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Matière, plans et états de conscience
Hadrien

I.Tout objet de perception est mouvement ; toute perception résulte d’une modification de mouvement.
II.Au mouvement, l’esprit postule un mobile : il nomme ce mobile matière.
III.Aux modifications de mouvement, l’esprit postule une cause : il la nomme force.

De ces trois notions : mouvement, matière et force, la première seule peut être considérée comme réalité objective ; les deux autres sont de pures abstractions. Comme il n’est pas d’impression sensorielle qui n’ait son origine dans un mouvement transmis à un centre vibratoire, il s’ensuit que les multiples aspects du monde objectif — la Manifestation tout entière — tout ce qui existe et tout ce à quoi l’imagination peut attribuer les notions de forme et de qualité — tout cela est mouvement, et notre conception de l’univers pourrait se borner là.

Mais parce que nous ne saurions concevoir de mouvement sans mobile, nous imaginons quelque chose qui existe per se et dont l’état, caractérisé par un attribut qui ne soit pas une forme de mouvement, demeure constant, invariable, quelles que soient les conditions de vitesse et de position par lesquelles il passe. Ce « quelque chose », nous l’appelons matière, élément matériel — et son unique attribut est l’inertie, mot qui n’a pas d’autre sens que celui d’une pure et simple négation : la négation de tout élément commun par lequel l’état mouvement et l’état matière pourraient, en réagissant l’un sur l’autre, se modifier réciproquement.

D’autre part, tout change, tout se modifie sans interruption, et nos perceptions, basées sur la notion de différences, n’existent que par ces changements. Ce sont là des effets auxquels l’esprit postule une cause ; Or, il ne la trouve pas dans la notion mouvement, puisque c’est cela même qui est modifié : subissant la cause, le mouvement ne peut en être l’agent. Il ne la trouve pas non plus dans la notion matière, puisque, par définition, l’élément matériel est inerte, c’est-à-dire incapable d’agir sur le mouvement. Ne pouvant déduire cette cause des notions précédentes, l’esprit la crée comme il a déjà créé l’élément matériel — et il l’appelle Force.

Ainsi, derrière cette résultante concrète — le mouvement manifesté comme objet de sensation — l’esprit perçoit deux composantes abstraites qu’il dénomme matière et force. Remarquons-le : tout irréductibles que soient l’une à l’autre ces deux notions, elles ne constituent pas deux unités distinctes, mais bien une dualité inséparable, parce qu’inséparablement liée à l’unité commune — le mouvement — qui sert de base objective à leur concept. On peut se les représenter comme les deux pôles + et —, les deux aspects actif-passif d’une seule chose non manifestée en soi, mais dont ce qui nous apparaît comme mouvement serait le reflet sur le plan de la manifestation ; la force, qui régit le mouvement, étant l’aspect actif, le pôle + ; la matière qui le subit, étant l’aspect passif, le pôle —.

L’une et l’autre sont constantes, rigoureusement immuables. Pour l’élément matériel, cela résulte immédiatement de sa définition ; il en est de même pour la force, car elle ne saurait être modifiée que par une cause étrangère à elle-même, et elle est, par définition, la cause de tout changement. Aussi, le principe à double aspect , le bi-axiome moderne : conservation de l’énergie et conservation de la matière, se réduit-il à une tautologie quand on l’applique au substratum matériel et à la force abstraite ; il n’est d’ailleurs vraiment rigoureux que dans ce cas, à l’exclusion de toute application portant sur l’une ou l’autre des deux classes d’objets de perception auxquelles on attribue les dénominations respectives d’énergie et de matière pondérable.

Qu’est-ce que l’énergie et qu’est-ce que la matière dite pondérable ? Nous remarquerons d’abord que cette dernière dénomination est pleinement contradictoire : en tant qu’on admette — ainsi qu’on a toujours prétendu le faire jusqu’à présent — l’irréductibilité des deux notions force et matière, il tombe sous le sens que la matière ne saurait être, par elle-même, pondérable, attendu que le poids est le résultat d’une force, s’exprime en unités de force, et ne saurait, sauf infirmation de la distinction fondamentale entre force et matière, être donné comme attribut à la matière. En fait, un « corps matériel » tel qu’un morceau de cuivre, n’est pas plus matière qu’un agent impondérable, comme la chaleur ou l’électricité, n’est force. Ce sont là deux formes complexes d’un même tout unique, qui est la dualité force-matière, aussi nécessairement présente dans ce que nous appelons énergie que dans ce que nous appelons matière. C’est ce qui explique l’origine de l’antinomie que je viens de signaler : si la matière du physicien et du chimiste se trouve être — d’une façon tant soit peu déboutante pour la raison — caractérisée par un attribut force, cela provient de l’adaptation gratuite d’une notion abstraite — le substratum inerte, postulé comme condition de possibilité pour le mouvement — à des objets concrets. L’esprit est libre de créer des entités métaphysiques, mais il o’est pas le maître de les imposer à la nature par une identification a priori avec des objets de perception ; et lorsque le physicien cherche la matière là où son imagination la place, que trouve-t-il ? la force, ou tout au moins précisément ce qui se rattache dans son esprit à l’idée de force par opposition à l’idée de matière. Comment, en effet, la matière intervient-elle, en mécanique et en physique ? Par la notion de masse ; et comment la masse est-elle qualifiée qualitativement ? Par la gravitation, qui est essentiellement une foroe. Et nulle autre qualification ne semble possible : on ne mesure pas la matière — quantitativement, la matière n’existe pas. Qualitativement non plus, puisque toute qualité est mouvement.

Et cependant, il y a à la base de cette distinction que notre conscience établit entre la forme énergie et la forme matière quelque chose de réel, un élément fondamental de différenciation qui doit vraisemblablement se reproduire sur toute l’échelle des états de oonscience. Ce critérium, nous le trouvons dans la possibilité ou l’impossibilité de concevoir un objet (Par objet, j’entends ici tout ce qui peut être perçu par nos sens : aussi bien une modalité de l’énergie, comme la chaleur, qu’un corps pondérable.) donné comme mobile ou substratum d’un mouvement.. Si cette possibilité existe, nous rangeons l’objet dans la catégorie matière : c’est le corps, pondérable ou non ; dans le cas contraire, il rentre dans la catégorie énergie, C’est là une distinction rationnelle, parce qu’elle se rattache à l’idée générale de manière telle que nous l’avons définie plus haut. Cette idée est tout entière contenue dans la nécessité d’attribuer un mobile au mouvement, forme concrète de toute manifestation. Nous ne découvrons, il est vrai, nulle part ce mobile idéal, puisqu’il ne possède aucune des qualités qui le rendraient perceptible à nos sens ; mais la nature nous offre toute une classe de perceptions dont les formes diverses sont susceptibles d’être considérées à l’état de repos ou de mouvement relatifs, et participent par là au caractère fondamental de notre substratum métaphysique. Cela suffit pour que l’idée abstraite de matière s’attache à ces formes, s’y incarne, pour ainsi dire ; elles sont, à ce point de vue, réellement matière par rapport au mouvement qui les fait ou les ferait passer d’une position à une autre sans modifier leur état initial. D’autre part, en tant que formes perçues, elles sont mouvement, et le substratum de ce mouvement est l’atome, dont les trajectoires fermées déterminent leur contour apparent ; enfin, ces atomes eux-mêmes, matière par rapport à ces formes, sont mouvement comme formes atomiques qualifiées par certains caractères physico-chimiques, mouvement par rapport à un substratum moins complexe — et ainsi de suite : chaque forme manifestant soit l’aspect passif (matière) soit l’aspect actif (énergie), suivant le niveau d’où on la considère dans la gradation des phénomènes. Ainsi, les notions d’énergie et de matière, conçues comme absolues par notre esprit, se révèlent comme relatives dans l’ordre des choses manifestées.

Telle est la donnée qui nous apparaît comme fondamentale, non seulement dans le domaine restreint où les déductions d’ordre scientifique nous permettent actuellement de pénétrer, mais encore dans toute l’étendue, comparativement infinie, des plans et états de conscience hyperphysiques que la philosophie orientale ouvre à nos spéculations. Partout, en effet, nous retrouverons cette question d’aspect relatif, conditionné par le point de vue auquel on se place : or ce point de vne, dans son acception la plus générale, constitue ce que nous appelons un état de conscience, et le champ qu’il embrasse, l’étendue qu’il découvre, nous l’appelons un plan. C’est maintenant de cette double notion : plan et état de conscience, que nous allons nous occuper, ce qui précède n’ayant pas d’autre objet que de servir d’introduction à cette étude.

Je viens de définir le plan comme étant le champ de perception ouvert à un état de conscience ; mais qu’est-ce qu’un état de conscience ?

La conscience en soi, la conscience intégrale, nous la concevons comme une et infinie ; mais, dans cet état, elle est essentiellement potentielle, non manifestée, non active au sens que nous attachons à ce terme.

De même que la lumière ne nous apparaît que par les objets lumineux, ainsi la conscience ne se manifeste que par ou à travers un organisme matériel ; conditionnée par cet organisme, elle est dès lors soumise à ses limitations, et par là participe à sa nature matérielle. Elle nous apparaît dès lors, non plus comme conscience absolue, mais comme état de conscience : ce qui veut dire conscience conditionnée par un état de matière.

Maintenant, cet état de matière, quelle est son origine, l’origine de la différenciation à laquelle il doit les caractéristiques qui constituent son être ? Il conditionne la conscience ; mais qui le conditionne lui-même ? Un état de mouvement ? C’est entendu ; mais la question n’est que reportée du mot matière au mot mouvement.

A cela, le philosophe hindou nous répondra : Tout ce qui est doit son être à un seul et même principe, qui est la Vie Une répandue dans l’Univers — et toute forme est modelée par cette vie. Et,si nous lui demandons ce qu’est, par rapport à ce principe absolu, cet autre principe absolu que nous avons appelé conscience intégrale, il nous dira que ce sont là deux dénominations d’une seule et même chose.

Ne tournons-nous pas dans un cercle vicieux ? Nous avons tout d’abord admis que la conscience était conditionnée par la matière ; nous trouvons ensuite que la matière est conditionnée par la vie, et enfin que vie et conscience sont identiques… Mais,d’autre part, rappelons nous ce qui précède : ne nous sommes-nous pas heurtés à une difficulté du même ordre lorsque, postulant un mobile au mouvement, nous n’avons pu qualifier ce mobile que comme mouvement lui-même ? Et comment avons-nous levé cette difficulté ? En reconnaissant qu’il ne fallait pas chercher le critérium de différenciation dans l’absolu, mais bien dans le relatif, ce critérium se trouvant dans une considération de degré et non de nature. Le cas est le même ici : la pétition de principe qui vient d’être signalés a son origine dans le fait que nous avons mis ea présence des concepts absolus, partant irréductibles. Il nous faut revenir sur nos pas et considérer que de même que ce qui apparaît comme matière par rapport à certaines possibilités de mouvement est en même temps mouvement par rapport à un état inférieur de matière (inférieur parce que moins complexe, moins matériel parce que plus subtil) ; ainsi ce qui apparaît comme vie par rapport à certaines possibilités de conscience est en même temps conscience par rapport à un état inférieur de vie. On comprendra dès lors que chaque état de conscience puisse trouver dans un état inférieur, qui est vie-matière par rapport à lui, sa base de manifestation, exactement comme chaque mouvement trouve dans un autre mouvement le substratum nécessaire à sa manifestation.

Je crois cette conception strictement conforme à la donnée théosophique qui nous montre la vie-conscience comme manifestée à tous les degrés de l’échelle, non seulement jusqu’aux derniers confins des règnes inférieurs, mais encore dans l’atome lui-même. D’où il résulte nécessairement que tout substratum matériel capable de conditionner une forme de conscience est lui-même une forme de conscience relativement inférieure. Par exemple, la pensée se trouve conditionnée sur le plan physique par les cellules cérébrales, mais celles-ci représentent elles-mêmes des consciences, relativement à un état vital moins élevé. Nous retrouvons donc encore et nous retrouverons partout l’expression de cette loi générale suivant laquelle les aspects se différencient, non pas en nature absolue, mais seulement par des degrés dans l’ordre de la manifestation. On peut se faire de cette notion une idée concrète au moyen de l’image suivante : considérons une chaîne constituée par des maillons tous identiques : chacun d’eux est poids mort, c’est-à-dire matière par rapport aux maillons qui sont au-dessus de lui, et il est en même temps force par rapport aux maillons inférieurs. L’aspect Force prédomine au plus haut degré dans le maillon supérieur qui supporte tous les autres et l’aspect Matière dans le dernier maillon. C’est ainsi que s’échelonnent, suivant une gradation insensible, la succession des états de force-matière qui, sous la dénomination générale de plans, forme la trame de l’univers — celle des corps, qui sont les formes tissées sur cette trame — et celle des états de conscience qui s’expriment par ces corps : ces trois catégories plans. corps et états de conscience pouvant être figurées par trois sections de la chaîne unique suivant laquelle la manifestation tout entière se déroule.

Ces idées abstraites deviendraient plus facilement accessibles si nous pouvions faire tenir dans une image le processus suivant lequel on peut se figurer que ces états successifs s’enchaîne nt et se déduisent les uns des autres, manifestant des aspects de plus en plus proches du concept Matière, de plus en plus distants du concept Esprit. Or, il existe un procédé de représentation symbolique, dont le principe est esquissé dans le petit traité intitulé Philosophie Esotérique de l’Inde (Par le Brâhmachârin Chatterji, Bailly Editeur). Pour faire comprendre comment la Cause Première, non manifestée, engendre toutes choses sans être modifiée elle-même, l’auteur emploie l’image suivante : Considérons, dit-il, un charbon ardent, fixons-le à un fil de fer et faisons-le tourner rapidement. Nous verrons un cercle. Ce cercle existe dans notre conscience ; il est produit par le morceau de charbon sans que ce dernier ait subi la moindre modification. Le charbon produit un cercle, mais reste lui-même un point… Prenez maintenant ce premier cercle comme unité (c’est à dire comme mobile) et faites-le tourner autour d’un nouveau centre. Vous obtiendrez une nouvelle figure plus complexe, entièrement due à ce charbon unique. Et ainsi de suite, il ajoute : de proche en proche, avec ce seul charbon, vous remplirez l’espace infini. Le processus cosmique est analogue à cela, bien qu’aucune comparaison ne puisse le rendre réellement concevable.

Il ne faut pas en cela chercher autre chose qu’une image, mais l’image est extrêmement suggestive, et nous allons voir le parti que l’on peut en tirer pour l’étude qui nous occupe.

Pour simplifier les choses, il est préférable, tout en conservant le principe, de lui donner une forme plus élémentaire. Nous partirons comme précédemment du point géométrique ; mais, au lieu de supposer qu’il décrive un cercle, nous le ferons vibrer de façon à ce qu’il engendre une droite, ou plutôt un segment de droite. En seoond lieu, ce segment, pris comme mobile et vibrant suivant une direction perpendiculaire à la sienne, engendrera une surface plane, un rectangle ; enfin, ce rectangle, vibrant à son tour suivant la direction perpendiculaire à son plan, engendrera un solide, le parallélipipède rectangle. Nous pourrons de la aorte embrasser trois stades de différenciation, d’où procèdent trois formes ou états de l’étendue : la droite, le plan et le solide ; et ce sont ces formes que nous prendrons comme images de trois états de matière ou de trois états de conscience, correspondant à trois grands plans de l’univers. Notre notion des dimensions, réduite à trois états seulement, ne nous permet pas d’aller plus loin ; mais les éléments dont nous disposons seront suffisants pour nous permettre de mettre en lumière la plupart des points principaux que nous trouvons énoncés dans les ouvrages théosophiques.

Voyons tout d’abord comment ce mode de représentation s’applique aux notions générales qui viennent d’être exposées. La génération des formes par un processus de ce genre se conçoit sans difficulté. Le point, qui n’a ni dimensions ni forme, contient en lui la potentialité de toute forme ; dans le monde géométrique, il n’apparaît pas comme manifesté, au sens propre du terme mais toute manifestation procède de lui. Partout et dans tous les cas identique à lui-même, il est essentiellement un : deux droites peuvent différer en longueur, deux rectangles en longueur et largeur, deux parallélépipèdes en longueur, largeur et hauteur, mais aucun élément ne peut différencier un point d’un autre point. Un, non manifesté mais racine de toute manifestation dans le monde spécial auquel il appartient, tels sont les caractères qui en font un remarquable symbole de la Mulaprakriti hindoue.

A ce principe unique en son essence vient s’adjoindre un second principe, qui sera le mouvement, correspondant ici au Purusha : et à partir de maintenant, toutes choses participeront des deux principes ; toutes choses seront à la fois matière et mouvement. Le premier élément manifesté sera symbolisé par la droite : par rapport au point dont la vibration la décrit, la droite est mouvement ; en tant que forme manifestée, permanente et capable d’être déplacée dans l’espace, sans être modifiée par ce déplacement, elle est matière (rappelons-nous la définition qui a été donnée plus haut de la matière). C’est à ce titre qu’elle apparaît au stade suivant qui, par la vibration de la droite, engendre le rectangle ; de même, le rectangle sera mouvement par rapport à la droite et mobile ou matière par rapport au solide. Ce double caractère, nous l’avons précédemment signalé comme nécessairement inséparable de toute chose manifestée dont la nature, rapportée aux deux termes de la dualité abstraite matière-énergie, est, comme nous l’avons dit, essentiellement relative. Notre représentation symbolique met le plus simplement du monde cette relativité en évidence : ce n’est, je le répète, qu’une image, mais une image très adéquate à son objet.

Précisons davantage. Chaque forme considérée à l’état statique : droite, plan, solide, correspondra pour nous à la notion de matière sur un plan donné ; ce sera la matière-type de ce plan, l’état qui le caractérise. La droite, par exemple, figurera l’élément matériel du plan mental ; le rectangle, celui du plan astral ; le parallélipipède, celui du plan physique (ce sont là, ne l’oublions pas, de pures conventions représentatives, tout à fait arbitraires.) Les notions d’énergie, pour le monde inorganique, et de vie, pour les formes organiques, correspondent ici au mouvement vibratoire : c’est le principe qui crée les formes et qui les maintient, le mouvement du point pour la droite, le mouvement de la droite pour le rectangle, le mouvement du rectangle pour le parallélipipède. Et, remarquons-le, de même que la vie est une dans toutes les formes qu’elle génère, de même, ici, un seul mouvement, une seule modalité vibratoire nous suffit pour concevoir la génération successive de nos trois formes-types ; cette modalité, c’est le mouvement vibratoire en ligne droite, le mouvement rectiligne : en lui attribuant le point comme mobile, on réalise la droite ; en lui attribuant la droite, on réalise le rectangle ; en lui attribuant le rectangle, on réalise le parallélipipède. Le principe demeure le même, seul le subsstratum change. Nous pouvons concevoir que c’est par un processus analogue que l’énergie se différencie et que la vie se spécialise ; l’un des termes de la différenciation, c’est ce que nous appelons, en physique, l’énergie en général, c’est-à-dire la cause unique, postulée mais non sensible, non manifestée, de toutes les modalités énergétiques connues sous les dénominations de chaleur, lumière, courant électrique, etc. Cette forme particulière d’un principe plus général, qui serait l’énergie cosmique, appartient en propre au plan physique : c’est l’une des deux caractéristiques dont l’autre est une forme matérielle (atôme physique) déterminée. Dans notre symbolisme, la forme matérielle correspondrait au solide (parallélipipède) ; l’énergie abstraite, base de nos modalités, au mouvement du rectangle.

Avant d’aller plus loin, examinons d’un peu plus près cette dernière conception pour voir si, avec elle, nous n’avons pas dépassé les limites permises à une convention. Par mouvement du rectangle considéré comme le substratum de l’énergie physique, il faut entendre : mouvement d’une forme matérielle non perceptible par un sens physique, quel que puisse être le degré de sensibilité de ce sens ou des instruments qu’on viendrait lui adjoindre. En d’autres termes, il s’agit d’un objet placé hors du champ de la conscience de l’homme physique. Notre symbole est valable en ce sens que, pour l’état de conscience conditionné par les trois dimensions du plan physique, le rectangle, en tant que surface absolue, étendue réduite à deux dimensions, n’existe pas. Notre intelligence abstraite conçoit le plan comme limite d’un solide dont une dimension sur trois irait en décroissant jusqu’à devenir nulle ; mais cette limite est en dehors de toute possibilité de perception : le plan n’existe pas comme objet ; ce n’est pour nous qu’un pur concept. C’est à ce point de vue que nous sommes autorisés à lui attribuer dans notre système la place de l’élément invisible, impondérable, intangible que nous concevons comme substratum de l’énergie. Mais il ne faudrait pas en conclure que nous attribuons, même à titre d’hypothèse, deux dimensions seulement à la matière du plan astral : nous ne visons qu’un procédé de représentation, sans aucune réalité objective.

Voici donc les grandes divisions qu’en théosophie nous dénommons Plans définis quant à leurs deux caractéristiques individuelles : l’état matière et l’état énergie. A la base de chaque plan, nous concevons d’une part une certaine forme ou état matériel type : c’est l’élément atomique de ce plan ; et d’autre part, une spécialisation déterminée de l’énergie cosmique par laquelle cette forme existe, et d’où dérivent en outre toutes les manifestations phénoménales propres au plan considéré. La représentation symbolique que nous avons donnée de cette conception met tout d’abord clairement en lumière la dépendance de l’état matière à l’état énergie, le premier n’existant, que par le second. En cela, nous sommes d’accord avec les conceptions de la Physique moderne, et plus spécialement avec celles que le Dr Lebon développe dans son livre intitulé l’Évolution de la Matière. La même représentation nous a permis de figurer l’enchaîne ment des états successifs suivant lesquels la manifestation tout entière se déroule de plan à plan ; nous avons vu comment le processus qui, partant du non manifesté, fait successivement apparaître la forme type de chaque plan a son image dans la génération, par le point, de ce qu’on pourrait appeler les trois états de dimension manifestés à notre conscience : c’est à dire la droite, le plan et le parallélipipède, ou plus généralement, la ligne, la surface et le volume. A l’origine de cette génération, nous trouvons un seul et même substratum, le point, et une seule et même nature de mouvement, le mouvement vibratoire rectiligne. Lorsque ce mouvement entraîne le point, la droite apparaît ; lorsqu’il entraîne la droite, le plan apparaît ; lorsqu’il entraîne le plan, le solide apparaît. C’est ainsi que toutes choses procèdent de la dualité initiale, premier stade de la différenciation caractérisé par Purusha et Mulaprakriti ; et c’est encore ainsi que chaque forme atomique contient en soi toutes les formes atomiques des plans supérieurs.

Comment le processus inverse — celui qui aboutit à la dissociation d’un état de matière — peut-il être défini au moyen du même procédé ? On peut le concevoir de deux manières : d’abord, par la cessation pure et simple du mouvement générateur de cet état ; c’est alors une vie qui prend fin, la mort d’un état matériel. Dans ce cas, ainsi que dans le suivant, l’image du cercle lumineux sera peut-être plus concrète et plus suggestive. Ce cercle, produit par la rotation d’un charbon incandescent, est un objet de perception, une forme matérielle qui disparaîtra si le mouvement circulaire est interrompu ; il ne restera dès lors que le point lumineux isolé.

Mais une autre cause diamétralement opposée : un accroissement de vitesse — peut conduire au même résultat. Le charbon a été supposé tenu par un fil, qui est le rayon matériel du cercle décrit. Sur ce fil, il exerce du fait de sa rotation un effort — la force centrifuge — qui croit proportionnellement au carré de la vitesse. Sa résistance étant naturellement limitée, il arrivera un moment, si la vitesse continue & croître, où il se rompra ; le cercle cessera dès lors d’exister : c’est une forme matérielle qui disparaîtra par dissociation.

Ceci peut être considéré comme général. En fait, toute forme permanente, telle qu’une forme ou structure atomique, est le résultat d’un équilibre entre deux actions opposées : l’attraction centripète et la force centrifuge, déterminée par l’état de vitesse. Lorsque la valeur de celle-ci, modifiée par une cause extérieure, cesse d’être en rapport avec les conditions d’équilibre dynamique, celui-ci étant rompu, la forme s’évanouit. L’exemple le plus simple de ce fait est dans le changement d’état par lequel la matière physique apparaît comme solide, liquide ou gaz. Dans le premier état, la force centripète l’emporte : les molécules sont cohésives ; mais si, en fournissant de la chaleur au corps, on accroît la vitesse de la vibration moléoulaire, la force centrifuge augmentera, et il arrivera un moment où son action équilibrera celle de l’attraction centripète : la matière passera alors à l’état liquide. Une nouvelle addition de chaleur pourra, en faisant définitivement prédominer l’action centrifuge, amener le liquide à l’état gazeux. La dissociation chimique est l’exemple d’un cas analogue ; enfin, les découvertes récentes de la physique ont mis en évidence des dissociations beaucoup plus profondes encore, et à la suite desquelles la matière pondérable, l’atome, semble s’évanouir.

Ceci nous conduit à compléter par une notion nouvelle et très importante les vues exposées précédemment. Nous avons admis que toute forme matérielle était le résultat — ou, si l’on veut, l’enveloppe — d’un mouvement vibratoire ayant pour substratum une forme encore, mais inférieure au point de vue matière — forme atomique par rapport à la première. A ce mouvement,nous n’avions jusqu’à présent attribué aucune limite de vitesse admettant implicitement que la relation entre le mouvement générateur et la forme générée était tout entière dans la notion de position ou d’amplitude régies par une certaine loi directrice, et nullement dans la notion de vitesse ou fréquence vibratoire. Nous devons maintenant préciser davantage l’allure du phénomène en concevant que d’après les faite d’expérience qui viennent d’être relatés, une forme donnée ne peut subsister au delà d’une certaine vitesse de l’atome dont la vibration la génère. Si cette vitesse est dépassée, à la première forme en succède une autre, moins matérielle, au sens relatif que nous avons attribué à ce terme. D’ailleurs, la nécessité d’une limite inférieure s’en déduit immédiatement : cette limite correspondant à l’apparition du degré suivant dans l’ordre de la matérialité croissante. La loi ci-dessus doit donc être complétée comme suit : « Toute forme ou état matériel correspond, à une échelle déterminée de vitesse vibratoire hors des limites de laquelle, elle cesse complètement d’exister. »

Cette considération est extrêmement importante, oar elle fournit la raison pour laquelle un état donné de matière ne peut effectivement répondre qu’à une série déterminée de vibrations. Répondre, cela veut dire : en premier lieu, transmettre la vibration ; en second lieu, être modifié plus ou moins profondément — ou, comme on dit aussi, être affecté — mais non détruit par elle. Le phénomène est le suivant : étant donné un état vibratoire localisé dans une certaine région de l’espace, cela constitue une Forme — forme d’un objet ou forme phénoménale, peu importe. D’autre part, une vibration transmise par le milieu ambiant, parvient jusqu’à cette forme, et tend conséquemment à modifier son état vibratoire actuel ; alors, si le rythme de la vibration extérieure rentre numériquement dans l’échelle des fréquences propres à la forme considérée, il y aura, de la part de celle-ci, réponse, c’est-à-dire qu’elle sera affectée dans son état actuel, plus ou moins modifiée par le nouvel état vibratoire qui lui est imposé, tout en continuant à subsister. Si au contraire le rythme extérieur est incompatible avec cet état, deux cas pourront se présenter : ou bien le mouvement interne ne sera nullement modifié par l’action extérieure : c’est le cas le plus général, celui où, pour la matière en question, cette vibration n’existe pas — pas plus que n’existent pour l’œil les vibrations sonores ; ou bien encore l’impulsion ambiante imposera bon gré malgré son rythme à la matière, et dans ces conditions celle-ci sera dissoute. Telle est, rapidement exposée, l’allure générale du phénomène ; il resterait beaucoup à dire sur ce sujet, mais il est maintenant temps de passer des états de matière aux états de conscience.

J’ai défini l’état de conscience comme étant la Conscience Une conditionnée par un état de matière. Ses limitations, comme faculté de percevoir la vie, seront dès lors celles de la matière à l’égard des vibrations ambiantes ; il s’ensuit qu’il existera, pour chaque état de conscience, une gamme de perceptions connexes de la gamme de vibrations capables d’affecter l’état de matière correspondant. Ce parallélisme absolument rigoureux doit autoriser l’application au cas présent du procédé de représentation symbolique par lequel nous avons précédemment cherché à rendre compte du processus de différenciation de l’énergie-matière. Puisque les quatre entités géométriques : point, ligne, plan et volume — ont pu servir à figurer autant d’états de l’énergie-matière, il n’y a pas de raison pour qu’elles ne puissent pas jouer le même rôle à l’égard des limitations connexes de la vie-conscience ; ceci demande toutefois une justification plus précise.

Je rappelle deux des conclusions de notre étude préliminaire, à savoir que : ce qui apparaît comme vie par rapport à certaines possibilités de conscience est en même temps conscience par rapport à un état inférieur de vie ; chaque état de conscience trouve dans un état inférieur, qui est vie-matière par rapport à lui, sa base de manifestation.

Dans le cas présent, l’aspect conscience correspond au mouvement vibratoire, l’aspect vie à la forme manifestée : droite, plan, solide, prise à l’état statique Chacune de ces formes est, d’autre part, le substratum d’un mouvement vibratoire : elle constitue donc la base de manifestation d’un état de conscience. Mais le résultat de cette manifestation s’exprime à son tour par une forme de la vie : le mouvement du point engendre la droite ; celui de la droite engendre le plan, etc. D’où il résulte que chaque forme apparaît sous un double aspect, suivant qu’on la considère comme substratum ou comme résultat d’un état vibratoire ; le premier aspect est d’ordre objectif : c’est la droite vue comme forme existante ; le second est d’ordre subjectif : c’est la droite conçue comme mouvement vibratoire du point. La droite manifestée sera Vie par rapport à la conscience qui cherche à s’exprimer par elle, c’est-à-dire par rapport au mouvement qui la prend pour substratum ; elle sera Conscience par rapport au point qui, en vibrant, lui permet de se manifester.

Ces images schématiques, si simples qu’elles soient, n’en permettent pas moins de mettre en évidence plusieurs points intéressants. C’est d’abord la génération des formes successives de la vie par l’effort de la conscience qui cherche à s’exprimer par elles ; derrière la vibration, nous concevons comme cause motrice une volonté qui veut se révéler consciente, et cette volonté édifie la forme adéquate à chaque état de conscience. Le processus va du simple au complexe : du point, symbole de la vie potentielle, au solide à trois dimensions, expression totale de la vie manifestée, en passant par les deux formes intermédiaires, ligne et plan.

Au point de vue de l’aspect « forme », le processus est ascendant : du point jusqu’au solide, la vie s’accumule ; chaque dimension nouvelle marque un progrès dans la manifestation. Par contre, l’aspect « conscience » décroît : par ses spécialisations successives, la conscience restreint de plus en plus ses potentialités. Ainsi, la vibration du point peut rayonner dans toutes les directions : elle remplit les trois dimensions de l’espace. Lorsque la vibration ayant la droite pour substratum s’opère dès lors, non plus par rapport à un centre, mais par rapport à un axe, son champ d’expansion se trouve réduit de trois à deux dimensions ; enfin, avec le plan, une seule dimension subsiste. Ainsi, les dimensions de la conscience varient en raison inverse des dimensions de la forme. Ceci concerne les limitations potentielles propres à chaque état de conscience, pris en soi ; mais, lorsque cet état de conscience s’exprime à travers une forme particulière, prise dans l’ensemble des formes du même ordre et considérée à part, alors il subit, en plus des précédentes, toutes les limitations propres à cette forme. C’est la limitation de la vibration ponctuelle, astreinte à s’exercer suivant UNE droite déterminée ; celle de la vibration de la droite, astreinte à s’exercer suivant UN plan déterminé. Alors apparaît l’individu, le Moi, manifesté à travers un état de conscience et une forme adéquate à cet état, et doublement limité de la sorte, d’une part, par suite des conditions générales qui caractérisent l’état, et, d’autre part, par celles qui sont spéciales à la forme considérée.

Une pareille forme est ce que nous appelons un CORPS et notre procédé graphique va trouver sa dernière application dans la représentation schématique de l’ensemble constitué par les corps de l’homme. Le solide correspondra au corps physique, la forme la plus matérielle, la seule qui puisse impressionner un état de conscience conditionné par la matière physique. Mais le solide contient en soi le plan, dont la vibration constitue son être subjectif (par opposition à la forme objective, qui est le solide statique), et par suite aussi la droite, aspect subjectif du plan, et le point, aspect subjectif de la droite. Ces formes correspondront à autant de corps, savoir : le plan au corps astral, la droite au corps mental, le point, symbole de l’unité, au corps buddhique. Les dimensions nous manquent poux pousser plus loin la correspondance ; je dois en outre reproduire ici l’observation déjà faite précédemment, à savoir que ces correspondances sont purement symboliques.

Maintenant, il est de toute évidence qu’un état de conscience conditionné par la vibration d’une forme sera impuissant à percevoir cette forme. Elle est hors de son champ de perception parce qu’elle est en lui-même ; et ceci est vrai a fortiori pour toute la série des formes plus subtiles d’où celle-ci dérive, et qu’elle contient comme le solide contient le plan, la ligne et le point.

Appliqué à nos conventions géométriques, ce principe absolu se traduira comme suit : l’état de conscience symbolisé par la droite ne perçoit pas le point ; l’état inférieur symbolisé par le plan ne perçoit ni la droite ni le point, et le dernier état symbolisé par le solide ne perçoit ni le plan, ni la droite, ni le point.

Suivant que le Moi s’identifie avec tel ou tel état de conscience, il participe à ses limitations ; son champ de perceptions sera donc d’autant plus restreint que la forme conditionnant l’état de conscience sera elle-même plus grossière. Mais comment passera-t-il de cet état deconscience à un autre ? Ici, nous ne pouvons que procéder par déduction, en généralisant un peu le sens des données qui précèdent :

Etant donné que l’identification du Moi avec un état déterminé de conscience peut être conçu comme étant le fait de sa participation au mouvement vibratoire qui caractérise cet état, il s’ensuit que le Moi réalisera sa libération de cet état en se soustrayant à ce mouvement, en s’évadant, pour ainsi dire, du tourbillon qui lui masque les choses d’un autre monde. C’est ainsi que, s’il cesse de suivre le mouvement du plan, il pourra percevoir le plan, et ainsi de suite. Chaque mouvement abandonné lui dévoile un nouveau monde, et chaque nouveau monde lui révèle une dimension nouvelle. Ceci résulte de ce qui a été dit précédemment sur les limitations croissantes dela conscience : nous avons vu en effet que le nombre des dimensions ouvertes à la conscience variait en raison inverse du nombre de dimensions de la forme qui la conditionne.

Je ne pousserai pas plus loin la recherche des enseignements que peut fournir ce mode de représentation symbolique ; aussi bien, il a rempli sa tâche, puisqu’il a permis de traduire ou de retrouver les points les plus caractéristiques de l’enseignement thésophique sur la matière, les plans, les états de conscience et les corps. On peut toutefois se demander quel est le but d’un exposé comme celui qui vient d’être présenté, et s’il était vraiment bien utile de faire tenir dans une représentation aussi aride que celle-là un ensemble de données qui auraient tout aussi bien pu être exposées d’une façon moins abstraite et dépourvue surtout des répétitions fastidieuses que le procédé rendait obligatoires, sans pour cela leur donner plus de charme. Eh bien,c’est dans ces répétitions mêmes que se trouve la raison d’être de notre thèse, car elles attestent l’unité absolue du plan de la manifestation, sous quelque angle qu’on le considère. Nous avons vu le processus se dérouler avec une uniformité parfaite, qu’il s’agisse de matière, d’énergie, de vie ou de conscience ; et, si nous avons pu mettre cette uniformité en évidence, c’est grâce à cette représentation des formes qui, s’appliquant indistinctement à ces divers aspects, a permis de réaliser ainsi leur synthèse, sous une forme abstraite, il est vrai, mais cependant très simple.

Cette synthèse, à son tour, va nous permettre d’aborder deux notions absolument fondamentales : ce que l’on désigne dans la philosophie hindoue par TANMATRA et TATTVA. Je dis qu’elle va nous permettre de les aborder, parce que je ne crois pas qu’il soit possible de s’en faire une idée précise, aussi longtemps qu’on n’a pas reconnu l’unité complète qui régit toutes les formes et toutes les phases de la manifestation. En effet, qu’il s’agisse d’états de matière ou d’états de conscience, de la nature d’une perception ou du sens qui la manifeste, des formes de l’énergie moderne, ou des anciens éléments (éther, air, etc.) partout, on retrouve les tattvaa et les Tanmâtras ; et ce caractère d’universalité n’est pas sans jeter quelque trouble dans l’esprit occidental, habitué aux classifications et aux distinctions entre natures de phénomènes. Toutefois, Mme Besant donne, dans l’Évolution de la conscience, une définition synthétique : je reproduis le passage où cette définition figure :

Formation des atomes. — Le troisième Logos divise la matière en atomes et cette opération comporte trois degrés :

Détermination des limites dans lesquelles vibrera la vie animatrice, sa propre vie enclose dans l’atome ; les limites ainsi fixées sont appelées en termes techniques la mesure divine (Tanmâtra) et confèrent aux atomes d’un plan leurs propriétés caractéristiques.
La « mesure divine » engendre dans la matière les lignes qui déterminent la forme de l’atome, les axes de croissance fondamentaux, dont les axes des cristaux nous offrent l’analogie la plus proche. L’ensemble de ces axes est appelé un Tattva.

Tenons-nous à ces définitions ; et, puisque nous avons prétendu donner un schéma général de la manifestation voyons si les deux notions ci-dessus y trouvent leur place.

Comment avons-nous conçu la création d’une forme ? Par la vibration d’une autre forme. Mais cette vibration ne saurait être quelconque ; il faut de toute nécessité qu’elle obéisse à une loi directrice. Par exemple, la droite prise comme mobile peut vibrer d’une façon absolument quelconque, variable d’un instant à l’autre, sans détermination fixe : cela n’engendrera pas une forme ; pour qu’une forme apparaisse et persiste, il faut que la vibration demeure uniforme : il faut donc qu’elle soit déterminée par une loi qui, en limitant les potentialités vibratoires, rende la manifestation possible. Cette loi, c’est le Tanmâtra. Ainsi, pour engendrer le plan il nous a fallu imposer à la droite l’obligation de vibrer suivant une direction fixe : cette obligation est le Tanmatra propre à cette forme de la manifestation que nous avons appelée le plan. Une limitation analogue imposée aux potentialités vibratoires du plan lui fera engendrer le parallélipipède. Le Tanmâtra est donc une limitation, mais une limitation inhérente à la possibilité même de la forme : c’est cette limitation qui constitue l’acte créateur lui-même. Nous remarquerons en outre que toute forme manifestée comporte, en plus de ses limitations propres, toutes celles des formes antécédentes, puisqu’elle procède de celles-ci.

La loi, une fois établie, son expression se manifeste, ainsi que nous venons de le voir, par une direction imposée à la genèse de la forme ; c’est suivant cette direction que la forme prend naissance et qu’elle se développe. Cela c’est le Tattva : il serait, dans notre système, figuré par l’axe, ou plus exactement par l’ensemble des axes qui régissent le développement d’une forme ; car, eu réalité, une forme placée à un degré quelconque sur l’échelle de la manifestation procède non pas seulement de la vibration qui la manifeste, mais aussi de toutes les vibrations par lesquelles les formes antécédentes ont pris naissance. Ce caractère est commun au Tanmâtra et au Tattva : c’est ainsi que Mme Besant dit que le champ magnétique de chaque atome se trouve composé de tous les tanmâtras et tattvas placés au-dessus de lui. L’interprétation de cette phrase, assez difficile à saisir au premier abord, est immédiate si on la rapporte aux notions précédentes.

En résumé, le Tanmatra est la base de toute manifestation définie, l’acte par lequel, parmi toutes les possibilités chaotiques de l’Univers encore non manifesté, certaines de ces possibilités sont isolées du reste et amenées à la manifestation. Le Tanmâtra d’une forme comprend en soi toutes les qualités futures qui pourront apparaître au cours de l’évolution, exactement comme la définition d’une entité mathématique comporte en soi toutes les propriétés inhérentes à cette entité. Toute chose, quelle que soit sa nature, procède donc d’un Tanmâtra qui lui est propre, et de la série des Tanmâtras afférents aux formes antécédentes.

Le Tanmâtra, notion abstraite, n’est pas susceptible d’une représentation schématique ; la première possibilité de ce genre apparaît avec le Tattva, expression de la loi directrice. Pour les quatre stades que nous avons représentés par le point, la droite, le plan et le parallélipipède, les Tattvas correspondants seront figurés par : un point, un axe, deux axes perpendiculaires, trois axes perpendiculaires.

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Notes

Hadrien, article : « Matière, plans et états de conscience », publ. in La Voie, 21 (1906), pp. 21-47.

La Voie fut publiée de 1904 à 1907 en 36 numéros. On y retrouve bon nombre d’articles intéressants sur le gnosticisme (Léonce Fabre des Essarts, Jean Bricaud et Albert Jounet y publiaient) et certains autres sur le moyen et l’extrême orient grâce à la participation de Matgioi.