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La discrimination de la réalité ultime
विज्ञान भैरव {Vijñāna-Bhairava}


AuteursDatesTypeLieuThèmesStatut
Culture tantrique IXLittérature (tech.)IndeMysticisme
Shivaïsme
Non applicable

► Ce texte, l’un des fragments issu du Rudrayamala tantra dont il constitue la quintessence est fondamental pour le trika : il contient des enseignements mystiques de cette école et une liste de techniques pour parvenir à la félicité.

■ Sur la toile francophone, circule une version fortement altérée du présent texte de Silburn. Correspond-il aux éditions précédentes de 1968 ou 1983 ?

■ Si nous avons bien transcrit les notes de Silburn relatives à sa traduction, nous avons écarté le texte translittéré ainsi que ses commentaires, touffus. VSO pour les consulter ainsi que l’introduction et la postface.

Texte et traduction : du sanskrit au français moderne, Lilian Silburn in Le Vijnana Bhairava, 1999. Lien vers l’œuvre sur Internet Archive

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La Déesse dit :
Ô Dieu, tout ce qui tire son origine du Rudrayāmala (Āgama)(1) m’a été intégralement révélé. C’est le Trikabheda, la triple différenciation (obtenue) en extrayant la quintessence de la quintessence.

Et cependant, O Maître suprême ! mon doute n’est pas encore dissipé. Quelle est, O dieu, en réalité absolue, l’essence qui consiste en énergie fragmentatrice(2) de l’ensemble des sons ? Ou encore, comment peut-elle résider sous l’aspect différencié d’une nonuple (formule) dans la forme (distincte) de Bhairava qui se trouve (elle-même) dans le (suprême) Bhairava ? Ou encore, comment est-elle différenciée (en un Dieu) à trois têtes(3) ? Ou comment donc consiste t-elle en une triple énergie ? Comment à nouveau est-elle faite de nādabindu ? Qu’est-ce que les (phases subtiles de l’énergie phonématique), la demi-lune et l’obstruante(4) ? Ou encore, comment est-elle la consonne sans voyelle (anacka) qui réside sur la roue (des phonèmes) ? Comment donc a-t-elle pour nature propre l’Énergie ?

Ou encore tout ce qui est composé(5) ressortit soit à (l’énergie) à la fois transcendante-et-immanente, soit à (l’énergie) immanente (seule) ; mais que (ce composé ressortisse aussi) à (l’énergie purement) transcendante serait incompatible avec la trascendance de celle-ci.
La transcendance, en vérité, ne saurait être différenciée en phonèmes et en corps, car elle ne peut se trouver en tant que nature indivise dans ce qui est composé.

O Seigneur, accorde moi (ta) grâce et dissipe entièrement (mon) doute.

Bhairava répond :
Bien ! Bien ! O Très aimée ! ta question forme la quintessence des Tantra.
Ce sujet est extrêmement ésotérique, O Bienheureuse ! pourtant je te l’expliquerai, Déesse. Tout ce qu’on déclare forme composée (appartenant) à Bhairava doit être considéré comme une fantasmagorie, une illusion magique, un rêve, le mirage d’une ville de gandharva(6), du fait de son manque de substance(7).
Sa description n’a d’autre but que d’inciter à la méditation les hommes dont l’intellect se laisse duper (par l’illusion) et qui, pris au tintamarre(8) des activités (mondaines), sont en proie à la pensée dualisante(9).

Du point de vue absolu, ce bhairava n’est ni la nonuple (formule), ni l’ensemble des sons. Il n’est pas non plus le Dieu à trois têtes. La triple énergie ne constitue pas son essence.
Il ne consiste pas non plus en nādabindu, ni en candrārdha ni en nirodikhā(10) et ne s’associe pas au cours de la Roue cosmique. L’énergie ne forme pas son essence. Ccar ces conceptions ne sont que des épouvantails à l’usage des enfants et des hommes à la pensée non encore éveillée, elles jouent le même rôle que les bonbons d’une mère. Leur description n’a d’autre but que de faire progresser (l’aspirant).

La félicité éprouvée comme sienne au plus profond de soi(11) n’est pas soumise à la pensée dualisante. Elle échappe aux exigences de temps et de lieu ainsi qu’aux spécifications de l’espace. Dans l’ordre de la vérité absolue, elle ne peut être suggérée et demeure ineffable(12).

Telle est l’expression de la plénitude, la Bhairavī (l’énergie) du Soi de Bhairava.
En vérité on doit discerner cette Merveille immaculée(13) qui emplit le cosmos. A un tel degré de réalité qui (donc) est adoré et qui se plaît (à l’adoration) ?
Cette condition de Bhairava qu’on célèbre de la sorte est attestée comme suprême. C’est elle que, sous sa forme la plus lointaine(14), on déclare ‘Déesse suprême’.

Puisqu’il ne peut jamais y avoir aucune distinction entre énergie et détenteur d’énergie, ni entre substance et attribut, l’énergie suprême est identique au Soi suprême.
Comme on n’imagine pas d’énergie consumante distincte du feu. (La distinction entre énergie et porteur d’énergie) n’apparaît qu’au commencement, lorsqu’on s’absorbe dans la Réalité de la connaissance absolue.

Si celui qui pénètre dans l’état de l’énergie réalise qu’il ne s’en distingue point, son énergie divinisée (śaivī) assume l’essence de Śiva et on la nomme alors ‘ouverture’.
De même que, grâce à la lumière d’une lampe ou aux rayons du soleil, on prend connaissance des diverses portions de l’espace, de même O Bien Aimée ! c’est grâce à son énergie que l’on peut connaître Śiva.

La Déesse dit :
O dieux des dieux ! Toi qui portes l’emblème du trident et as pour ornement la guirlande des crânes, (dis-moi) par quels moyens on peut apercevoir l’état qui a forme de plénitude propre à Bhairava, qui échappe au temps et à l’espace et défie toute description. En quel sens dit-on la suprême Déesse est l’ouverture qui lui (donne accès) ? Instruis-moi O Bhairava, afin que ma connaissance devienne parfaite.

Bhairava répond :
Il faut exercer une poussée ascensionnelle(15) sur la suprême (Énergie) formée de deux points (visarga, que sont), le souffle expiré, en haut, et le souffle inspiré en bas. La situation de plénitude (provient) de ce qu’ils sont portés (ou maintenus), sur leur double lieu d’origine(16).

Si l’on s’exerce sans interruption sur le couple des espaces vides interne et externe des souffles (inspirés et expirés), ainsi O Bhairavī ! la merveilleuse Forme de Bhairavī (et) de Bhairava se révèlera(17).

L’énergie sous forme de souffle ne peut ni entrer ni sorir lorsqu’elle s’épanouit au centre en tant que libre de dualité (vikalpa). Par son entremise on recouvre l’essence absolue.

Qu’on pratique la rétention du souffle lorsqu’on expire ou encore lorsqu’on inspir. A la fin de cet (exercice), on nommera cette (énergie du souffle retenu), ‘apaisée’ et grâce à (cette) énergie se révèle (l’essence) appaisée.

Qu’on se concentre sur cette (énergie du souffle) resplendissante de rayons de lumière et dont l’essence est subtile entre les choses subtiles, (quand elle s’élève) de la base jusqu’à ce qu’elle s’apaise au centre supérieur(18). Voilà l’ Éveil de Bhairava.

De centre en centre, de proche en proche, (l’énergie vitale) tel un éclair jaillit jusqu’au sommet du triple poing(19), tant qu’à la fin le grand Éveil (se produit).

Les douze (modalités) successives correspondent exactement à la distinction en douze phonèmes. S’étant libéré graduellement des conditions matérielle, subtile et suprême, en dernier lieu, on s’identifie à Śiva (même).

Ayant rempli le sommet du crâne (de l’énergie du souffle) et projeté (celle-ci) rapidement à l’aide du pont établi par une contraction des sourcils (bhrūkṣepa), si l’on a libéré la pensée de toute dualité, grâce à cette (énergie), on deviendra omnipénétrant dès qu’on accède à ce qui est au-delà de toute chose(20).

Si l’on médite sur le quintuple vide (en prenant pour support) les cercles bariolés des plumes du paon, on s’abîme dans le Cœur, l’incomparable vide.

Vide, mur, réceptacle suprême, quel que soit l’objet sur lequel on doit se concentrer en suivant un tel ordre, l’excellente Bienfaitrice se résorbe en elle même.

Ayant fixé la pensée à l’intérieur du crâne, se tenant les yeux fermés, peu à peu, grâce à la stabilité de la pensée, qu’on discerne l’éminemment discernable(21).

Le canal médian est ce qui tient au Centre. Quant on médite sur lui sous forme de cette Déesse qui, semblable au filament d’une tige de lotus, est identique au firmament intérieur(22), (alors) le Dieu se révèle.

Dès que l’on a bouché les ouvertures (des sens) à l’aide de l’arme (défensive) que forme les mains les obstruant, et qu’on perce le centre entre les sourcils, le bindu une fois perçu disparaît peu à peu ; (alors) au milieu de cette (disparition)(23), (voilà) le suprême séjour.

Si l’on médite dans le cœur et au sommet de la mèche de cheveux sur le bindu(24), point semblable à la marque rouge, (ce) feu subtil que produit une (certaine) agitation interne. Si l’on médite dans le cœur et dans le śikhānta sur (ce) bindu, à la fin, lorsque (l’agitation) a disparu, (on obtient) l’absorption.

Il accède au brahman suprême celui qui baigne dans le brahman-son, l’anāhatha(25) (logé) dans le réceptacle de l’oreille, son ininterrompu, précipité comme un fleuve.

Si l’on récite la syllabe sacrée AUṀ ou toute autre (formule) et qu’on éprouve le vide qui se trouve à la fin du son protracté, au moyen de cette éminente énergie du vide, O Bhairavī, on atteint la vacuité.

Il faut se concentrer(26) sur le commencement (ou) la fin de n’importe quel phonème(27). Par (la puissance) du vide, cet homme devenu vide prendra la forme du vide.

En suivant attentivement les sons prolongés d’instruments de musique, à cordes ou autres, si l’esprit ne (s’interresse) à rien d’autre, à la fin de chaque (son), l’on s’identifiera à la forme merveilleuse du firmament suprême.

Mais aussi, à l’aide de la succession ordonnée de phonèmes grossiers d’une formule quelconque d’un seul bloc, sous la poussée du vide propre (aux phases subtiles d’) ardhendu, bindu, et nādānta on deviendra Śiva.

Qu’on évoque l’espace vide en son propre corps dans toutes les directions à la fois. (Alors) pour qui jouit d’une pensée libre de dualité, tout devient espace vide(28).

On doit évoquer en même temps le vide du sommet et le vide à la base. Du fait que l’Énergie est indépendante du corps, la pensée deviendra vide.
Qu’on évoque de manière simultanée le vide du sommet, le vide à la base et le vide du cœur(29). Grâce à l’absence de toute pensée dualisante, alors se lève (la Conscience) non-dualisante.

Si l’on évoque, rien qu’un instant, l’absence de dualité en un point quelconque du corps ; voilà la Vacuité même. Libéré de toute pensée dualisante, on accèdera à l’essence non-dualisante.

O Belle aux yeux de gazelle ! Qu’on évoque intensément toute la substance qui forme le corps comme pénétrée d’éther(30). Et cette évocation deviendra alors permanente.

On doit considérer la différenciation de la peau du corps comme un mur(31). Celui qui médite (ainsi) sur son (corps) comme s’il ne contenait rien à l’intérieur adhère (bientôt) à l’au-delà du méditable.

O Bienheureuse ! les sens anéantis dans l’espace du cœur, l’esprit indifférent à toute (autre) chose, celui qui accède au milieu de la coupe bien close des lotus atteindra la faveur surprême.

Du fait que la pensée est absorbée dans le dvādaśānta, chez (un homme) dont l’intellect est ferme et dont le corps (est pénétré) de toutes parts (de Conscience), se présente (à lui) la caractéristique de la Réalité bien affermie.

Qu’on fixe sa pensée dans le centre supérieur, dvādaśānta, de toutes manières et où qu’on se trouve. L’agitation s’étant peu à peu abolie, en quelques jours l’indescriptible se produira.

On doit intensément se concentrer intensément sur sa propre forteresse(32) comme si elle était consumée par le feu du Temps qui surgit du pied de (ce) Temps. Alors, à la fin, se manifeste la quiétude.

De même, après avoir médité en imagination sur le monde entier comme étant consumé (par les flammes)(33), l’homme dont l’esprit est indifférent à toute autre (chose), accèdera à la plus haute condition humaine.

Si l’on médite sur les catégories subtiles ainsi que sur les catégories très subtiles, (incluses) dans son propre corps, ou bien sur celles de l’univers comme si elles se résorbaient les unes dans les autres, finalement la suprême (Déesse) se révèlera.

Si l’on médite sur l’énergie (du souffle) grasse et très faible dans le domaine du dvādaśānta(34) et (que au moment de s’endormir) on pénètre dans son (propre) cœur ; en méditant (ainsi) on obtiendra la maîtrise des rêves.

Il faut se concentrer par degrés sur l’univers sous forme de monde et autres cheminements, en le considérant dans ses modalités grossière, subtile et suprême, jusqu’à parvenir finalement à l’absorption de la pensée.

Après avoir médité sur la réalité Śivaïte selon la méthode des (six) cheminements(35), de façon exhaustive en y incluant l’univers entier, alors se produit le grand Éveil.

O puissante Déesse ! on doit se concentrer intensément sur tout cet univers comme s’il était vide et là même la pensée se résorbe. Alors on devient le vase (d’élection) de l’absorption en ce (vide)(36).

Qu’on fixe le regard sur un récipient, une cruche ou quelque autre objet en faisant abstraction de (ses) parois. Lorsqu’on parvient à s’absorber en ce (vide), à cet instant précis (et) grâce à cette absorption, on s’identifiera à lui(37).

Qu’on fixe le regard sur une région dépourvu d’arbres, de montagnes, de murailles ou d’autres objets. Dans l’état mental d’absorption on devient (un être dont) l’activité fluctuante a disparu.

Au moment où l’on perçoit deux choses, prenant conscience de l’intervalle (entre elles), qu’on s’y installe ferme. Si l’on bannit simultanément toutes deux, (alors), dans (cet) intervalle, la Réalité resplendit.

Que l’esprit(38) qui vient quitter une chose soit bloqué et ne s’oriente pas vers une autre chose. Alors, grâce à la chose qui se trouve entre elles, la Réalisation(39) s’épanouit dans toute son intensité.

En vérité, que l’on évoque parfaitement, de façon sumultanée dans sa totalité, soit l’univers, soit son propre corps comme s’il était fait de conscience. Alors, à l’aide d’une pensée sans dualité, (on obtiendra) le suprême Éveil.

En pratiquant la friction(40) des deux souffles, à l’extérieur ou à l’intérieur, le yogin deviendra à la fin le vase (d’élection) d’où surgit la connaissance suprême de l’Égalité.

Que (le yogin) considère soit l’univers entier soit son propre corps, simultanément dans sa totalité, comme rempli de sa propre félicité. (Alors), grâce à son ambroisie intime, il s’identifiera à la suprême félicité.

(Comme) par un procédé de magie(41), O Belle aux yeux de gazelle ! la grande félicité se lève subitement. Grâce à elle la Réalité se manifeste.

Lorsqu’on fait échec au flot tout entier (des activités sensorielles) par le moyen de l’énergie du souffle qui s’élève, peu à peu, au moment où l’on sent un fourmillement, le suprême bonheur se propage.

Mais qu’on fixe la pensée qui n’est plus que plaisir dans l’intervalle de feu et de poison. Elle s’isole (alors) ou se remplit de souffle (et) l’on intègre la félicité de l’amour(42).

La jouissance de la Réalité du brahman (qu’on éprouve) au moment où prend fin l’absorption dans l’énergie fortement agitée par l’union avec une parèdre (śakti), c’est elle (précisément) qu’on nomme jouissance intime.

O Maîtresse des Dieux ! l’afflux de la félicité se produit même en l’absence d’une énergie (une femme), si l’on se remémore intensément la jouissance née de la femme grâce à des baisers, des caresses et des étreintes.

Ou encore à la vue d’un parent dont on a été longtemps (séparé), on accède à une félicité très grande. Ayant médité sur la félicité qui vient de surgir, on s’y absorbe, puis la pensée s’identifie à elle.

Grâce à l’épanouissement de la félicité qui comporte l’euphorie(43) causée par la nourriture et la boisson, qu’on adhère de tout son être à ce état de surabondance et l’on s’identifiera alors à la grande Félicité.

Si un yogin se fond dans le bonheur incomparable éprouvé à jouir des chants et autres plaisirs sensibles, parce qu’il n’est plus que ce bonheur, (une fois) sa pensée stabilisée, il s’identifiera (complètement) à lui.

Là ou la pensée trouve satisfaction, c’est en ce lieux même, qu’il faut river (cette) pensée (sans fléchir) ; c’est là, en effet, que l’essence de la suprême félicité se révèle pleinement.

Lorsque le sommeil n’est pas encore venu et que (pourtant) le monde extérieur s’est effacé, au moment où cet état devient accessible à la pensée, la Déesse suprême se révèle.

Le regard doit être fixé sur une portion d’espace qui apparaît tachetée sous le rayonnement du soleil, d’une lampe, etc… (et) c’est là même que resplendit l’essence de son propre Soi.

La suprême fusion dans (le Tout) se révèle au moment de la perception intuitive (de l’Univers), grâce aux (attitudes suivantes) : le repos de la mort, la fureur, la fixité du regard, la succion ininterrompue et la concentration sur l’éther.

Installé sur un siège moelleux, ne reposant que sur son séant, pieds et mains privés de support ; par l’effet de cette (attitude), l’intelligence intuitive(44) la plus haute accède à la plénitude.

Confortablement installé sur un siège, les bras croisés, ayant fixé la pensée au creux des aisselles, grâce à cette absorption on obtiendra la quiétude.

Ayant fixé les yeux sans cligner sur un objet à forme grossière et si l’on prive la pensée de tout support, l’on parviendra sans tarder à Śiva.

La bouche étant largement ouverte, la langue au centre, si l’on fixe la pensée sur (ce) centre en récitant mentalement (le phonème) HA, l’on s’abîmera alors dans la paix.

Se tenant assis (ou) couché, (un yogin), doit évoquer avec intensité son propre corps comme privé de support ; dans une pensée qui s’évanouit, à l’instant même, ses prédispositions inconscientes s’évanouiront (également).

Ou encore si l’on se trouve dans un véhicule en mouvement, ou si l’on meut le corps très lentement, O Déesse ! (jouissant alors) d’une disposition d’esprit bien apaisée, l’on parviendra au flot divin.

Si contemplant un ciel très pur, on y fixe le regard sans la moindre défaillance, l’être tout entier étant immobilisé, à ce moment même O Déesse ! on atteindra la Merveille bhairavienne.

Qu’on évoque tout l’espace-vide sous forme d’essence bhairavienne, comme dissous dans (sa propre) tête. Alors (l’univers)(45) tout entier s’absorbera dans la Réalité de l’éclat, expression (même) de Bhairava.(46)

Quand on connaît pleinement la forme de Bhairava dans la veille (et autres états), c’est-à-dire : connaissance limitée et production de dualité (quant à la veille), vision extériorisante (quant au rêve) et aussi ténèbres (quant au sommeil profond), on est alors empli de la splendeur infinie de la Conscience.

Une chose limitée étant connue, engendre la dualité. Telle est la lumière extérieure, qui équivaut aux ténèbres. D’autre part qu’on la perçoive comme pleine de la Lumière infinie (de la Conscience), et l’univers entier, etc. assumera la forme de Bhairava.

De même durant une nuit noire, à l’arrivée de la quinzaine sombre, ayant évoqué sans discontinuer la forme ténébreuse, on accèdera à la forme bhairavienne.

De même, tenant d’abord les yeux bien fermés, une couleur(47) sombre apparaît. Si on les ouvre ensuite tout grands en évoquant la forme de Bahirava, on s’identifiera à elle.

Qu’un obstacle (s’oppose à l’exercice) d’un organe quelconque ou que (de soi-même) on y fasse obstruction, si l’on s’enfonce dans le vide sans dualité, là même le Soi resplendit.

Si l’on récite le phonème A sans bindu ni visarga, le Seigneur suprême, ce puissant torrent de connaissance, surgit imprévisible, O Déesse !

Qu’on fixe l’esprit sur la fin du visarga de (n’importe quelle) lettre pourvu de visarga et, par l’intermédiaire d’une pensée libérée de tout fondement, on entrera en contact avec l’éternel brahman.

Qu’on médite sur son propre Soi en forme de firmament illimité en tous sens. Dès que la conscience(48) se trouve privée de tout support, alors l’Énergie manifeste sa véritable essence.

Après avoir perforé une partie quelconque de (son) corps avec un instrument pointu ou autre(49), si l’on tient alors son esprit appliqué à cet endroit précis, la progression éclatante, vers Bhairava (se produira).

On doit se convaincre (de l’idée), « organe interne, pensée, etc. n’existent pas en moi ». Grâce à l’absence de pensée dualisante (qui en résulte), on transcende (à jamais tous) les vikalpa.

L’illusion(50) est dite ‘la pertubatrice’. La fonction de kalā(51), consiste en une activité fragmentatrice et ainsi de suite (pour les autres cuirasses). Considérant qu’il n’y a là qu’attribut des catégories, qu’on ne s’en sépare pas.

Ayant observé un désir qui surgit soudain, qu’on y mette fin (brusquement). Quelle que soit (la source) d’où il jaillit, que là même il s’absorbe.

Quand ma volonté ou ma connaissance n’ont pas encore surgi, que suis-je, en vérité ? Telle est, dans l’ordre de la Réalité, la nature du Je. La pensée s’identifie à cela, (puis) s’absorbe en cela.

Mais une fois que la volonté ou la connaissance se sont produites, on doit y river la pensée au moyen de la conscience de Soi ; l’esprit étant indifférent à toute autre (chose), alors (jaillira) l’intuition du Sens de la Réalité.

Toute connaissance est sans cause, sans support et fallacieuse(52) par nature. Dans l’ordre de la réalité absolue, cette (connaissance) n’appartient à personne. Quand on est ainsi totalement adonné à (cette concentration), O Bien-aimée ! on devient Śiva.

Celui qui a pour propriété la Conscience (réside) dans tous les corps ; il n’y a nulle part de différenciation. Ayant alors réalisé que tout est fait de cette (Conscience), il est l’homme qui a conquis le devenir.

Si l’on réussit à immobiliser l’intellect alors qu’on est sous l’emprise du désir, de la colère, de l’avidité, de l’égarement, de l’orgueil, de l’envie, la Réalité de ces (états) subsiste (seule).

Si l’on médite sur le cosmos en le considérant(53) comme une fantasmagorie, une peinture ou un tourbillon (et) qu’on arrive à le percevoir tout entier comme tel, le bonheur surgira.

On ne doit pas fixer la pensée dans la douleur ni la gaspiller dans le bonheur, O Bhairavī ! Veuille connaître (toute chose) au milieu (des extrêmes). Eh quoi ! la Réalité (seule) subsiste.

Après avoir rejeté son propre corps en réalisant : « je suis partout » d’une pensée ferme et d’une vision qui n’a égard à rien d’autre, on accède au bonheur.

La discrimination ou le désir, ne se trouve pas seulement en moi mais apparaît aussi partout, dans les jarres et autres objets. Réalisant cela, on devient omnipénétrant(54).

La perception du sujet et de l’objet est la même chez tous les êtres nantis d’un corps. Mais ce qui caractérise les yogin c’est leur attention ininterrompue à l’union (du sujet et de l’objet).

Que même dans le corps d’autrui on saisisse la conscience comme dans le sien propre. Se désinteressant de tout ce qui concerne son corps, en (quelques) jours on devient omnipénétrant.

Ayant libéré l’esprit de tout support, qu’on cesse de penser selon une pensée dualisante. Alors, O (femme) aux yeux de gazelle ! l’état de Bhairava réside dans le fait que le Soi devient le Soi absolu.

Quand on se renforce dans la (réalisation) suivante : ‘Je possède les attributs de Śiva, je suis omniscient, tout-puissant et omnipénétrant ; je suis le Maître suprême et nul autre, on devient Śiva.

Comme les vagues surgissent de l’eau, les flammes du feu, les rayons du soleil, ainsi ces fluctuations de l’univers se sont différenciées à partir de moi, le Bhairava.

Lorsque, physiquement(55) égaré, on a tourné de tous côtés et en tout hâte au point de tomber à terre (d’épuisement) ; grâce à l’arrêt de l’effervescence de l’énergie, la condition suprême apparaît.
Si l’on est privé de force ou de connaissance à l’égard des choses ou encore si la pensée se dissout (dans l’extase), dès que prend fin l’effervescence(56) produite par l’envahissement de l’énergie, la forme merveilleuse de bhairava (se révèle).

Écoute, O Déesse ! Je vais t’exposer tout entier cet enseignement traditionnel et mystique : il suffit que les yeux fixent sans cligner pour que ce produise aussitôt l’isolement (kaivalya).

S’étant bouché les oreilles ainsi que l’ouverture inférieure (anus), (puis) méditant sur (la résonance) sans consonne ni voyelle, qu’on entre dans l’éternel brahman(57).

Se tenant au dessus d’un puits très profond, etc., les yeux fixés (sur le fond sans cligner)(58), dès que l’intelligence intuitive(59) (du yogin) est exempte de dualité conceptuelle, aussitôt la dissolution de la pensée(60) se produira clairement (en lui).

Partout où va la pensée, vers l’extérieur ou encore vers l’intérieur, O Bien-aimée ! là se trouve l’état śivaïte ; celui-ci étant omnipénétrant, où donc (la pensée) pourrait-elle aller (pour lui échapper).

Chaque fois que par l’intermédiaire des organes sensoriels, la Conscience de l’omniprésent se révèle, puisqu’elle a pour nature fondamentale de n’être que cela (pure conscience), grâce à l’absorption dans la Conscience absolue, (on accède à) l’essence de la plénitude.

Au commencement et à la fin de l’éternuement, dans la terreur et l’anxiété ou (quand on surplombe) un précipice(61), lorsque’on fuit le champ de bataille, au moment où l’on ressent une vive curiosité, au stade initial ou final de la faim, etc. la condition faite d’existence brahmique (se révèle).

A la vue d’un certain lieu, qu’on laisse aller sa pensée vers des objets dont on se souvient. Dès qu’on prive son corps de tout support, le Souverain omniprésent s’avance.

Après avoir posé le regard sur un objet quelconque, qu’on l’en retire très lentement. Alors la connaissance de cet (objet) (n’) est accompagné (que) de pensée, O Déesse, (et) l’on devient le réceptacle du vide(62).

Cette sorte d’intuition(63) qui, grâce à l’intensité de l’adoration(64), naît chez l’homme parvenu au parfait détachement, c’est l’énergie même du Bienfaisant(65). Qu’on l’évoque perpétuellement et l’on s’identifiera à Śiva.

Alors qu’on perçoit un objet déterminé, la vacuité s’établit peu à peu à l’égard des (autres) objets. Ayant médité en pensée sur cette (vacuité) même, bien que l’objet reste connu, on s’apaise.

Cette pureté qu’enseignent les gens de peu de savoir(66), apparaît dans la doctrine de Śiva(67) comme une véritable impureté. Il ne faut pas la considérer comme pure, en vérité, mais comme polluée. C’est pourquoi (s’affranchissant) de pensée dualisante, qu’on parvienne au bonheur(68).

La réalité bhairavienne a partout (son) domaine y compris chez les gens du commun. Et l’homme qui prend conscience (de ceci) : « rien n’existe qui en soit distinct », accède à la condition Sans-second.

Étant le même à l’égard d’amis et d’ennemis, le même dans l’honneur et le déshonneur ; grâce à la parfaite plénitude du brahman, ayant compris cela, qu’on soit heureux.

On ne doit nourrir nulle haine à l’égard de quiconque ; on ne doit pas non plus nourrir d’attachement. Dans (cet état) intermédiaire qui est libération d’attachement comme de haine, le brahman se glisse.

L’inconnaissable, l’insaisissable, le vide et ce qui n’accèdera (jamais) à l’existence, imaginez tout cela comme Bhairava et, à la fin de cette (évocation), l’illumination se produit.

Ayant fixé la pensée sur l’espace externe qui est éternel, sans support, vide, omnipénétrant et dépourvu d’opération(69), qu’on se fonde (alors) dans le non-espace.

Quel que soit l’objet(70) vers lequel la pensée se dirige, il faut à cet instant précis et à l’aide de cette(71) (pensée) quitter l’objet complètement sans laisser (un autre) s’installer (à la place). Alors on sera exempt d’ondoiement.

(Étymologie fantaisiste de Bhairava) : Au moyen de « bhā- », la lumière consciente, tout résonne (rava). « Sarvadaḥ » : il donne toute chose (da = ), il pénètre dans tout (l’univers) (vyāpaka = ).
Ainsi par la récitation ininterrompue du mot Bhairava, on devient Śiva.

A l’occasion d’affirmations comme ‘je suis, ceci est à moi’, etc., la pensée accède à ce qui n’a pas de fondement. Sous l’aiguillon d’une telle méditation, on s’apaise. « Éternel, omniprésent, sans support, omnipénétrant, souverain de tout ce qui est ». Méditant à chaque instant sur ces mots, on en réalise la signification conformément à l’objet signifié (Śiva).

Tout cet univers est privé de réalité à l’image d’un spectacle magique. Quelle est la réalité d’un (tel) spectacle ? Si l’on est fermement convaincu (de cette vérité), on acquiert la paix.
Comment y aurait-il connaissance ou activité pour un Soi affranchi de toute modalité ? Les objets externes dépendent de la connaissance et partant de là, ce monde est vide.

Il n’existe plus pour moi de lien, il n’y a plus pour moi de libération. (Lien et libération) ne sont que deux épouventails à l’usage d’un être terrifié. Cet (univers) apparaît comme un reflet dans l’intellect à l’image du soleil sur l’eau.

Toute (impression) comme le plaisir, la douleur, etc., (nous) parvient par l’intermédiaire(72) des organes sensoriels. S’étant détaché de ces organes, on prend assise en soi-même, (puis) on demeure à jamais dans son propre Soi.

Toute chose se manifeste par la Connaissance et le Soi se manifeste par toute chose. En raison de leur essence unique, connaissance et connu se révèlent comme ne faisant qu’un.

Faculté mentale, conscience intériorisée, énergie (du souffle), et soi (limité) aussi ; quand ce quatuor a complètement disparu. O Bien-aimée ! alors la forme merveilleuse de ce Bhairava (subsiste seule).

Ainsi cent douze instructions concernant le sans-houle viennent d’être brièvement exposées. O Déesse ! l’homme qui les connaît reçoit le nom de ‘familier de la connaissance’(73).
Quiconque s’adonne à une seule de ces instructions ici décrites devient lui-même Bhairava en personne. Ses paroles se réalisent en actes et il confère bénédictions et malédictions.

O Déesse ! il ne vieillit pas, il ne meurt pas ; il est doué d’attributs supranaturels comme les pouvoirs d’exiguïté et autres(74). Choyé des yoginī(75), il agit en maître au cours de toutes leurs réunions.

Il est libéré bien qu’il demeure encore en (cette) vie et bien qu’il s’adonne à des activités ordinaires.

La déesse dit :
O Seigneur tout-puissant, si telle est la forme merveilleuse de la suprême (énergie) et qu’on la prenne comme règle génrale, O Dieu ! qui récite et quelle est la récitation ? Qui médite, O grand Maître ! qui adore et qui tire satisfaction (de l’adoration) ? Qui offre l’oblation et à qui l’offre-t-on ? Ou encore, quelle est l’oblation et quel est le sacrifice, qui le fait, comment et pour qui ?

Bhairava répond :
O femme aux yeux de gazelle ! cette pratique ici mentionnée est extérieure et ne relève que des seules modalités grossières.

En vérité cette Réalisation qu’on réalise encore et encore à l’intérieur de la suprême réalité(76), voilà ce qu’est ici la véritable récitation. De même, (on doit considérer) ce qui est récité comme une résonance spontanée consistant en une formule mystique(77).

Un intellect inébranlable, sans aspects ni fondements, voici, en vérité (ce que nous appelons) méditation. Mais la représentation imagée (de divinités nanties) de corps, organes, visages, mains, etc. n’offre rien de commun avec la (vraie) méditation.

L’adoration véritable ne consiste pas en une offrande de fleurs et autres dons, mais en une intelligence intuitive bien établie dans le suprême firmament (de la Conscience), exempt de pensée dualisante. En vérité, cette adoration (se confond) avec l’absorption (en Śiva) issue de l’ardeur mystique(78).

Si l’on s’adonne fermement à une seule (des cent douze formes de concentration) ici décrites, on réalisera la modalité de surabondance de jour en jour (plus profondément). La plénitude qui excède toute limite, telle est ici la satisfaction (de l’être adoré).

Lorsqu’on verse en oblation dans le feu sacrificiel — ce réceptacle du grand vide — les éléments, les organes, les objets, etc. y compris la pensée, voici la véritable oblation (dans laquelle) la conscience fait office de cuiller sacrificielle(79).

O Maitresse suprême ! La satisfaction qui a pour signe caractéristique la félicité voici en ce cas le sacrifice. Par la destruction (kṣapaṇa)(80) de toutes les imperfections et par la protection (trāṇa)(81) de tous les êtres, (on obtient) kṣetra. Tel est, O Parvati, le Sanctuaire (kṣetra) réel, la compénétration de Rudra et de l’énergie, réalisation la plus haute. Quelle pourrait être autrement l’adoration de cette Réalité et qui en tirerait satisfaction ?

Le Soi, en vérité a pour moelle autonomie, félicité et Conscience. Si l’on plonge intégralement son propre soi dans cette essence, c’est là ce qu’on appelle le ‘bain rituel’.

Le transcendant et l’immanent que l’on honore précisément avec des offrandes et qui en tirent satisfaction ; celui aussi qui les offre ; tous ne forment qu’un. Où est l’adoration (véritable, sinon là) ?

Que le souffle exhalé sorte et que le souffle inhalé(82) entre, de leur propre accord. La (kuṇḍalinī) dont l’aspect est sinueux (recouvre) son essence dressée. C’est la grande Déesse immanente et transcendante, le suprême Sanctuaire.

Lorsqu’on prend de fermes assises dans le rite de la grande félicité et qu’on suit attentivement la montée de cette (énergie)(83), grâce à cette Déesse, étant bien absorbé en elle, on atteindra le suprême Bhairava.

En émettant le phonème SA, il se dirige vers l’extérieur (par le souffle), en énonçant le phonème HA, il entre à nouveau. C’est ainsi que l’individu répète inlassablement cette formule haṃsa, haṃsa(84).
Vingt et un mille fois, jour et nuit, cette récitation est prescrite comme celle de la suprême Déesse. Très facile à accomplir, elle n’apparaît difficile qu’aux ignorants.

O Déesse ! je viens ainsi de t’exposer cette suprême ambroisie que rien ne surpasse, mais qu’il ne faut jamais révéler à quiconque est disciple d’un autre (ordre), est un méchant, un cruel(85), ou manque de dévotion envers le Maître spirituel. Par contre, qu’on (la dévoile), aux intelligences intuitives que n’effleure jamais aucun doute(86), aux héros, aux magnanimes(87), à tous ceux qui vénèrent la lignée des Maîtres(88). A tous ceux-là, qu’on dispense sans hésiter. O belle aux yeux de gazelle ! village, royaume, ville, pays, fils, femme, parent, tout ce dont on peut s’emparer, il faudra l’abandonner complètement ! A quoi bon ces choses évanescentes. O Déesse, (seul) ce suprême trésor est permanent !

Il faudra abandonner la vie elle-même, mais qu’on ne renonce pas à l’ambroisie la plus haute.

La Déesse s’écrie :
O Dieu des dieux, grand Dieu ! me voici parfaitement satisfaite, O Seigneur ! Maintenant j’ai reconnu avec certitude la quintessence du Rudrayāmalatantra(89) et maintenant aussi j’ai perçu intuitivement le Cœur(90) de toutes les énergies différenciées.

Après avoir proféré ces paroles, la Déesse, pleine de béatitude, tenant Śiva embrassé (s’identifia à Lui).

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Notes de Lilian Silburn

1. Sur ce Tantra qui traite de l’union de Rudra (ou Śiva) et de l’énergie, voir Introd., p. 7 n. 3

2. Kalā, le dynamisme parcellaire, duquel rayonneront le cours de la manifestation les phonèmes, les catégories et les univers. Voir Intr.. p. 18.

3. Cette triple différenciation est exposée dons le Triśirobhedatantra aujourd’hui perdu et probablement identique au Triśiromata dont Kṣemarāja donne l’extrait suivant : Le Bhairava à trois têtes emplit complètement l’univers dans lequel il est présent de façon immédiate. (P. H. comm. au sūtra 4, p. 9). Ces trois chefs se ramènent à la triade du système : Śiva, énergie et individu.

4. Sur ces termes, voir Introd., p. 49.

5. Sakala, totalité en tant que faite de parties, donc composée et divisible, consiste d’après Kṣemarāja en lettres (varṇa), formules et autres aspects de la parole ; niṣkala, l’indivis, c’est Śiva ou prakāśa, la Lumière de la Conscience.

6. Musiciens célestes de la mythologie indienne. Il s’agit d’un mirage perçu dans les nuages aux formes fantastiques.

7. Śiva enseigne ainsi l’aspect de reflet (pratibimba) que prend l’univers différencié vu des cimes de la voie supérieure. Voir Introd. p. 12.

8. Adambara, sorte de tambour au bruit assourdissant. Les êtres dupes des apparences tourbillonnent sans répit uu milieu de la fanfaronnade des activités mondaines, adonnés au bavardage et à tout ce qui sonne creux.

9. Vikalpa, pensée optionnelle qui ne peut rien appréhender sans polariser la conscience en un sujet et en un objet.

10. Sur ces termes techniques qui désignent des énergies de plus en plus subtiles, voir Introd., p. 49 et śl. 4.

11. Antaḥ svānubhavānanda. Ces quelques mots sont prégnants de sens. Il s’agit de la félicité intime, purement mystique qu’on éprouve par soi-môme et qui, pleine et indivise, se manifeste par son propre éclat et que rien d’autre ne peut révéler.

12. Le commentateur établit une nuance entre ces deux expressions selon qu’on se trouve sur le plan de la parole intérieure (madhyamā) et subtile ou sur celui de la parole ordinaire (vaikharī) exprimable en phonèmes et en mots. Mais la félicité ne peut être ni indiquée par la première ni clairement formulée par la seconde.

13. Vapus, beauté que nous traduisons par forme merveilleuse ou Merveille.

14. La triple répétition du mot para, suprême, souligne l’éminence de cet état. Nous supposons qu’il y a ici un jeu de mots sur para, suprême en qualité mais aussi parce qu’il est "au-delà" et inaccessible.

15. Sur uccāra voir śl. 81, 130 et Introd., p. 49.

16. Jeu de mots étymologique entre bharaṇa et bharita.

17. Nous lisons ainsi en restituant un ’ et ’ [?] (ca) qui aurait été supprimé pour des raisons métriques. Mais avec le bhairavam de la Kaumudī on aura : la beauté bhairavienne de Bhairava se révèle de cette manière, O Bhairavī.

18. Dviṣaṭkānta ou dvādaśānta, "à la fin des douze" correspond ici au brahmarandhra. La distance qui sépare les roues les unes des autres se mesure par douze largeurs de doigts qui correspondent à trois poings ou trois mains superposées. A côté des dvādaśānta internes (mūlādhāra, nombril, cœur, etc.), il en existe un externe, le point où le souffle expire ; également à douze largeurs de doigts au-delà du dvādaśāntapada ou brahmarandhra, un dvādaśānta cosmique et un autre au-dessous du mūlādhāra.

19. Muṣṭi, poing ; la mesure de trois poings correspond exactement au dvādaśānta ou dviṣatkānta, douze largeurs de doigts. 11 existe en efTet selon le Trika, entre chacun des centres (cakra), un intervalle de trois poings superposés, ou de trois pattes s’il s’agit d’animaux.

20. On peut lire cette strophe de multiples manières selon le sens donné à bhan̄ktvā et à setu (digue-pont} et qui consiste même, d’après certains Tantra, en une récitation du germe de māyā : « Ayant brisé (le flot de l’énergie) en remplissant le crâne jusqu’à son sommet … » ou « ayant gonflé l’énergie (pour qu’elle se force un passage), puis l’ayant projetée et éparpillée dans le dvādaśānta au moyen du barrage exercé par le froncement des sourcils … » Cette pratique est d’autant plus obscure que la tradition en est complètement perdue, au Kashmir tout au moins.

21. On peut encore traduire : qu’on vise le but ultime, qu’on prenne Śiva comme cible.

22. Antarvyoman, voûte céleste et, ici, cavité à l’intérieur du cœur.

23. Textuellement : au milieu de cela, ce qui peut désigner le bindu, le vide où il a disparu ou encore la conscience ultime qui seule subsiste.

24. Sur le bindu, voir introd, p. 49 et śl. 90.

25. Voir śl. 81 cit. note 4.

26. Sur le sens d’anubhū- voir le śloka 107.

27. Les strophes 90 et 91 décrivent une concentration sur le phonème A sans bindu ni visarga quant à pūrva et sur le seul visarga quont à anta.

28. Sur viyat et vyoman, voir l’index.

29. Le commentateur précise que le vide du haut symbolise le sujet conscient, le vide du bas, l’objet connu, tandis que le vide du cœur correspond à la connaissance.

30. Sur viyat, voir pp. 124-125.

31. Variante bhittimātra. Ce mur évoque pour nous le corps-forteresse du śl. 52.

32. Les philosophes indiens depuis l’époque des Upaniṣad se plaisent à comparer le corps à une octuple forteresse : Ici unn place forte dont seules les flammes peuvent venir à bout.

33. Cf. P. H. comm. ou sūtra 14, p. 34, I. G. Citi, la conscience, y est un feu car elle est apte à dévorer l’univers. "citir eva" viśvagrasanaśitatvāt.

34. Situé au sommet du cerveau.

35. Quant aux adhvan, v-0ir l’Introd. p. 18.

36. On peut traduire aussi : on devient hautementement qualifié pour cette absorption, lad pouvant désigner l’un comme l’autre.

37. Concentration analogue à celle que décrit le śl. 115, fixation prolongée du fond d’un puits.

38. Cit, une conscience pure qui appartient à un yogin.

39. Cette strophe joue à trois reprises sur la racine bhū-, réalisation au sens anglais du terme (Cf. le 145). Bhāva est une chose réalisée, une actualité que réalise un acte éminemment réalisateur (bhāvanā). On passe ainsi du plan de deux actualités qu’on rejette à celle de l’actualité intermédiaire et sous-jacente et, par celle-ci, on accède au plan de l’actualisation, la bhāvanā. Voir Introd. p. 32 sq.

40. Saṃghaṭṭa, Interaction de deux forces opposées et qui vise à leur fusion.

41. Doit-on comprendre : en présence d’un tour de magie ?

42. Smara prend ici le sens de source de l’amour plutôt que d’amour sexuel.

43. Ullāsa reste intraduisible, car il exprime à la fois le fait d’apparaître, de sauter sur, donc jaillissement, mais aussi joie et accroissement d’où surabondance, plénitude, pléthore.

44. Mati (que l’on commente par buddhi, intellect) devient, nous dit-on, sattvique tandis que tamas et rajas disparaissent.

45. Ou l’espace.

46. Cf. śl. 128 où la méditation sur l’espace conduit ou non-espace.

47. Une forme d’aspect foncé qui subsiste seule dans le champ visuel.

48. Citi est un terme bien choisi qui désigne la conscience dynamique tournée vers l’intérieur; le Pratyabhijñāhṛdaya lui est entièrement consacré. Dès le premier sūtra nous apprenons que la libre conscience est la cause réalisatrice de l’univers (citiḥ svatantrā viśvasiddhihetuḥ). Selon la glose de Kṣemarāja, elle se présente aussi comme la cause lorsque l’univers se résorbe dans la paix du suprême Sujet conscient. Citi est donc l’énergie suprême, la plus haute conscience de soi (vimarśa), source de toute efficace. « C’est pourquoi l’espace et le temps qu’elle engendre ne peuvent différencier la vraie nature de la conscience, celle-ci étant omnipénétrante, éternelle et absolue. » Sūtra I et comm. p. 2, 1. 5 et p. 3.

49. Le feu par exemple.

50. Sur la māyā, voir Abhinavogupta I. P. v. III, I, 7, p. 203, 1. 13 qui fait de l’illusion un pouvoir d’obscurcissement, car elle réduit à l’inconscience ce qui est essentiellement conscient : sarvathaiva svarūpaṃ tirodhitte… vimohinī sā.

51. L’énergie divine qui fragmente la Réalité unique. Sur les kañcuka, voir Introd. p. 20 et P. S. Introd. p. 30 sq.

52. On dit que la connaissance est sans cause (nirnimitta) lorsqu’on ne cherche pas à connaître, et qu’elle est erronée si elle procède de l’illusion (māyā) qui découpe l’illimité et l’entache de multiplicité.

53. Nyasta, littérallement "établi" ou "situé comme".

54. Le commentaire donne une autre interprétation, elle aussi possible : « La connaissance qui se voit en toute chose, jarre, etc., et celle qui existe également en moi, désir, etc., cette (connaissance} ne prend (en réalité) même pas naissance. Si l’on se pénètre de ce (vide) on devient omniprésent. » Cf. śl. 97 et 99.

55. L’auteur tient à préciser que ce n’est pas en imagination qu’on erre ainsi - sens fréquent de la racine bhram - mais bien corporellement.

56. L’arrêt brusque de l’effervescence est la condition du changement d’état.

57. Si l’on compare les différents sloka qui concernent le son (2-4, 22-24, 36-37, 81, 90-91, 114) nous verrons que le Son transcendant inexprimé en sons audibles prend les aspects suivants :
A. l’anuttara, le phonème A sans bindu ni visarga, śl. 90, à savoir Śiva considéré en lui-même et non dans ses rapporta avec l’énergie condensée (bindu) ou émettrice (visarga).
अं bindu seul, ici décrit (114).
अ: visarga ou pure énergie émettrice non encore soumise à l’illusion (śl. 91) ; l’énergie est prête à émettre l’univers mais coupée de sa relation avec le son A ou Śiva, elle ne peut émettre. Notons que ces trois concentrations sur le son indéterminé et inflniment subtil conduisent au même titre au nirvikalpa, du fait que toute relation se trouve repoussée ou ignorée.

58. Sur une concentration analogue voir sl. 59-60, 76, 80, 84, 113.

59. Quant à mati, voir śl. 121.

60. Cittalaya au sens de cittapralaya, l’absorption de la pensée est si profonde qu’elle confine à sa dissolution.

61. A la peur s’associe dans ce cas le vertige qui suspend toute relation avec le milieu stable et rassurant. L’homme qui surplombe un précipice et pris de vertige ne peut plus ni avancer ni reculer ; il oublie ses soucis et intérêts et la rapidité des processus mentaux favorise une extrême tension de ses activités nerveuses ; il se peut que jaillisse alors l’étincelle de félicité et de conscience indivises.

62. Cf. Jean Grenier, Les Iles, p. 26 : « J’évoquais cette fin d’après-midi lointaine où adossé contre un mur, je vis l’arbre que je regardais fixement (un pommier) disparaitre comme une tache qu’on enlève, m’entraîner avec lui et m’engloutir. »

63. Sur cette idée supramentale traduite jusqu’ici par intelligence intuitive, voir śl. 78, 115, 147, 158.

64. La bhakti est définie au śl. 147.

65. Śaṃkara est Śiva ou Rudra.

66. Kiṃcijjña, terme technique qui désigne certains partisans du Vedanta, adeptes de la purification par l’eau, la terre, la cendre, le feu, etc.

67. Śambhadarśana, le système śivaīte moniste auquel appartient le Vijnañābhairava, c’est un système de la transcendance qu’exposeront par la suite le Trika et la Pratyabhijñā. Il consiste en l’intuition par le cœur de la réalité absolue, Paramaśiva.

68. A côté de la lecture on devient Śiva, la Mahārthamañjarī (7, comm. p. 23) et la glose du Svacchandatantra (X, 57, p. 32) lisent toutes deux bhavennaras.

69. Kalana a également le sens de fragmentation dans ce système.

70. Textuellement : partout où.

71. On peut interpréter aussi : à l’aide de cet objet, en ne pensant qu’à lui.

72. Textuellement "porte", ouverture.

73. Le jñanavid s’apparente au gnostique. Il jouit du "bien apaisé" qu’aucune houle n’agite.

74. Les siddhi sont au nombre cle huit. Voir note à la Parātriśikā, p. 37, note 74, qui en donne une interprétation Trika.

75. Les huit yoginī ou énergies du suprème Śiva entoureut ce grand yogin parvenu à l’identification au Seigneur en cette vie même et lui procurent jouissances et puissances spirituelles variées. Au sujet de ces énergies divisées, voir V. S. p. 22, n. 7 et p. 48.

76. Bhāva, si lourd de sens ne peut être traduit ; mais un śloka définit ainsi le suprême bhāva, ahambhāva, la réalisation du Je absolu, bhāva représentant le résultat de l’acte réalisateur bhāvanā : L’apaisement de la Lumière de la Conscience dans le Soi, voici ce qu’on appelle, en vérité, la Réalité du Je … C’est l’autonomie, l’activilé primordiale et la souveraineté universelle. Prakāśasyātmaviśrāntir ahaṃbhāvo hi kīrtitaḥ /… Svātantryam atha kartṛtvaṃ mukhyam īśvaratāpi ca // P. II. comm. du sū. 20, p. 50, I, 11.

77. Strophe citée par Jayaratha T. A. 1, śl. 90, p. 135 afin d’illustrer japa.

78. Quant à mati, voir p. 33 et śl. 121.

79. Cf. T. A. IV, p. 232 śl. 201-202.

80. De kṣi- causatif kṣapayali, extirper.

81. De trā- ou trai-, sauver, protéger, d’où l’étymologie fantaisiste de kṣetra, sanctuaire, à savoir le Cœur où s’unifient l’énergie consciente qui se reconnait comme divine et Rudra ou Śiva, lequel ne se différencie plus guère de son énergie.

82. Jīva ou apāna.

83. Il s’agit de la « courbée qui se dresse » de la strophe prècédente.

84. Kṣmemarāja cite ce sloka en même temps que le 156 (S. S. v. III s. 27, p. 114). Nous le restituons donc au Vijn̄ānabhairava bien que la version de Śivapādhyāya l’ignore.

85. Krūra, au cœur dur. Même aversion chez tous les mystiques à l’égard des hommes durs de cœur.

86. Nirvikalpamatīnām ; mati est une appréhension du vrai qui exclut nécessairement alternative et doute. Voir p. 189 et śl. 121. Sens restreint que prend ici vikalpa: les disciples doivent accepter sans discuter tout ce que leur révèle le guru et ne jamais mettre sa parole en doute.

87. Unnata, à l’esprit large, sons mesquinerie. Le magnanime est toujours prêt à impartir généreusement et sans réserve à tous les êtres l’enseignement que ses maitres lui ont transmis.

88. Ce qui signifie qu’ils n’ont pas seulement reçu l’initiation d’un maître très respecté, mais qu’ils forment un chainon de la transmission à travers les âges car ils ont parfaitement compris le système ésotérique auquel ils furent initiés et vénèrent tous leurs devanciers.

89. Traité qui concerne l’Union de Rudra et de l’énergie. Voir p. 7.

90. La vie rythmée des énergies vient d’être révélée à la Déesse qui les perçoit en leur centre et en leur source. Sur le coeur, voir Introd., p. 34.

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