the living contient cette remarque, que, dans la plupart des cas irrécusables, l’objet a péri de mort violente et presque toujours par immersion. Fait peu surprenant, si l’on songe à l’intense excitation cérébrale dont parlent ceux qui ont échappé à ce genre d ’asphyxie. Or nous venons de voir que le héros d’Euripide est mort noyé. Et le cas télépathique le plus manifeste que nous présente à son tour la littérature latine est encore l’apparition d’un naufragé. Les deux fables confirment aussi celte observation de Gurnev, qu’une étroite sympathie relie toujours l’objet au sujet de la vision, et qu’il faut chez le premier un souhait intense de se manifester au second. Euripide nous montre un fils ; Ovide, un mari ; et l’un et l’autre relatent expressément le souhait intense.

Cette fable d’Alcyone et Ceyx, au livre XI des Métamorphoses, constitue, à plusieurs points de vue, l’un des plus précieux documents sur l’antiquité. Laissons de côté la science nautique, minutieusement détaillée, et même divers phénomènes de psychologie transcendantale tels que le pressentiment et l’impulsion prohibitive. Ceyx s’embarque, malgré les supplications de sa femme, après lui avoir juré de la revoir. Survient le naufrage, l’un des plus réalistes récits de la poésie classique. Ceyx saisit une épave et se débat quelques minutes jusqu’à ce que l’arc noir d’une vague déferle sur sa tête et l’engloutisse. Quelles sont ses pensées durant l’agonie?

… plurima nantis in ore
Alcyone conjux…
lllius ante oculos ut agant sua corpora fluctus
Optat…

Nous trouvons donc ici l’état psychique habituel chez l’objet du phénomène télépathique. Maintenant la mythologie va broder sur ce phénomène. Iris enjoint d’avertir Alcyone, à Phantasos, l’un de ces Songes véridiques qui visitent soit les rois soit la foule obscure.

Phantasos revêt l’aspect de Ceyx au moment de sa mort, livide, nu, trempé d’eau. Comparez l’anecdote du capitaine Russell, à qui son frère apparaît à genoux, la tempe trouée, le visage d’une pâleur de cire, tel qu’il fut retrouvé à Sébastopol, suivant le rapport d’un colonel. Revenons à Ovide. Le fantôme de Ceyx se montre à Alcyone, lui conte le naufrage, l’exhorte à prendre le deuil. Elle s’éveille, pas un instant ne doute de son malheur, parcourt l’appartement qu’elle trouve vide, puis à ses serviteurs qui accourent, l’interrogent, elle répond :

Umbra fuit, sed et umbra tamen manifesta, Virique vera mei…

On sait le reste : sa course au rivage, la découverte du corps. Virgile a traité le même sujet. On peut dire que l’hallucination télépathique fut un des lieux communs de l’antiquité.

Il serait facile de multiplier les rapprochements entre les légendes helléniques ou latines et les deux cents à trois cents observations de MM. Gurney, Myers et Podmore.

Il serait intéressant pour la philologie de déterminer le rôle précis du phénoménisme télépathique dans la formation de cette religion des Mânes qu’on trouve à la base de toutes les institutions politiques et religieuses des peuples aryens. La philosophie elle-même, à Rome tout au moins, fit des emprunts à cet ordre de phénomènes. Car chez ces pratiques latins, la philosophie resta toujours une science positive. Leur école matérialiste garda la rigueur expérimentale qui fit formuler à Lucrèce, dix-huit siècles avant Darwin, les principes de la préhistoire et du transformisme. De même, leur spiritualisme n’est point celui de Platon ; il se rapproche tout à fait de ce que l’on dénomme aujourd’hui sciences psychiques ou spiritualisme expérimental. La télépathie y joue un rôle, témoin toute l’élégie célèbre de Properce : Sunt aliquid Manes… Les diverses écoles philosophiques de Rome interprètent non la raison, mais des faits. Le cas de Properce est curieux, parce que chez ce poète aucune influence mythologique ne subsiste ; il est totalement libre de préjugés. Or dans une autre élégie, il reprend encore, comme une réalité personnelle à lui, un récit qui prouve tout au moins combien était enracinée dans la pensée populaire l’importance du songe télépathique. Il s’adresse en ces termes à sa maîtresse qui voyage : Je t’ai vue en songe, ton vaisseau brisé, te débattant contre les vagues d’Ionie. Quelle terreur pour moi que cette mer ne porte désormais ton nom !

Ce qui rend difficile l’investigation sur la psychologie transcendantale des anciens, c’est leur absence de méthode, leur tendance à tout confondre sous une même rubrique. Pline, Aristote, Plutarque, les Pères de l’Église, étudient sous cette monotone dénomination de Songe divers phénomènes, intellectuels ou physiologiques, que nous distinguons aujourd’hui sous les étiquettes : suggestions, télépathie, extériorisation de la pensée, perceptions distantes. Leur recherche se borne à diversifier les conditions de véracité ou d’erreur du Songe. Mais en réalité, leurs écrits conscience côtoie le merveilleux. Par exemple, la lucidité à distance chez certains cataleptiques est nettement relatée dans un passage de saint Athanase. Origène discute la question de l’extériorisation psychique. Mais la curiosité scientifique reste absente. On ne recherche alors dans ces bizarres phénomènes qu’un profit réalisable : profit pour l’âme et pour le dogme chez les Pères de l’Église ; chez les philosophes antérieurs de Rome, profit pour la direction de la vie ou même profit tout matériel, parfois puéril : Marc-Aurèle remerciait les dieux de lui avoir indiqué en songe un remède contre une hémorragie !

Au moyen âge tout s’embrouille, et se confond en magie, noire ou blanche. Plus les récits merveilleux pullulent, plus il devient malaisé d’y reconnaître le noyau d’un fait positif. Cependant, en face du livre absurde de Bodin sur les Sorciers, se dresse en 1586 le fort curieux traité de Le Loyer, sur les Spectres ou Visions, dont la modération paraît surprenante à cette époque. Du moins la question y est-elle abordée, depuis l’antiquité jusqu’au XVIe siècle, avec une véritable rigueur scientifique.

Faut-il reconnaître des phénomènes télépathiques, et, ce qui serait plus intéressant, des phénomènes entre vivants et à l’état de veille, au fond des innombrables récits de bilocation chers au mysticisme médiéval ?

Le christianisme ayant extrêmement affiné la vie nerveuse et fait de la mort la principale réalité, il semble à première vue que son atmosphère dut être plus propice que celle de l’antiquité à l’éclosion des phénomènes de psychologie transcendante. Mais, encore une fois, la télépathie, elle, affecte presque invariablement des sujets normaux. Puis, cantonnée à l’extrême limite de la science et du merveilleux, elle glissa fatalement, au moyen âge, du côté de ce merveilleux. Il est donc rare qu’on puisse la relever avec certitude durant les siècles gothiques. Toutefois on peut soupçonner sa présence dans beaucoup de cas. Faut-il reconnaître, par exemple, ce que Gurney et Crookes appellent l’hallucination collective dans cet incroyable procès des Cordeliers d’Orléans, relaté par le Dictionnaire philosophique, et dont la principale pièce, l’interrogatoire du fantôme, fut signée par vingt-deux hommes qui ne pouvaient attendre de leur attestation que ce qu’ils en reçurent : une condamnation au bûcher, commuée par grande grâce en exil et en amendes?

Le XIVe siècle nous offre pourtant l’un des cas les moins contestables, les plus nets, de télépathie. Pétrarque en fut le sujet et le narrateur. Une première fois, il fut, à 200 lieues de distance et le jour môme, averti de la mort de Laure de Sade ; cette vision sert de thème aux plus belles stances de son Triomphe de la Mort. Quelques années après, il eut de la même façon la révélation de la perte de son ami le plus cher. Voici le texte de son biographe Ginguené, l’homme le moins soupçonnable de crédulité : … Pétrarque se disposait à l’aller rejoindre. Il le vit la nuit en songe ; il lui vit la pâleur de la mort. Frappé de cette vision, il en fit part à plusieurs amis. Vingt-cinq jours après, il apprit que Jacques Golonna était mort précisément le jour même où il lui était apparu. Un esprit faible eût tiré de là des conséquences…

Il faut en effet une singulière force d’esprit pour attribuer au hasard la multiplicité de semblables coïncidences relatées aussi bien par les auteurs classiques que par les modernes observateurs anglais. Je n’ai qu’effleuré ici l’historique de la télépathie ; en fouillant les vieilles littératures, on rencontrerait bien d’autres textes sans doute et de plus formels ; pourtant ne détermine-t-on pas avec netteté dans ceux des poètes grecs et surtout dans celui d’Ovide, la soudure du mythe avec le phénomène antérieurement constaté ?

L’axiome : Nihil ex nihilo doit présider à toute étude des croyances populaires.

Quelle que soit la réalité objective de tous ces phénomènes transcendantaux, à toute époque, chez tout peuple, ils ont existé. Vision à distance ou à travers les corps opaques, suggestion, lecture de pensée, télépathie, tous se retrouvent sous des noms divers dans chaque siècle. Et l’on ne pourra ni les nier, ni les expliquer, tant que le dernier mot sur la substance ne sera pas dit.

Sachons ignorer. En 1891, Lombroso s’avouait tout confus d’avoir combattu la possibilité de certains phénomènes attribués jusqu’ici à l’occultisme. Et M. Charles Richet me pardonnera de conclure ces notes par les éloquentes paroles dont il préfaçait le livre de Gurney :

Nous ne voulons pas être dérangés dans notre paresseuse quiétude par une révolution scientifique qui troublerait les idées banales et les données officielles. L’esprit français est positif et sceptique, et peut-être l’idée que les fantômes ont quelque réalité fera sourire plus d’un de nos compatriotes. Ces sourires nous touchent peu.

Il semble en effet que le véritable esprit scientifique ne doit pas sélectionner les faits à la mesure des cadres établis, mais élargir au besoin ces cadres pour y introduire les faits nouveaux.

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Notes

André Godard, article : « L’historique de la télépathie », publ. in Annales des sciences psychiques, 9 (1899), pp. 1-9.

► Les Annales des sciences psychiques est une célèbre revue de parapsychologie publiée de 1891 à 1919 et ayant imprimé des articles des plus grands noms de l’époque. Elle reprend le flambeau de la Revue des Etudes Psychiques (1901-1904) alors dirigé par César de Vesme et sera continuée par La Revue Metapsychique à partir de 1920.