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Poésies par Louis-Claude de Saint-Martin


AuteursDatesTypeLieuThèmes
Louis-Claude de Saint-Martinpubl. 1807Littératurepubl. FrancePoésie
Théosophie

► Ce recueil de poésies à d’abord été publié en 1807 dans les Œuvres Posthumes consacrées à Louis-Claude de Saint-Martin, on les trouve réunies ensuite dans l’ouvrage de 1860 : Poésies par Louis-Claude de Saint-Martin d’où le choix d’avoir donné ce nom à cette catégorie réunissant les mêmes textes que cette compilation.

Texte : én. de Poésies par Louis-Claude de Saint-Martin, 1860, PSI.

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Phanor, poème sur la poésie

J’abjure pour jamais, céleste Poésie,
La vive ambition dont mon âme est saisie,
Si brûlant à l’aspect de ta sublimité,
De chanter tes rapports avec la vérité,
Par un orgueil jaloux, j’appelle la victoire,
Et n’ai d’autre intérêt que celui de ma gloire ;
Ou bien si devant toi, venant me prosterner,
Je n’implore tes dons que pour les profaner.
Non, non, je ne viens point envier la couronne
A ceux que la sagesse appelle vers ton trône ;
De leur juste triomphe admirateur soumis,
Plus j’aurai de vainqueurs et plus j’aurai d’amis.
Il est pur le regard dont mon œil te contemple.
Un zèle saint m’amène aux portes de ton temple.
Je viens m’y consacrer à l’honorable emploi
D’enseigner aux humains les douceurs de ta loi.

Je veux leur découvrir la hauteur des merveilles,
Dont tes sons autrefois frappèrent nos oreilles,
Et planant avec toi, les forcer d’admirer
L’heureux terme où ton nom leur permet d’aspirer.
Sous ce nom vers mon but je vole en assurance,
L’ardeur de te servir nourrit ma confiance ;
Je viens pour te venger, pour braver les arrêts
De ces juges trompeurs qui, par leurs vains décrets,
Ont souillé tes autels, déshonoré ton culte,
Et dont la main profane ajoutant à l’insulte,
Ferme ton sanctuaire à tes adorateurs.

Prends ton sceptre, commande à tes traits créateurs,
De venir égaler ma force à mon courage.
Qu’ils prêtent à mes vers ce charme, ce langage,
Ce ton vrai qui saisît, cette douce chaleur
Qui sous les yeux du goût, se glisse jusqu’au cœur.
Et bientôt les mortels frappés de ta lumière,
Ne verront le bonheur qu’au sein de ta carrière.
Tout se meut, tout doit l’être au pouvoir de tes dons,
Diront-ils, ouvrons donc notre oreille à ses sons ;
Heureux, si notre lyre un jour est assez pure,
Pour célébrer ses droits sur toute la nature !

Tu m’exauces. J’entends que du séjour des Dieux
Tu m’appelles, ta voix m’attire vers les cieux.
Déjà calme, impassible aux troubles de la terre,
Ce n’est plus qu’à mes pieds que gronde le tonnerre.
Loin de ce globe, loin de son souffle empesté,
Je crois voir en esprit l’ordre et la majesté
Régner dans ces beaux lieux où tu pris l’origine ;
Tes crayons se tremper dans la source divine,
Pour prendre en traits de feu la grandeur de tes droits ;
L’air, les astres, l’esprit s’agiter à ta voix ;
Tout l’olympe exhaler cette ambroisie,
Qu’aux siècles reculés, la fable avait choisie,
Non pour marquer des Dieux les loisirs indécents ;
Mais pour nous exprimer ces sublimes élans
Dont tu sais émouvoir l’âme des grands Poètes.
Je vois tous les élus comme autant de prophètes,
Éclairer l’univers, adoucir ces tourments,
Oser même imposer des lois aux éléments,
En inclinant sur eux le sacré caducée.
Que dis-je, la sagesse à t’instruire empressée,
Dévoile à tes regards ses plus secrets ressorts ;
Et toi tu viens m’offrir ces précieux trésors
Qui ne peuvent germer qu’au sein du sanctuaire.

Oui, Phanor, elle veut que mon flambeau t’éclaire.
Elle est toujours ardente à couronner les vœux,
A s’unir aux accents des mortels généreux
Dont l’esprit se consacre à sa gloire immortelle.
Tout désir vertueux est un titre auprès d’elle.
Viens donc, viens admirer sous ces doctes pinceaux
Les diverses couleurs qui parent mes tableaux.
Cultes, fables, science ou sacrée ou profane,
Tout de la vérité peut devenir l’organe.
Souvent elle a paru sous l’air des fictions ;
Souvent elle a parlé comme les passions.
Mais tu t’abuserais si jamais ta pensée
De ces variétés pouvait être blessée.
Porte au loin tes regards, rends-les assez perçants
Pour discerner partout les signes éclatants
Des dons que m’accorda l’être incompréhensible.
Par lui j’ose embrasser la nature visible,
L’abîme, le cahos, l’homme, le firmament.

Ce grand tout a pour base un sacré fondement,
Qu’au lieu de l’adorer, l’homme voulut connaître.
Vains efforts : l’Être seul de qui tout reçoit l’être,
Dans son essence intime a droit de pénétrer ;
Mais dans ses faits puissants il daigne se montrer ;
Contemple- les : du sein de sa propre lumière,
Jusqu’aux derniers rameaux où germe la matière,
S’étendent les pouvoirs de l’agent créateur.
Par des rayons divers son feu générateur,
Fait briller les trésors de sa source infinie.
L’un de ces traits dans l’homme allumant le génie,
Apprend à ton esprit qu’il est né dans les cieux :
Par l’autre il fait mouvoir l’univers à tes yeux.
D’autres, ministres purs de son intelligence,
Tiennent dans son conseil l’éternelle balance.
C’est-là qu’il pèse au poids de la sainte équité,
Des desseins et des plans dont la sublimité
Ne permet qu’à lui seul d’en percer le mystère.
Malgré ces traits nombreux, il n’est qu’un sanctuaire ;
II n’est qu’un feu sacré dont les rayons puissants,
Répandus dans les cieux, dans l’enceinte du temps,
Brillent sur ce qui pense et sur ce qui respire ;
Aussi, quelqu’étendu que soit son vaste empire,
Du seul Dieu que je sers tout étant provenu,
Pour cet agent suprême il n’est rien d’inconnu,
Bien qui puisse éviter l’œil du souverain maître.
Dès que les traits divins remplissent tout, nul être
Ne conçoit un désir, n’opère un mouvement,
Sans produire sur eux un vif ébranlement
Qui, par de prompts signaux dont la chaîne est suivie,
Fait que tout monte et frappe au siège de la vie.

C’est peu d’ouvrir les yeux à la nécessité,
Que le plus simple fait sur la terre enfanté
Se lie à tous les faits de l’ordre incorruptible ;
II faut que cette loi te devienne sensible,
Que ton œil entrevoie à cette liaison
Une clé lumineuse, une grande raison.
Elle existe, et je viens d’en épargner l’étude.
Tout consiste, tout gît dans la similitude :
Que les lois et les noms de mille objets divers
Gardent toujours entr’eux dans les deux univers.
Dans ton monde on connaît ces mots : intelligence,
Morale, jugement, poésie, éloquence,
Et mille autres aux arts, aux talents consacrés.
Et dans le mien ces mots bien loin d’être ignorés,
D’autant d’êtres vivants sont les noms véritables ;
Des suprêmes décrets les lois inaltérables,
Aux pieds de l’Eternel ont placé dans les cieux
Des agents purs, des chefs qui comme autant de Dieux,
Environnés des feux d’une sainte atmosphère,
Etendent leurs regards jusqu’au sein de la sphère ;
Ils président, chacun en vertu de leurs noms,
Sur l’un de ces talents et sur l’un de ces dons,
Que l’Être universel remit à ton usage,
Pour orner ton esprit, ton cœur et ton langage.
C’est de là que la fable a peint son Apollon,
Rassemblant tous les arts dans le sacré vallon,
Les consacrant chacun aux soins d’une déesse,
Et les fertilisant par les eaux du Permesse :
Ainsi sur tous ces dons tu ne peux t’exercer,
Tu ne peux exprimer leurs noms, même y penser,
Sans que ce simple effort opéré dans ton monde,
N’atteigne jusqu’au mien et qu’il n’y corresponde.
A ces noms, à ces chefs, dont les puissants ressorts
De nos deux univers forment tous les rapports :
Mais à leur doux accent, la terre réunie,
Ne veut-elle former qu’une juste harmonie ?
Il faut en s’exerçant dans les terrestres lieux,
Que l’homme sympathise avec ces demi-Dieux ;
Que dans lui tout s’accorde avec leurs lois suprêmes ;
Que précis, mesuré comme ils le sont eux-mêmes,
Le coup d’œil le plus sûr, l’ordre le plus exact,
Règle ses plans, son goût, ses paroles, son tact,
Et l’assimile en tout à ses correspondances.
Sans cela, loin d’offrir de justes consonnances,
Et loin de retracer sous leur vrai coloris,
Ces dons et ces talents des muses si chéris,
II n’en exprime plus qu’une image confuse ;
II ne rend qu’un vain son que l’oreille récuse ;
Sa discordante voix n’exprimant aucun sens,
Va remplissant les airs de barbares accents
Qui, propageant au loin leur choc et leur désordre,
De ma demeure même, ont droit de troubler l’ordre.

Qui peut de ces dangers mieux l’instruire que moi,
Puisque du saint conseil la souveraine loi
De tout temps m’honora du nom de Poésie ?
En vertu de mon nom l’Eternel m’a choisie
Pour porter à jamais son flambeau souverain,
Sur ce céleste don, sur ce talent divin
Qui passe tous les dons, et pour qui tu m’implore.
Phanor, faut-il fixer les yeux sur son aurore?
Tu gémiras de voir quelle fatalité
A su depuis longtemps obscurcir la clarté
Dont cet astre radieux brillait à sa naissance.
Ce rayon pur extrait de la plus pure essence,
Aux premiers jours du monde éclaira les humains.
La lumière que Dieu remit entre leurs mains
Devait guider leurs pas dans la nuit de la vie.
Tranquilles, fortunés pendant qu’ils l’ont suivie,
Rien ne peut exprimer les douceurs de leur sort.
Telle est l’activité de ce divin ressort,
Qu’ils semblaient dans leurs vers traduire la nature,
De l’univers entier dessiner la structure ;
Servir partout d’organe à la vertu des cieux,
Tout leur être était plein de l’image des Dieux.
Aussi rien n’égalait l’ordre et la paix sacrée
Qui florissaient alors au sein de l’empirée.
De mes élus les sons sagement cadencés,
Tous les objets par eux fidèlement tracés,
Et de tous leurs tableaux la touche régulière,
Paraissait à mon œil unir la terre entière.
Ma lyre secondait ces vertueux accents :
Ces saints accords servaient de mobile à l’encens
Dont se doit parfumer l’autel où Dieu réside,
Et semblaient s’élever par un vol plus rapide.
Mais Phanor, plus tu crois à la beauté des dons
Que ces dignes élus puisaient dans mes leçons,
Plus tu sais t’assurer des droits à leurs lumières.
Fixe donc un instant l’objet de nos mystères ;
C’est le prix que mon Dieu destine à ta vertu ;
Le ministère saint que du ciel j’ai reçu,
Me fait servir d’organe à cette récompense ;
Au nom de poésie il joint l’intelligence,
Et, sous ce double titre, il m’est permis d’entrer
Où jamais des mortels l’œil n’a pu pénétrer.

Rien n’est mort, Dieu voit tout, et tout dans son empire
Vit par lui, de son souffle il engendre, il inspire
L’homme et tous les agents que leur titre divin
Rend libres et chargés de leur propre destin.
Des traits de cet auteur ils sont tous l’assemblage :
Car Dieu ne pense point sans créer son image,
Sans former d’autres Dieux. Et cette vérité
Sur l’esprit des mortels a tant d’autorité,
Que dans tous les instants leur sublime nature
Leur en fait en secret retracer la figure.
De là ce noble instinct, cet orgueil des humains
Qui leur fait tant priser les œuvres de leurs mains :
Jusque dans les abus de leur saint caractère,
Ils veulent être pris pour les Dieux de la terre.
Oui, c’est Dieu qui t’anime. Un feu moins vif, mais pur,
Embrassant l’univers dans un cercle d’azur,
Etend autour du monde une triple atmosphère.
De ce feu, l’humble insecte et la superbe sphère
Tiennent tous deux la vie avec le mouvement.
Ce feu vif toutefois n’est pas un élément.
Tout élément est mixte, impur et variable ;
Mais ce feu qui l’engendre est simple, impérissable.

Tout ce que les mortels dans les terrestres lieux,
Connaissent de plus prompt, de plus impétueux,
Tout ce que leur raison, par l’étude exercée,
Offre de plus actif à l’œil de leur pensée,
N’égalera jamais en son activité,
Ni la seconde ardeur, ni la célérité,
Dont tout dans cette zone et se meut et s’opère.
Chaque agent y paraît une flamme légère,
Et leurs traits mutuels se croisant tour-a-tour,
Semblent à chaque instant produire un nouveau jour ;
Ou plutôt nul instant n’interrompt leur vitesse ;
Mille éclairs à la fois s’y succédant sans cesse,
Y répandent un feu si constant et si clair,
Que ce cercle y paraît un éternel éclair.

Ce feu puissant, selon la céleste doctrine,
Pour un objet terrible a reçu l’origine :
Il lui fut ordonné de produire le temps,
Pour tenir lieu d’exil à ces fameux titans
Qui ne peuvent franchir sa vivante barrière,
Qui toujours écrasés du poids de la matière,
Montrent à l’univers dans leur punition,
Quelle furent leur audace et leur ambition.

C’est dans le sein caché de cette vaste zone,
Que l’Etre souverain voulut placer son trône :
Il lui faut un séjour où le calme et la paix,
Sans efforts, sans combats, demeurent à jamais,
Où le zèle et l’amour de la vérité sainte
Forment les seuls remparts de sa divine enceinte.
Si pour créer le monde, il nomma des agents.
Il en choisit aussi pour brûler son encens,
Pour célébrer sa gloire, annoncer sa puissance,
Et ne jamais sortir de l’arche d’alliance.
C’est ainsi qu’autrefois, Lévi dans Israël,
Ne se livrait qu’au soin d’honorer l’Eternel.

Ce temple a dans son sein dix colonnes antiques :
Il s’élève au milieu de quatre grands portiques
Qui, par l’immensité de leurs dimensions,
Paraissent embrasser toutes les régions.
Leur hauteur, leur largeur de Dieu seul sont connues ;
Des cèdres éternels leur servent d’avenues :
Ces cèdres tout couverts de feux étincelants,
Etendent en berceaux leurs rameaux éclatants.
Sans interruption, ces rameaux s’aggrandissent :
Cette clarté s’accroît, ces berceaux s’élargissent,
Afin qu’en ces sentiers vastes et lumineux,
L’accès soit toujours libre aux prières, aux vœux,
De ces êtres divins dont la foule innombrable
S’accumule et se porte à sa source ineffable.

Ton esprit autrefois peut-être eût demandé,
Sur quoi, sur quels appuis ce temple était fondé ;
Mais ne lui cherche plus d’autre appui que Dieu même ;
Vois tout comme inhérent avec l’agent suprême :
Trône, autel, sacerdoce, à son nom suspendus,
Avec lui-même unis et non pas confondus,
Expriment à la fois sa vie et sa puissance,
Et sont les attributs de sa propre existence.
Ce sont là ces objets sublimes et sacrés,
Dont les sages mortels à mon nom consacrés,
Concevaient autrefois la divine harmonie :
II est vrai que ces dons de la source infinie
Nourrissaient seulement mes premiers favoris :
Pour ceux dont je devais ménager les esprits,
Mon front s’enveloppait de voiles, de mystères,
J’avais soin de couvrir d’emblèmes salutaires
Ces traits, ces vérités trop profondes pour eux ;
Mais, Phanor, en prenant ces soins officieux,
J’avais toujours pour but d’exercer leur pensée ;
Pour eux seuls j’envoyais Cœlus, Rhéa, Persée,
Pour eux seuls j’enseignais comment naquit Pallas ;
Quelle force en rocher put transformer Atlas,
Et dans les sombres lieux précipiter Tiphée ;
Quel charme s’exhalait de la lyre d’Orphée!
Quel pouvoir émané des Dieux libérateurs,
Fit placer dans les cieux Astérope et ses sœurs,
Et refusa pourtant à l’heureuse Astérope
Les dons que possédait la muse Calliope :
Ces dons qui florissant sur le mont Cithéron,
Pouvaient fléchir Minos, dessécher l’Achéron,
Expliquer aux mortels les secrets d’Uranie,
Et les initier à ma sainte harmonie.
D’autrefois déposant ces voiles fabuleux,
Je leur offrais des faits plus clairs, plus dignes d’eux.
C’est ainsi que ma main, au sein de la Chaldée,
Vint allumer ce feu qui remplit la Judée,
Et montrer par l’éclat de son embrasement,
Que mes propres vertus lui servaient d’aliment.
C’est ainsi que mon nom par d’étonnants prodiges
Des Prêtres de Memphis dissipa les prestiges ;
Que même de Sion la superbe Cité,
Après avoir langui dans la stérilité,
Par mes soins tout à coup nagea dans l’abondance ;
Jusqu’aux bornes du monde étendit sa puissance ;
Sous de nouveaux accords enseignés par les cieux,
Eleva dans les airs ses chants mélodieux ;
Sut à la fois du haut de sa cime embrasée,
Faire éclater la foudre, ou verser la rosée,
Selon qu’elle eût à perdre ou bénir les mortels.

Bien plus, Phanor, ces traits puisés sur mes autels,
Toute la terre a vu leurs sources créatrices,
En divisant le cours de leurs eaux productrices,
Venir de mes trésors enrichir l’univers,
Et répandre en tous lieux ,1’empire de mes vers.
Tu le sais, on a vu l’art de la Poésie,
Après avoir brillé dans le sein de l’Asie,
Se répandre parmi toutes les Nations,
Le sauvage lui-même en sentir des rayons,
Et mon astre depuis l’Ebre jusqu’à la Chine,
Des sciences partout précéder l’origine.
Oui, Phanor, on a vu tous les peuples fameux
De l’enfance subir encor le joug honteux,
Et posséder déjà des Poètes célèbres.
On a vu mon flambeau dissiper ces ténèbres,
A son feu chez l’Anglais éclore les Chaucer,
Les Fox, les Shakespear , les Hilton, les Spencer ;
Chez les fameux Romains, les Plaute, les Térence,
Les Ennius, fermer les siècles d’ignorance ;
Le nom français devoir son siècle le plus beau,
Aux Corneille, aux Racine, aux Molière, aux Rousseau.
Les Dante, les Pétrarque, arracher l’Italie
Au néant où les temps l’avaient ensevelie.
Enfin ces faits frappants que ma voix t’a cités,
Autrefois chez les Grecs se trouver répétés
Par les chants d’Hésiode et la lyre d’Homère.

Ces pouvoirs, ces trésors, ce flambeau qui m’éclaire,
A nos deux univers avaient droit d’assurer
Un tel repos que rien n’aurait dû l’altérer ;
Et mes élus soumis à des lois si propices,
Auraient pu se nourrir d’éternelles délices :
Et cependant ces jours si beaux, si fortunés,
Si doux pour mon empire, à peine étaient-ils nés,
Que j’en vis affaiblir et l’éclat et les charmes.
Ce fut pour prévenir de plus grandes alarmes,
Qu’alors je fis briller parmi les Nations,
Ces emblèmes divers, toutes ces fictions
Qui pouvaient de la nuit dissiper les nuages,
Et signaler le port du milieu des orages ;
Mais l’homme a ses écarts donnant un plus grand cours,
Loin de mettre à profit mes utiles secours,
S’est livré d’autant plus à sa pente fatale,
Et de son monde au mien, augmentant l’intervalle,
Chaque jour vers l’erreur il s’est précipité ;
Plût au ciel qu’il ne fut que dans l’obscurité.
Mais dans ces derniers temps, un bruit épouvantable,
M’a trop appris combien son sort est lamentable.
Phanor, soudain, j’entends un mélange confus
De sons faux, et d’accents mal formés, mal rendus,
Qui choquent de mes lois la divine harmonie.
Du séjour des mortels je crois ma voix bannie ;
Je crois qu’ensevelis dans ce lieu ténébreux,
Ils ont tous oublié le seul art d’être heureux :
Cet art que leur dictaient mes leçons salutaires,
Et je sens que leur voix profanant mes mystères,
Ne va plus désormais remplir ma région
Que des cris de désordre et de confusion.
O douleur ! ... à l’instant la sagesse éternelle,
Qui seconde toujours mon amour et mon zèle,
M’ordonne de paraître à son saint tribunal.
Comme elle me choisit pour servir de canal
Aux dons qu’elle destine aux illustres Poètes,
Je désirais, suivant ses volontés secrètes,
Déposer à ses pieds les fertiles moissons
Que sa justice a droit d’attendre de ses dons.
Mais en portant mes pas au bord du sanctuaire,
N’y pouvant plus offrir le tribut ordinaire
Des hymnes de la terre et du chant des humains,
Je ne sus qu’élever de suppliantes mains,
Attendre, l’œil en pleurs, humble et dans le silence,
Les ordres souverains de la Toute- Puissance.
Du sein des profondeurs d’un nuage enflammé,
Par le feu des esprits dont il est animé,
L’Eternel m’aperçoit ; le nuage s’entrouvre :
La majesté suprême à mes yeux se découvre,
Le Dieu parle : « pourquoi n’entends-je plus les voix
Des mortels que ton nom a soumis à tes lois ;
Fatigués de te suivre et d’être tes organes,
Ne profèrent-ils plus que des accents profanes ?
Auraient-ils fait un pacte avec l’iniquité ?
Et seraient-ils jaloux de ma divinité ?
Descends vers eux, apprends à leur cœur indocile,
Que sans toi, tous les maux rempliraient leur asile,
Que mon amour pour eux se plaît à prévenir
Leurs écarts insensés, bien plus qu’à les punir ;
Mais que si s’arrêtant dans leur obscur dédale,
Ils ne désavouaient leur coupable scandale,
Ils forceraient mes dons à se retirer d’eux,
Et qu’il me suffirait pour les voir malheureux,
De les abandonner à des lois étrangères. »
Il dit : les Chérubins de leurs ailes légères
Environnent le trône, et la céleste cour
Se renferme avec lui dans l’immortel séjour.

À peine du Très-Haut la parole sacrée
D’un ton si menaçant fut-elle proférée,
Que je sens de mon zèle accroître la chaleur ;
Ce zèle ne peut plus contenir la douleur
Que me cause le sort de tes malheureux frères,
Et pour les arrêter dans leurs pas téméraires,
Je vole avec ardeur vers les terrestres lieux.

Par une loi suprême, en descendant des cieux,
Je voile de mes traits la pompe glorieuse ;
Ma forme par degrés devient moins radieuse,
Moins vive, accommodée à mes secrets desseins,
Et semblable en tout point à celle des humains.
Comme un ami des arts, j’aborde les Poètes ;
Avec facilité je perce leurs retraites ;
Mais un coup d’œil jeté sur leurs productions,
M’expliqua dans l’instant ces révolutions
Dont ils avaient troublé ma demeure céleste.
Je vis régner en eux l’erreur la plus funeste :
Ils osaient prononcer sur le vrai, sur le beau,
Tandis qu’ils n’étaient plus guidés par mon flambeau,
Et qu’ils méconnaissaient ma sublime origine.
Bien plus, fermant les yeux à ma clarté divine,
Leur faible esprit, déjà si prompt à s’égarer,
De mes droits souverains prétendait s’emparer :
Hautement a leur siècle ils voulaient faire entendre,
Que l’objet exclusif auquel ils devaient tendre,
En remplissant les airs du bruit de leurs accents,
N’était que d’émouvoir, n’importe dans quel sens ;
Que toute impression était indifférente,
Pourvu que le pouvoir de leur voix conquérante,
A l’esprit des mortels sut se faire sentir,
Et sous leur propre frein put tout assujettir.
Ces esprits aveuglés n’aspiraient à mon trône
Que pour déshonorer mon sceptre et ma couronne,
Et que pour abuser des pouvoirs de mon nom ;
Cet orgueil, cette soif de leur propre renom,
De nos premiers rapports resserra l’étendue,
Et ma lyre pour eux paraissant suspendue :
Tout ce que j’avais fait, les soins que j’avais pris
De leur bonheur, pour eux n’avait plus aucun prix.
C’était peu qu’aveuglés par leur loi ténébreuse,
L’histoire de ces faits leur parut fabuleuse,
Et laissa leur esprit dans son obscurité ;
N’ayant point dans la fable appris la vérité,
Par les tristes effets d’une erreur déplorable,
La vérité pour eux n’était plus qu’une fable.
Mais plus il se livraient à cet aveuglement,
Plus mon zèle divin désirait ardemment
De pouvoir dissiper leur funeste méprise.
Ainsi de mes desseins poursuivant l’entreprise,
Je crus que devant eux je devais prononcer
Des sons assez frappants pour les intéresser.
L’écho de mes accents au loin va se répandre :
Cent Poètes fameux désirant de m’entendre,
De toutes parts, vers moi, s’empressent de voler.
Dans un lieu préparé les faisant assembler :
Oui, dis-je, c’est en vain que votre esprit s’obstine,
A vouloir de votre art rabaisser l’origine,
En tâchant d’avilir sa destination.
En vain vous annoncez l’imagination,
Comme l’unique terme où cet art doit réduire
Les effets imposants que vous pouvez produire.
C’est trop grossièrement méconnaître à la fois
L’esprit de votre nom et l’objet de vos droits.

L’imagination si vive dans sa course,
Reçoit, réfléchit tout, mais de rien n’est la source,
Et rendant les tableaux qui lui sont présentés,
Dans aucun temps par elle ils ne sont enfantés.
Si votre art ne tient point à la source suprême,
Pourquoi vous adresser à la lumière même?
Pourquoi le moindre trait que nous peint votre main,
Nous le présentez-vous comme un rayon divin ?
Vous semblez (et quel est l’instinct qui vous l’inspire)
Croire sur notre esprit n’avoir aucun empire ;
Si dans tous les tableaux que vous nous exposez,
Les couleurs, les objets n’en sont divinisés ;
Si du premier modèle ils ne sont pas l’image.
Aux sources de votre art, c’est assez rendre hommage ;

Au divin Apollon vous n’offrez pas un vœu,
De vos droits mutuels qui ne soit un aveu,
Et ne prouve avec lui votre correspondance ;
Mais voyez à quel point va votre inconséquence :
Vous vous dites sans cesse inspirés par les cieux,
Et vous ne frappez plus notre oreille et nos yeux
Que par le seul tableau des choses de la terre,
Quelques traits copiés.de l’ordre élémentaire,
Les erreurs des mortels, leurs fausses passions,
Les récits du passé, quelques prédictions
Que vous ne recevez que de votre mémoire,
Et qu’il vous faut suspendre où s’arrête l’histoire :
Voilà tous vos moyens, voilà tous les trésors
Dont nous fassent jouir vos plus ardents efforts.
Pour nous représenter des tableaux si faciles,
On le sait, les secours des Dieux sont inutiles.
Ces tableaux, ces mortels en sont environnés ;
A l’examen de l’homme ils sont abandonnés.
Vous avez sous les yeux, et l’homme et la nature ;
Vous pouvez aisément nous offrir la peinture
De leur loi, de leur marche et de leur action,
Sans aller recourir à l’intervention
De ressorts destinés à de plus saints usages.
Et même ces tableaux placés dans vos ouvrages,
Que sont-ils comparés aux objets naturels
Que l’homme et l’univers présentent aux mortels ?
Laissez, laissez le soin à la nature vive
D’offrir à notre esprit une étude instructive,
Au lieu de ces objets vaguement entassés
Dans les tableaux confus que vous nous en tracez.

Mais quoi diviniser cet univers sensible,
N’est-ce pas nous prouver l’univers invisible ?
Ce temple où nous sentons que l’on tient réservés
Des trésors et des biens dont nous sommes privés ?
Vous donc qui prétendez que le ciel vous inspire,
Mortels, serait-ce en vain que du céleste empire
La sagesse eût daigné vous accorder l’accès ?
Non, non : ou renoncez à vanter vos succès,
Ou bien, osez fixer ces sublimes images,
Et ces types sacrés dignes de nos hommages.
Allez, allez puiser dans les célestes lieux,
Ces tableaux et ses traits qui sont loin de nos yeux ;
Tâchez de recouvrer la clé du sanctuaire
Dont l’homme à sa naissance était dépositaire ;
Entrez-y, recueillez ces trésors fortunés,
Ces lauriers saints qui tous nous étaient destinés :
Puis célébrez le prix de ces biens ineffables,
C’est alors que vos chants vous seront profitables,
Que vous aurez vraiment soulagé nos besoins.

Comment douterions-nous qu’à de semblables soins,
Qu’à verser ses trésors le ciel ne nous destine,
Que votre mission, mortels, ne soit divine,
Puisque votre nom seul renferme un sens divin.
L’antiquité nommait un Poète un devin :
Effacez de ce mot le vernis ridicule
Que lui donna partout l’ignorance crédule,
Et vous reconnaîtrez dans son sublime sens,
Combien le ciel pour vous prodigua ses présents ;
Vous y reconnaîtrez que le droit des Poètes
Marche d’un pas égal à celui des Prophètes ;
Qu’ainsi vous nous devez par votre mission,
De semblables bienfaits, la même instruction,
Puisque de Dieu, comme eux, vous lisez les merveilles.

Vous avez prétendu ressembler aux abeilles
Qui, dans l’éclat du jour, cueillent de tous côtés
Les sucs et les parfums qui leur sont présentés ;
Mais combien leur talent nous est plus salutaire !
Il soulage nos corps, les nourrit, les éclaire ;
Et vous à vos travaux qui donnez tant de prix,
Au lieu de procurer ces biens à nos esprits,
Vous ne vous consacrez qu’à votre propre gloire.
Et même à vos leçons comment pourrions-nous croire
Quand vous joignez l’erreur avec l’impiété ?
Jadis les fictions ornaient la vérité,
Elle leur permettait de se montrer près d’elle ;
Mais, depuis qu’à ses lois l’homme n’est plus fidèle,
C’est elle qui paraît orner vos fictions.

Aussi dans la chaleur de vos productions,
D’une secrète horreur si vos Muses touchées,
Entr’ouvrent des enfers les retraites cachées,
Et pour remplir d’effroi les coupables humains,
Montrent l’impie en proie aux rigeurs des destins ;
Ou si prenant un vol moins sombre et plus sublime,
Vous voulez célébrer le Dieu qui vous anime,
Et par les traits divins de ses dons enchanteurs,
D’un saint ravissement pénétrer vos lecteurs :
Leur âme ne jouit qu’avec inquiétude ;
Il reste dans le doute et dans l’incertitude,
Si lorsque vos efforts viennent les émouvoir,
La franchise chez vous seconde le savoir ;
Si dans le trouble obscur où leur être se trouve,
L’esprit doit adopter ce que leur cœur éprouve ;
Enfin, si selon vous leur persuasion
Ne doit pas tout son prix à leur illusion.
Ah ! si vous n’êtes pas persuadés vous-mêmes :
Arrêtez-vous, vos chants deviendraient des blasphèmes,
Un sacrilège impie, un abîme d’horreurs.
La vérité peut bien excuser les erreurs ;
Mais sa voix menaçante est toujours importune
A celui qui cherchant la gloire ou la fortune,
Ose employer en vain le nom des immortels,
Et détourner l’encens qu’attendent leurs autels.
N’allez plus écoutant ce monstrueux parjure,
Charger la vérité de servir l’imposture ;

Elle désavouerait le nom que vous portez,
Et vos yeux contre vous verraient de tous côtés
S’élever ces élus, ces célestes ancêtres,
Que vous êtes forcés d’avouer pour vos maîtres.
Ces élus qui remplis de la force des Dieux,
Sur la terre semblaient les habitants des cieux.

Frappez plutôt, frappez notre oreille épurée
Par les sons imposants de leur langue sacrée ;
Et nul trouble n’ira se joindre à nos transports ;
Vos accents émanés de vos divins rapports,
Rendront de vos pouvoirs les faveurs si présentes,
Que rien n’obscurcira ces clartés bienfaisantes ;
Ces rayons que transmet aux mortels vertueux,
Le sentiment du Dieu qui vient s’emparer d’eux,
Qui les brûle et nourrit leur âme épanouie
Des charmes continus d’une joie inouïe.

Mais ces sages instruits des suprêmes décrets,
Qui leur découvrait donc ces sublimes secrets ?
Et nourrissait en eux cette flamme divine
Qui de son propre feu tirant son origine,
Allumait dans leur sein un foyer créateur ?
Le respect pour celui qu’ils en croyaient l’auteur,
Le bonheur d’établir sa gloire et ses puissances,
Voilà d’où découlaient toutes leurs jouissances.
Leur cœur ne respirant que pour la vérité,
Elle exauçait les vœux qu’offrait leur piété.
Satisfaits de marcher sous la loi salutaire,
Cette vérité seule était tout leur salaire ;
Ils éprouvaient qu’en elle était le plus grand prix
Dont elle put payer ses plus chers favoris.
Aussi, tremblant d’amour pour ce précieux gage,
Ils n’en faisaient jamais que le plus saint usage.
Chaque fois que sa main venait les couronner
Au pied de son autel, prompts à se prosterner,
De ses moindre faveurs ils lui rendaient hommage ;
Ils savaient que ce soin, aussi pieux que sage,
Sur eux, sur leurs écrits, maintenant entr’ouverts
Ces trésors dont le ciel féconde l’univers ;
Que sur ce devoir saint la moindre négligence
Des talents et du goût produits de la décadence ;
Et que tant d’écrivains ne restaient loin du but
Que pour avoir manqué de payer ce tribut.

Ces douceurs dont leur âme était souvent saisie,
En cultivant ainsi l’art de la Poésie,
Ce n’est point pour eux seuls qu’ils en cueillaient les fruits ;
De leur fécondité plus ils étaient instruits,
Et plus sur les humains ils les voulaient répandre ;
Ils engageaient les cœurs qui pouvaient les entendre
A s’occuper du soin de révérer les Dieux,
Et de faire mûrir les germes radieux
Dont la main souveraine annoblit notre essence,
Ces élus n’écoutant que leur sainte éloquence,
Par leurs sons vertueux instruisaient les mortels,
Des Dieux par leur amour honoraient les autels,
Et faisaient ressortir du sein de leurs prières,
Un trésor de vertus, de dons et de lumières,
Qui de la Poésie annonçant la hauteur,
Unissait par sa voix et l’homme et son auteur :
Voilà sur quels appuis ils fondèrent leur gloire.
Aussi la mort n’a point terminé leur histoire.
Leur nom agit toujours depuis qu’ils ne sont plus ;
Ce nom seul reposant sur de nouveaux élus,
Peut faire entendre encor leur divine harmonie
Dans notre obscurité leur sublime génie,
A nos yeux incertains peut servir de flambeau :
Oui, Poètes sacrés, oui du sein du tombeau,
Vous pouvez élever votre voix prophétique ;
II n’est plus loin de nous cet éternel portique
Où vont de vos accents retentir les accords.
Par vos sons il est prêt à verser ses trésors.
Parlez et dans l’instant la divine influence
Sur nous, sur l’univers coule avec abondance :
Parlez et de son souffle elle tient allumé
Ce feu générateur dont tout est animé
Je sens qu’elle m’élève, et que toute la terre
Avec moi se transporte au sein du sanctuaire :
Que tout prend un autre être en ce céleste lieu,
Que l’univers renaît et que tout rentre en Dieu.

Je sens… Hélas ! Phanor, j’aurais voulu poursuivre ;
Mais ceux qui m’écoutaient semblaient ne plus me suivre.
J’exposais devant eux de trop vastes objets,
Leur esprit absorbé dans de moindres sujets,
Etait comme étranger au sens de mes paroles ;
Frivoles, ils trouvaient tous mes discours frivoles,
Et je parlais en vain à leurs sens prévenus ;
Bientôt même leur œil ne me distingua plus ;
Aux efforts de ma voix, la puissance suprême
Dans moi, dans tout mon être, agissant elle-même,
De sa divine ardeur paraissait me brûler ;
Mais trop pure pour ceux qui m’entendaient parler,
Elle absorba les traits de ma forme grossière,
Me rendit par degré à ma splendeur première,
Et du feu primitif forma mon vêtement.
La prompte agilité de ce saint élément
Rapide me portait vers la divine enceinte ;
Mon œil, en s’élevant vers ma demeure sainte,
Apercevait de loin les spectateurs surpris.
Mais malgré ce prodige, ils sentaient peu le prix
Des leçons que ma voix leur avait fait entendre ;
Leur néant empêchait leur cœur de me comprendre.

Dès lors, de leur destin je n’ai plus espéré ;
Cet art qu’en ma présence ils n’ont point honoré,
Loin de moi chaque jour dans leur main dégénère,
Et mon nom va bientôt se perdre sur la terre.
Quel sera votre appui dans votre obscurité,
Malheureux, poursuivis par votre iniquité ?

Les tourments seuls auront le droit de vous instruire ;
Déjà même ma voix ne doit plus les conduire.
Oui, Phanor, en rentrant dans l’immortel séjour,
Un suprême décret allarma mon amour ;
L’Éternel me donna des ordres ineffables
De ne plus éclairer ces Poètes coupables
Qui, pour lui, n’ont jamais allumé leurs encens.

J’obéis à ses lois, et mes divins accents
Se bornant à remplir les célestes portiques,
II n’est plus accordé d’entendre mes cantiques
Qu’aux mortels dont l’esprit brûlant de piété,
Vient s’asseoir avec moi près de la vérité ;
Dans son séjour sa voix m’a permis de t’admettre,
Et puisqu’à mon pouvoir tu viens pour te soumettre,
Contemple les trésors que réservent les cieux,
A celui dont le cœur craint et chérit les Dieux.

Stances sur l’origine et la destination de l’homme

1.
Flambeau surnaturel qui viens de m’apparaître,
Par toi s’explique enfin l’énigme de mon être.
C’est peu que ta chaleur se montre à mon esprit
Comme un torrent de feu qui jamais ne tarit ;
Je lis à la splendeur de ce feu qui m’éclaire,
Que je suis émané de sa propre lumière ;
Que des célestes lieux citoyen immortel,
Mes jours sont la vapeur du jour de l’Eternel.

2.
Que tout cède à l’éclat que mon titre m’imprime !
Rien ne peut éclipser le rayon qui m’anime ;
Et vouloir attenter à sa sublimité,
C’est faire outrage, même à la Divinité.
J’en atteste ces droits dont la vérité sainte
Dans l’homme incorporel voulut graver l’empreinte,
Lorsqu’elle le fit naître au sein de ses vertus.
J’en atteste ces mots dans son temple entendus :

3.
« Symbole radieux de ma toute-puissance,
» Homme, que j’ai formé de ma plus pure essence,
» Connais la majesté de ton élection.
» Si je verse sur toi ma secrète onction,
» C’est pour te conférer l’important ministère
» D’exercer la justice en mon nom sur la terre ;
» De porter ma lumière où domine Terreur,
»Et d’exprimer partout des traits de ma grandeur. »

4.
Eléments enchaînés dans vos actes serviles,
Suivez aveuglément vos aveugles mobiles,
Vous ne partagez point les fonctions des Dieux.
L’homme ici jouit seul de ce droit glorieux
D’être administrateur de la sagesse même,
D’attirer les regards de ce soleil suprême
Dont la clarté perçant l’immensité des airs,
Vient signaler dans l’homme un Dieu pour l’univers.

5.
L’homme un Dieu ! vérité ! n’est-ce pas un prestige ?
Comment ! l’homme, ce Dieu, cet étonnant prodige
Languirait dans l’opprobre de la débilité !
Un pouvoir ennemi de son autorité
Saurait lui dérober, dans l’enceinte éthérée,
Les sons harmonieux de la lyre sacrée !
Et le tenant captif dans la borne des sens,
L’empêcherait d’atteindre à ces divins accents !

6.
« Autrefois établi sur tout ce qui respire,
» Il dictait, sous mes yeux, la paix à son empire :
» Aujourd’hui subjugué par ses anciens sujets,
» C’est à lui de venir leur demander la paix,
» Autrefois il puisait au fleuve salutaire
» Qui sourçait à ma voix pour féconder la terre ;
» Aujourd’hui, quand il songe à la fertiliser,
» Ce n’est qu’avec des pleurs qu’il la peut arroser.

7.
» A nul autre qu’à lui n’impute son supplice ;
» C’est lui qui provoqua les coups de ma justice :
» C’est lui qui, renonçant à régner par ma loi,
» Invoqua le mensonge, et s’arma contre moi.
» Trompé dans un espoir qu’il fonda sur un crime,
» Le Prêtre de l’idole en devint la victime ;
» Et la mort, ce seul fruit du culte des faux Dieux :
» Fut le prix de l’encens qu’il brûla devant eux. »

8.
Eternel, les humains faits tous à ton image,
Auraient-ils pour jamais dégradé ton ouvrage ?
Tes enfants seraient-ils à ce point corrompus,
Que ne pouvant renaître au nom de tes vertus,
Ils eussent aboli ton plus saint caractère,
Ton plus beau droit, celui d’être appelé leur père ?
Et verraient-ils tomber dans la caducité
Un nom qui leur transmit ton immortalité ?

9.
J’appris, quand j’habitais dans ta gloire ineffable,
Que ton amour, comme elle, était inaltérable,
Et qu’il ne savait point limiter ses bienfaits ;
Dieu saint, viens confirmer ces antiques décrets ;
À tes premiers présents joins des faveurs nouvelles
Qui m’enseignent encore à marcher sous tes ailes,
Et m’aident à remplir ce superbe destin
Qui distinguait mon être en sortant de ton sein.

10.
« Si le feu des volcans comprimé dans ses gouffres
» Par les rocs, les torrents, les métaux et les soufres,
» S’irrite, les embrase, et les dissout, pourquoi
» Ne sais-tu pas saisir cette parlante loi ?
» Homme timide, oppose une vigueur constante
» A ces fers si gênants dont le poids te tourmente :
» Tu pourras diviser leurs mortels éléments,
» Et laisser loin de toi leurs grossiers sédiments.

11.
» Quand l’éclair imposant, précurseur du tonnerre,
» S’allume, et que soudain enflammant l’atmosphère,
» Il annonce son maître aux régions de l’air ;
» Cette œuvre c’est la tienne, et ce rapide éclair,
» C’est toi que j’ai lancé du haut de l’empirée ;
» C’est toi qui, du sommet de la voûte azurée,
»Viens, comme un trait, frapper sur les terrestres lieux,
» Et dois du même choc rejaillir jusqu’aux cieux.

12.
» L’homme est le sens réel de tous les phénomènes ;
» Leur doctrine est sans art ; loin des disputes vaines,
» La nature partout professe en action ;
» L’astre du jour te peint ta destination :
» Parmi les animaux tu trouves la prudence,
» La douceur, le courage et la persévérance ;
» Le diamant t’instruit par sa limpidité ;
» La plante par ses sucs ; l’or par sa fixité.

13.
» Mais c’est peu pour mon plan qu’en toi tout corresponde
» A ces signes divers qui composent le monde,
» Mon choix sacré t’appelle encore à d’autres droits ;
» Il veut, réglant tes pas sur de plus vastes lois,
» Que ton nom soit ton sceptre, et la terre ton trône,
» Que des astres brillants te servent de couronne,
» Tout l’univers, d’empire ; et qu’une illustre cour
» Retrace autour de toi le céleste séjour. »

14.
Sa voix me régénère ! agents incorruptibles
De ce Dieu qui remplit vos demeures paisibles,
Partagez mes transports ; oui, s’il paraît jaloux,
C’est de me rendre heureux et sage comme vous :
C’est de justifier ma sublime origine :
C’est d’ouvrir les trésors de ma source divine,
Pour que nous allions tous y puiser, tour à tour,
Les fruits de sa science et ceux de son amour.

15.
Si cet amour, malgré la distance où nous sommes,
Vous a fait quelquefois descendre auprès des hommes,
Ne peut-il pas aussi par ses droits virtuels,
Jusqu’à vos régions élever des mortels ?
Il unit tout : amis, que rien ne nous sépare ;
Mon être veut vous suivre aux cieux, dans le Tartare ;
Il vent mêler ses chants avec vos hymnes saints,
Et siéger avec vous au conseil des destins.

16.
Tu triomphes, j’entends la voix de tes oracles,
Oh vérité ! je touche à ces vivants spectacles
Où l’œil et le tableaux, partageant ta clarté,
Sont animés tous deux par ta divinité ;
II semble, en admirant ces foyers de lumière,
Où ton éternité fixa son sanctuaire,
Que les sentiers du temps s’abaissent devant moi
Et que dans l’infini je m’élance après toi.

Le Cimetière d’Amboise

J’aime à porter mes pas dans l’asile des morts.
Là, mourant au mensonge, il me faut moins d’efforts
Pour comprendre leur langue et saisir leur pensée,
Car les morts ne l’ont pas, cette idée insensée,
Que tout s’éteint dans l’homme. En eux, tout est vivant.
Pour eux, plus de silence. Auprès d’eux l’on entend
Les sanglots du pécheur ; les fureurs de l’impie ;
Les cantiques du sage ; et la douce harmonie
De ceux dont l’amitié, le zèle et la vertu
N’ont formé qu’un seul cœur pendant qu’ils ont vécus.

Homme, c’est ici-bas qu’il a pris la naissance,
Ce néant où l’on veut condamner ton essence ;
Et c’est ta propre erreur qui lui sert de soutien.
Tu sais tout ! tu peux tout ! et tu veux n’être rien !...
N’être rien ! ... et saisir et juger la lumière! ...
Laisse à l’homme égaré ces rêves de la terre :
Nous n’étions qu’assoupis dans nos corps ténébreux.
Quand le temps nous arrache à leurs débris fangeux,
L’heure qui nous réveille est une heure éternelle.
Oh! juste, quel transports! quelle splendeur nouvelle !

Tu prends un autre corps, au creuset du tombeau ;
Un vif éclat, toujours plus brillant et plus beau ;
Un coup d’œil plus perçant ; une voix plus sonore ;
Un cœur même plus pure. Ainsi quand j’évapore
Ces fluides grossiers où le sel est captif,
Son feu reprend sa force, et devient plus actif.

Sur ce tertre, voisin du lieu qui m’a vu naître,
J’errais seul. Nos tombeaux, pour ce site champêtre,
M’inspiraient un attrait doux et religieux.
Sage Burlamaqui, c’est non loin de ces lieux,
Que tu sanctifias l’aurore de mon âge ;
Qu’un feu sacré, sorti de ton profond ouvrage,
Agitant tout mon corps de saints frissonnements,
De la justice, en moi, grava les fondements :
Faveurs, dans mon printemps, si neuves, si divines !
Mais qui cachait, hélas ! de cuisantes épines !
Le temps les fit éclore. Aussi je méditais
Sur nos jours de douleurs. Pensif, je mesurais
Ce long aveuglement qu’on appelle la vie.
Quels tourments ! quels dégoûts ! Dans ma mélancolie,
Je ne distinguais rien. Tout autour de ces champs,
A peine je voyais ces jardins élégants,
Où Choiseul déploya le faste et l’opulence,
Ces modestes rochers qu’habite l’indigence ;
Ce célèbre château qui vit naître autrefois
Les malheurs trop fameux du règne des Valois.
Un deuil me semblait même, oh ! plaintive nature,
Voiler tous ces trésors, dont tu fais ta parure ;
Ces moissons, ces forêts, ces animaux épars,
Ce fleuve, ce beau ciel offerts à mes regards.
Heureux qui peut encor, contemplant tes ouvrages,
Y puiser chaque jours de sublimes images ;
Et sachant y répandre un brillant coloris,
Attendrir tous les cœurs, en frappant les esprits !
Mais, homme, cher objet de ma sollicitude,
C’est toi qui m’interdis cette attrayante étude ;
C’est ta main qui couvrit la nature de deuil,
Et qui fit de son trône un lugubre cercueil ;
Et quand tout m’est ravi dans ce lieu de détresse.
Ta raison, aggravant le chagrin qui me presse,
Veut encor me fermer le chemin de ton cœur,
Et laisser dans le mien s’isoler ma douleur.

Du sort, je comparais les différents caprices,
Les succès, les revers, les biens, les injustices,
En aveugles, sortant de ces aveugles mains,
En aveugles, suivant les aveugles humains.
Triste, je me disais : sans une loi commune,
Qui seule balançât ces jeux de la fortune,
Et qui, nous unissant par un destin égal,
Dans notre obscurité, nous servît de fanal.
L’homme ne saurait plus quelle est son origine ;
Se croyant séparé de la source divine,
Il se créerait des Dieux, et ses vœux imprudents,
Aux astres, au hazard , offriraient son encens.
Mais ce sévère arrêt qu’une loi souveraine
Prononce avec éclat, à la famille humaine ;
Ce décret qui ne dit qu’à nous : tu dois mourir ;
Et que nous savons seuls avant de le subir,
A de pareils écarts, oppose sa barrière,
Et répand sur notre être une vive lumière.
La mort en nous forçant à la fraternité,
Veut peindre à notre esprit cette sainte unité,
Où l’amour nous attend ; où la piété brille ;
Où, dans un séjour pur, le père de famille,
Prodiguant des trésors sans cesse renaissants,
Se plaît à se confondre avec tous ses enfants ;
Et n’a rien qu’avec eux son cœur ne le partage.

De la nature ici prenons le témoignage :
Tout corps est le produit d’éléments concentrés,
Qui de leur liberté semblent être frustrés.
Chacun d’eux, en quittant la forme corporelle,
Par degrés va trouver sa base originelle.
Si dans nous il existe un élément divin,
Pour lui la même loi mène à la même fin.
Nous devenons des Dieux, quand on nous décompose ;
Et pour l’homme la mort est une apothéose.

Ainsi cette unité reparaît à nos yeux ;
Et si nous ne pouvons la voir que dans les cieux,
Ici, dans ce décret, son image est présente.

Qui n’y verrait pas même une main bienfaisante ?
L’homme lit son arrêt dès ses premiers instants,
Pour que, nouveau Lévite, il médite longtemps,
Dans ce livre sacré, les lois des sacrifices,
Et s’instruise à quel prix ils devenaient propices.

Ces lois, dans l’animal, n’ont rien à ranimer ;
II ignore sa mort, il ne sait pas aimer.
Que serait donc pour lui cette éloquente image
Dont il n’est pas admis à comprendre l’usage ?

Mais toi, mortel, mais toi qui, sous des traits divers,
As lu cette unité dans l’homme et l’univers ;
Et ne peux rien toucher qui ne te la révèle,
Comment justifier ton erreur criminelle ?
Dans tes vastes projets, dans tes nobles efforts,
Ta pensée est toujours l’idole de ton corps ;
C’est toujours à l’esprit que tu te sacrifies ;
Tu vas montrant partout des Dieux et des Génies ;
Consacrant chaque objet, chaque jour, chaque lieu,
Et divinisant tout enfin, excepté Dieu.

J’aborde en ces moments le temple funéraire :
Oh ! morts, consolez-moi dans ma tristesse amère ;
Je ne peux qu’à vous seuls confier mes chagrins.
Ils ne me croiraient pas, les malheureux humains,
Si je leur dépeignais leurs profondes blessures.
Entiers à leurs dédains, entiers à leurs murmures,
Que produiraient sur eux les larmes d’un mortel !

Là, mon penchant m’entraîne à prendre pour autel,
Quelqu’un de ces tombeaux, dont l’enceinte est remplie.
L’être, dont la dépouille y dort ensevelie,
Devait servir d’offrande, une invisible main,
Sans doute, me guidait dans ce pieux dessein.
Mon choix ne tomba point sur ceux que la naissance,
La fortune, l’orgueil d’une vieille science,
Avaient environnés d’un éclat emprunté ;
J’aurais craint que dans eux quelque difformité,
Quelque tache n’eût fait rejeter mon offrande.
Pour l’avoir pure, ainsi que la loi le demande,
Un mouvement secret fit incliner mon choix
Sur le jeune Alexis, un humble villageois,
Qui, dans la piété, le travail, la misère,
Venait de terminer une courte carrière.
Ce nouveau Jérémie inonda de ses pleurs,
Ces champs où, chaque jour, il versait ses sueurs ;
Ces champs où, maintenant, sa dépouille repose.
Nos erreurs, nos dangers en étaient seuls la cause :
Ce n’étaient point ses maux : il se trouvait content.
Malheureux journalier ; mais actif, patient,
Malgré son infortune, on sait dans la contrée,
Si jamais, dans son cœur, la plainte était entrée :
Chacun le regardait comme un ange de paix.
Les pauvres, fréquemment, éprouvant ses bienfaits,
Recevaient de sa main sa propre subsistance.
Et quand nous lui disions : Alexis, la prudence
Te permettrait d’agir moins généreusement.
Le sensible Alexis répondait en pleurant,
Ainsi que cet Indien au bon missionnaire :
Voyez que Dieu par là devient mon tributaire.

Tel était cet agneau qui, par moi, fut choisi.
Dans le zèle brûlant dont mon cœur est saisi,
Et quel zèle jamais parut plus légitime !
En esprit, près de moi, je me peins la victime ;
Je la prends, la prépare, et la mets sur l’autel ;
Ma main l’arrose d’huile, et la couvre de sel ;
Mes désirs et mes pleurs me servent d’eau lustrale,
Et bientôt de mon sein, un long soupir s’exhale :
« Dieu d’amour et de paix, qui dans l’homme as semé
Des germes de ta gloire, et qui ne l’as formé
Que pour les cultiver, par toi, je te conjure,
De te rendre à mes vœux, si la victime est pure.
Ces morts qui sont ici, qui, de leurs tristes jours,
Sous l’œil de ta justice, ont accompli le cours,
Ne pourraient-ils servir aux plans de ta tendresse !
Pour guérir tes enfants, oh ! profonde sagesse,
Tout n’est-il pas au rang de tes puissants moyens !
Levez-vous, morts, oh ! vous, mes vrais concitoyens ;
Dieu le permet, quittez le séjour de la vie ;
Revoyez un instant votre humaine patrie,
Vos amis, vos parents ; que tous, dans ces cantons,
Par vous, de la sagesse, apprennent les leçons !
Le sépulcre, en s’ouvrant à leurs fragiles restes,
Un jour, engloutira leurs passions funestes.
Ils y verront dormir, auprès de l’assassin,
Ceux à qui sa fureur aura perce le sein ;
L’indigent famélique à côté de l’avare
Qui l’aura repoussé dans son dédain barbare ;
A côté de l’ingrat son zèle bienfaiteur,
Et l’innocent auprès de son persécuteur.
Venez leur exposer ces tableaux prophétiques ;
Présentez aux vivants ces leçons pacifiques,
Et que tous, dès ce monde, ils soient autant d’amis. »

Une voix, que je prends pour celle d’Alexis,
D’en haut, sur mon autel, soudain paraît descendre ;
Jusqu’au fond de mon cœur elle se fait entendre ;
Je l’écoutais parler, rempli d’un saint effroi ;
Elle me semblait dire : « Ami, rassure-toi,
Tes vœux sont purs ; le Dieu d’amour et de justice,
D’un regard favorable a vu ton sacrifice.
Jusqu’au plus haut des cieux ton encens est monté ;
Et ce ne sera point à ta seule cité
Que les morts prêteront leur appui salutaire.
Un jour ils parcourront tous les lieux de la terre,
Pour aider son courage en des temps désastreux.
L’iniquité s’accroît ; ces sons injurieux,
Ces blasphèmes sortis du sein de l’arrogance,
Bientôt, du ciel lui-même, armeront la puissance.
Dans ces jours malheureux, partout l’air gémira ;
Les astres pleureront ; le marbre se plaindra ;
Par la force du feu les eaux seront taries ;
Par la force des vents naîtront mille incendies,
Tous les volcans du globe à la fois vomiront ;
Les éléments en guerre, entr’eux se heurteront ;
Tous prendront la parole, et d’effroyables signes,
Aux méchants apprendront de quel sort ils sont dignes.
Alexis qui t’annonce aujourd’hui ces fléaux,
Vivant, n’était pas seul à pleurer tous ces maux ;
Et même il compte encor dans les murs de ta ville,
Trois frères de douleurs. Il en compterait mille
Qui veillent dans la France. Aucune nation,
On peut dire, aucun lieu, qui n’ait part à ce don.
Dieu ne surprend jamais, et sa bonté suprême,
Sans relâche, aux mortels peint leur péril extrême.

« Toi donc, qui rends les morts témoins de tes tourments,
Que tes larmes aussi s’adressent aux vivants ;
Que l’homme du torrent entende ton langage ;
L’œuvre est grande : elle doit enflammer ton courage.
Elle est ta récompense. Heureux d’avoir goûté
La soif de la justice et de la vérité !
La sagesse te voit : sa bonté paternelle,
Dans son esprit de paix, dirigera ton zèle. »

Ce discours, mes désirs, celui qui me parlait,
Tout, dans moi, faisait naître un feu qui me brûlait,
Mais d’une flamme au monde, hélas ! trop inconnue.
Ma langue était muette. Alexis continue :

« Aux doctes de la terre expose leurs erreurs ;
Dans leur cœur, s’il se peut, fait passer tes douleurs :
Qu’ils présentent par là cette époque future ! »

« Dis-leur : Vous qui veillez auprès de la nature,
Le compas à la main, vous, dont les arts divers
Savent peser, nombrer, mesurer l’univers,
Croyez-vous que celui dont il tient la naissance,
Se borne à demander à votre intelligence,
D’en tracer la figure ? A vos puissants crayons
N’en aurait-il offert que les dimensions ?
Et n’êtes-vous chargés par lui que de décrire
Les murs de ce palais, qu’il se plût à construire ?
Quel artiste pourrait limiter ses succès,
En peignant des héros, à crayonner leurs traits ?
Ne s’efforce-t-il pas de nous montrer tracées,
Leur âme toute entière, et leurs grandes pensées,
Afin qu’en nous charmant par ce magisme doux,
Leur esprit nous attire et s’unisse avec nous ?
Et celui qui du monde ordonna la structure,
Ne trouverait chez vous ni peintre, ni peinture !
Non, ces majestueux et sublimes desseins,
Qu’il conçut en formant cette œuvre de ses mains ;
Ces ressorts animés de la nature entière ;
Ce mot d’ordre que l’homme, au sein de cette terre,
Prend de Dieu chaque jour ; ce signe solennel
Qu’il doit la préserver au nom de l’Eternel :
Savants, c’était à vous d’exposer ces merveilles ;
Voilà ce que sa gloire attendait de vos veilles.
Mais que lui revient-il de vos descriptions ?
Tandis que vous venez par vos longues leçons,
Sans nourrir nos esprits, charger notre mémoire,
Il reste sans couronne et jeûne de sa gloire. »

« Et la triste nature en proie à tous les maux ;
Elle qui de vos soins attendait le repos :
Que l’homme a pu plonger dans le deuil et la gêne,
Est-ce en pesant ses fers, est-ce en taisant sa chaîne ,
Que vous ramènerez ses jours de liberté,
Et la consolerez de sa viduité !
Le flambeau du soleil, s’il brille dans le monde,
C’est moins pour l’éclairer, que pour qu’il le féconde. »

« Dis-leur : cet univers qui, malgré sa langueur,
Est votre seul moyen pour prouver son auteur ;
Ne nous montre de Dieu que la moindre puissance.
Son amour, sa sagesse et son intelligence,
Nous les ignorerions si notre être divin
Ne servait de miroir à ce Dieu souverain ;
Et c’est vous qui deviez, dans ce miroir fidèle,
Nous indiquer les traits du suprême modèle ;
Mais cet homme, votre œil n’y voit qu’obscurités ;
Vous n’avez pas encor pesé ses facultés :
Vous prétendez tantôt, que l’idée est innée ;
Tantôt, que par les sens elle nous est donnée.
L’idée, objet profond qui vous divise tous,
N’est pas innée en vous, mais à côté de vous.
Ces animaux, ces fruits, dont la plus pure essence,
Vous prêtant son secours, soutient votre existence,
Sont aussi comme innés auprès de votre corps.
Sont-ils innés en lui ? Non ; mais grâce aux ressorts,
Dont la sage nature a pourvu vos viscères,
Ces substances pour lui ne sont point étrangères.
Ses sucs avec leurs sucs se peuvent allier,
Et votre sang enfin se les approprier :
De vos doutes par là les bornes sont fixés.
Vous naissez, vous vivez au milieu des pensées ;
Et ce qui vous fait homme, est le droit merveilleux
D’admettre en vous ces fruits ; de former avec eux
Un doux lien, fondé sur votre analogie ;
D’aller, avec ce titre, aux portes de la vie,
Vous faire délivrer ce pain de chaque jour,
Qui sans cesse renaît dans l’éternel amour.
Mais surtout faites-vous un esprit assez sage,
Pour discerner les fruits dont vous faites usage.
Combien de fruits peu mûrs, corrompus, vénéneux !…
Les sables de la mer ne sont pas plus nombreux. »

« Dis-leur : l’homme est bien grand, son esprit vous pardonne
La méprise où, sur lui, le vôtre s’abandonne :
Il ne s’offense point des cris d’un peuple enfant.
Tandis que votre voix le condamne au néant,
Il pense, il s’affranchit du joug pesant des heures ;
Il parcourt librement les célestes demeures,
Ces lieux où le bonheur ne se suspend jamais.
Quand il s’est rajeuni dans ce séjour de paix,
Il revient contempler ces étonnants prodiges,
Dont l’univers au sage offre encor des vestiges,
Avec l’aveu du maître il peut les approcher ;
Il a droit de les voir ; même de les toucher,
De les électriser par sa vive influence,
Et d’en faire jaillir des traits de sa puissance. »

« Dis-leur : vous voyez là le culte souverain,
Qui du suprême amour, fut la suprême fin.
Quand ce germe fécond reçut l’ordre d’éclore,
Les livres, les écrits n’existaient pas encore.
Ils est le texte mère ; et les traditions
N’en sont que des reflets et des traductions.
Ce culte fut fondé sur l’homme et la nature.
C’est un appareil vif, calqué sur la blessure ;
Et de la guérison étant le vrai canal,
Il dut prendre l’empreinte et les formes du mal.
D’abus faits en son nom, un torrent nous inonde :
Mais vous qui vous donnez pour les flambeaux du monde,
N’allez plus répétant que tout culte pieux,
N’est et ne fut jamais que superstitieux.
Les bases désormais en sont justifiées :
Si le monde est rempli d’erreurs sanctifiées ;
Si partout l’imposture ajoute à ces abus,
Chaque écart, de leur source, est un témoin de plus :
L’homme qui chaque jour nous montre sa faiblesse,
Sans le fruit de la vigne eût-il connu l’ivresse ?
L’avarice sans l’or ? sans Dieu l’impiété ?
Et le mensonge, enfin, sans une vérité ?
Abjurez, croyez-moi, vos frivoles études,
Aisément éblouis par des similitudes,
Au plus grossier écueil l’erreur vous a conduits.
Voyant à tous les pas, dans ces différents fruits,
Mêmes faits, mêmes lois, mêmes noms, mêmes nombres,
Vous n’avez pas eu l’art de trier ces décombres.
Le Zodiaque écrit dans Henné, Tintyra,
Les cultes de tous temps avaient ce type là
Du nombre empreint sur lui, la source est éternelle ;
Et le cercle lui-même en offre le modèle.
Qu’importait des erreurs que les âges roulants
Auraient vu se glisser dans les dates des temps ?
Un calcul faux qu’adopté ou produit l’ignorance ;
Des bases ne détruit ni l’objet, ni l’essence.
Montez donc à ces lois qui ne changent jamais :
L’esprit dans la nature aime à graver ses traits ;
Par elle exactement cette empreinte est suivie ;
La mort même ne fait que copier la vie.
Mais quand l’esprit vous peint ces grandes notions,
Et vous rouvre par la les saintes régions ;
L’homme en fait le flambeau de l’erreur et du crime,
Et marche en côtoyant le néant ou l’abîme ? »

« Dis-leur : Vous, écrivains, illustres orateurs,
Qui venez, dites-vous, dissiper nos erreurs,
Aux plus beaux de vos droits ne pourriez-vous atteindre ?
Ce que la poésie a l’audace de feindre,
Votre vive éloquence a droit de l’opérer.
Dans la chaire, tâchez de ne jamais entrer,
Qu’au seul nom de celui d’où provient la parole ;
Les prodiges alors remplissant votre école,
Sauront de la sagesse assurer les progrès :
De même qu’un poète instruit de ces secrets,
Qui de l’art de parler serait vraiment l’oracle,
Ne ferait pas un vers qu’il ne fît un miracle.
Oui, nos langues pourraient n’avoir qu’à vous bénir :
Mais si vous préférez de vous faire applaudir ;
Si de l’illusion étant les interprètes,
Vous venez, parmi nous, comme les faux prophètes,
Détourner la parole a votre seul profit ;
Ou bien dire en son nom ce qu’elle n’a point dit,
Vos paroles un jour vous seront imputées,
Ou, comme un faux métal, elles seront traitées. »

« Dis à l’homme de bien : marche le cœur brisé ;
Gémissant sur le mal, et sans cesse embrasé
De zèle pour ton Dieu, d’amour pour ton semblable.
De ton maître divin suis l’exemple ineffable.
Si tu sais comme lui porter tous tes désirs
Vers l’œuvre de ton père, et vivre de soupirs,
Pour qu’il regarde l’homme, et pour qu’il le guérisse,
Alors te remplissant de l’esprit de justice,
Nul ne te touchera sans émouvoir ta foi,
Et sans faire sortir une vertu de toi. »

Ici, soit le pouvoir de ma douce espérance ;
Soit que ces grands destins se montrassent d’avance ;
Je semblai pressentir qu’à des fléaux affreux
Succéderaient pour nous des moments plus heureux.
Je crus voir la sagesse assise sur un trône,
Retraçant de nos jours ce que vit Babylone,
Lorsqu’au milieu d’un champ, la voix d’Ezechiël,
Fit revivre et marcher tous les morts d’Israël.
Je crus sentir qu’enfin cette sainte sagesse,
Accomplissant pour nous sa divine promesse,
Nous rendrait nos trésors, par Babel arrachés ;
Qu’elle ranimerait tous nos os desséchés ;
Que l’homme renaîtrait ; que les tribus captives,
Par lui, du vrai Jourdain, regagneraient les rives ;
Et que Jérusalem reverrait ses enfants.

« Oui, me dit Alexis, ils auront lieu ces temps,
Où l’homme rentrera dans la terre promise.
Au vrai Dieu, par son bras, elle sera soumise ;
Mais annonce aux mortels qu’ils ne l’habiteront
Qu’autant que pour leur maître ils la cultiveront. »

Ces mots sont les dernier qu’Alexis fit entendre.
Quand j’eus loué les cieux, quand j’eus béni sa cendre,
Tout rempli de ce feu qui brûlait dans mon sein,
De mon paisible toit je repris le chemin,
Espérant en secret que ces saines lumières
Trouveraient quelqu’accès dans le cœur de mes frères.

Stances

Sagesse sainte, sois bénie,
Ta main daigne briser nos fers.
Tu dis aux fleuves de la vie :
Coulez sur lui du haut des airs.
Déjà ces sources bienfaisantes,
Comme autant de vapeurs brûlantes,
En traits de feu marquent leurs cours ;
Et dans leurs vives étincelles
M’offrent les splendeurs éternelles
Du Dieu qui précéda les jours.

La barrière des yeux s’entr’ouvre,
Il en sort des torrents d’éclairs ;
Un temple à mes yeux se découvre :
Voici le Dieu de l’univers.
Au seul aspect de sa lumière,
Le front de la nature entière,
S’épouvante et vient se courber ;
Et frappés de son nom sublime,
Les astres, la terre et l’abîme,
Dans le néant semblent tomber.

Toi seul, toi dont l’auguste empreinte
Manifeste un être immortel :
Homme, sois sans trouble et sans crainte,
A l’approche de l’Eternel.
Reflet de la suprême essence,
Extrait de ton Dieu, sa présence
Saurait-elle t’épouvanter ?
Ce soleil saint ne peut paraître,
Sans renouveler dans ton être,
Le feu qui te fait exister.

Oui, mortel, oui ta loi se fonde
Sur la vie et la vérité ;
Tu peux dès ce lugubre monde,
T’asseoir dans l’immortalité ;
Tu peux d’un regard magnanime,
Fixant ce soleil qui t’anime,
Ouvrir ton âme aux saints transports ;
L’homme est la lyre de Dieu même :
Il peut, sous cette main suprême,
Exprimer les divins accords.

Laisse l’audacieux Lycée
Avec ses bruyantes leçons ;
Dans les sources de ta pensée,
Il veut t’injecter ses poisons.
Que font ces plantes malfaisantes
Qui, par leurs couleurs séduisantes,
Ont pu trop souvent t’éblouir ?
N’alimente point leur prestige, Tu verras sur leur propre tige,
Tout leur venin s’évanouir.

Mais qui chantera la merveille
Que sur moi Dieu veut opérer ?
Mes yeux, mon esprit, mon oreille,
Qui pourra vous y préparer !
Il veut oubliant mes souillures,
Etendre sur mes mains impures
L’onction de la sainteté,
Et versant sur mes sacrifices
Des flots, des torrents de délices,
M’absorber dans son unité.

C’est pour enfanter ce prodige,
Qu’il nous livre tous ses trésors,
Et qu’à la fois sa main dirige
Une infinité de ressorts.
Mille organes de sa sagesse
Veillent et poursuivent sans cesse
L’heureux terme de ses desseins ;
Et forment un grand tabernacle
Où se consomme un grand miracle,
La renaissance des humains.

Quels soins pour dissiper les voiles
Qui le dérobent à mes yeux !
Il a donné l’ordre aux étoiles
D’écrire ses plans dans les cieux.

A Racine

Philosophe éclairé, sublime auteur, vrai sage,
Apôtre à qui Dieu même a prêté son langage,
Des préceptes sacrés tracés dans tes écrits,
Quel mortel peut jamais méconnaître le prix ? Sauver
Ces grandes vérités que tu sais nous apprendre,
L’idolâtre est chrétien, des qu’il peut les entendre ;
Et quelqu’imbu qu’il soit de son opinion,
Il se rend aux attraits de la Religion.

Oui, Racine, ce Dieu qui vient sauver les hommes,
Ce Dieu, dont la bonté nous fit ce que nous sommes ;
Dessillant tous les yeux, s’annonce dans tes vers
Avec la majesté du Dieu de l’univers.
On se rend sans soupçon à la voix des oracles :
La raison n’ose plus contester les miracles :
Elle admire, se tait, et sans les pénétrer,
Regardant leur auteur, croit et sait adorer.