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Commentaires ésotériques sur quelques tableaux
Paul Vulliaud

Les œuvres d’art ont toujours été envisagées, par les littérateurs qui les ont critiquées, uniquement sous le rapport de la sensibilité. Ceci dit, bien entendu, en dehors des écrivains séduits par le seul prestige de ce qu’on appelle le métier.

Chez certains, en effet, la chaleur d’un ton, la transparence d’un vernis éveillent des correspondances joyeuses, identiques au plaisir qu’une résolution de problème philosophique fait éprouver au penseur, en adoucissant l’amertume de sa vie.

Et cependant, le cerveau élevé au-dessus des pauvretés du matérialisme, n’exige de l’art qu’un rôle décoratif ; même pour lui il y a, sans compénétration possible, l’écriture littérale et l’écriture formelle, celle-ci pour les artistes, l’autre pour les écrivains. Que les spécialités ne se confondent pas surtout !

Léonard révélant sa Philosophie par son Art s’égalise à Platon en restant moins ennuyeux que Descartes ou Spinoza. Tenons donc pour certain que l’Artiste-Penseur a le droit d’exprimer, en toute spontanéité, son Idée.

Je me propose encore aujourd’hui de conduire au domaine artistique de l’Esprit ces patriciens intellectuels dont l’autocratie asservit l’Esthétique au joug des Belles-Lettres et de leur faire constater la Vie de la Pensée qui, par le ravissement, transporte le contemplateur dans la sphère de la seule Réalité, la Réalité divine.

Sans chercher, pour l’instant, à connaître les origines du symbolisme, rappelons-nous que le symbole s’est perpétué par tradition et que l’homme s’est toujours plu au langage symbolique, excepté les jours où il chassait la Poésie de sa République matérielle.

Que les Artistes aient gardé une tradition, c’est indéniable : pourquoi de si nombreuses Vierges au chardonneret, la galerie de Sienne en possède déjà neuf ?

La peinture de cet oiseau, nourri par les graines du chardon, symbole des tribulations et de la pénitence, met en pleine lumière le sujet véritable que le peintre se proposait implicitement d’exécuter sous le titre banal de Vierge et l’Enfant ou de Vierge au chardonneret.

La découverte du symbole promeut notre esprit jusqu’au centre objectif de la pensée du peintre. Nous savons qu’il voulait symboliser la Passion du Sauveur ; alors, assis sur le plan de cette certitude, nous pouvons donner libre cours à nos méditations personnelles, laisser déborder les effusions de notre cœur.

L’artiste, par la méditation de ces symboles, devient réellement notre conseiller spirituel, le conducteur de notre âme. Tout mystère s’éclaircit ; et montant les degrés de la contemplation, nous apercevons l’horizon théosophique ; aussi, tour à tour, le charme d’un sourire nous captive jusqu’à partager la joie mystique de cette Vierge qui, par son Fils, abolit toute colère céleste ; la mélancolie d’un regard nous gagne jusqu’à l’attendrissement pour une Mère qui connaît la Douleur des agonies rédemptrices.

Le mystère s’éclaircit encore ; le rythme des gestes, si amoureusement protecteurs, se révèle, significateur. Nous nous expliquons pourquoi les bras de Marie entourent, en ceinture défensive, Jésus qui caresse l’oiseau, le chardonneret ! Il le caresse et nous entendons le langage intime des yeux divins qui semblent dire : Je suis l’envoyé de mon Père pour le salut de tout l’Univers.

Peu à peu l’admiration s’échappe de nos lèvres eu paroles… en paroles d’oraison : et c’est ainsi que venus pour regarder un tableau, nous sommes transformés en dévots par le Mystagogue caché sous le peintre ; profane, le Musée est devenu le Temple.

Que de fois, les artistes nous ont-ils conviés à une séance d’initiation en figurant la Nativité !

À mesure que l’exégèse de ce suiet pictural se développera, nous constaterons la perpétuité des traditions et leur identité. Les artistes se révéleront Initiés ; leur théologie enseignera que les mystères des gentils étaient la figure des mystères chrétiens.

En effet, révélons, sans plus tarder, l’ésotérisme des tableaux connus sous le titre de Nativités, où l’enfant Jésus, se trouve traditionnellement représenté un doigt sur les lèvres.

Les Ethniques individualisaient ce moment de la Théophanie par le nom d’Harpocrate.

On sait, d’autre part, que les Anciens dessinaient ce symbole sous les traits d’un enfant, la bouche scellée par un doigt. Les grecs l’appelaient Sigalion. Harpocrate est, en effet, le dieu du Silence, il est aussi le dieu soleil.

Solaire, il représente l’astre du jour à sa naissance ; dieu du Silence, il est aussi le dieu de la justice ; Plutarque le désigne comme symbole de la révélation divine. (1)

Notre époque de sophistication religieuse possède encore suffisamment d’intelligence pour saisir les analogies qui unissent les deux conceptions, ethnique et chrétienne : l’enfant Jésus est le soleil de Justice à sa naissance ; il est aussi le symbole de l’origine de toutes choses et de leur renaissance, connu par les antiques théosophies sous le titre d’Harpocrate.

Mais retenons l’affirmation de Plutarque ; Harpocrate est le symbole du langage que les hommes doivent tenir des dieux. Gruter relève une inscription latine où il est appelé Phosphorus, c’est-à-dire Porte-lumière ou lumière naissante. Ce surnom convient parfaitement à Jésus-Enfant. Le doigt sur la bouche invite au silence, au respect dû à la divinité et recommandé dans les Mystères. Fermer les lèvres, se taire, traduit le grec muô ; le radical de ce verbe engendre Mustès, initié aux petits mystères.

Initiateur comme Dieu, le doigt sur les lèvres de Jésus correspond au Koux Om Pax d’Eleusis ; en tant qu’homme ne devait-il pas croître en sagesse jusqu’aux jours de la Gnose révélée, c’est-à-dire jusqu’à l’époque de la Prédication suivie du drame époptique, le Drame de la Croix ?

Les critiques réfractaires aux interprétations symboliques des œuvres d’art, envisagent les élucidations mystiques comme un fruit de l’imagination. Le chef-d’œuvre est un prisme, disent-ils encore, et, donnant une large part au coefficient de l’inconscience dans la création géniale, ils prétendent que le chef-d’œuvre contient, à l’insu de son auteur, les éléments de tout commentaire quel qu’il soit.

Ces doctrines consolent les médiocrités. Or, je prétends que le Génie est la conscience même ; ce je ne sais quoi d’inconnu, de mystérieux qui semble déborder l’envergure de l’esprit humain constitue la partie divine de la conception dont l’homme supérieur s’est rendu l’interprète en se l’assimilant plus ou moins intégralement selon l’amplitude de -ses facultés intellectuelles.

Un simple raisonnement pour convaincre les esprits prévenus Toutes les œuvres éminentes, parmi celles des Maîtres, ne sont pas susceptibles d’explications symboliques. Tous les chefs-d’œuvre ne seraient donc point des prismes ? En effet, seuls les artistes, posés en Dominateurs sur les degrés hiérarchiques de l’Intelligence, ressortent de la méthode ésotérique ; parmi eux, penseur égal à l’artiste ; Léonard.

Revenons donc au Florentin et à son Ecole.

Je regarde la Madone aux Rochers ; j’y vois la fleur symbolique, l’Ancolie, symbole de l’union. Retrouverons-nous l’idée d’hymen exprimée par les personnages du tableau ? À coup sûr, si nous interrogeons, pour confirmer nos interprétations personnelles, les auteurs que Léonard fréquentait.

Le Maître symboliste de Milan est l’héritier de la grande pensée des pieux allégoristes qui terminent l’ère du Moyen-Age. Comme eux, il connaît les propriétés ésotériques des fleurs et de la nature en général où le Créateur a laissé son vestige.

On s’obstine, de nos jours, à considérer l’amour de Léonard pour les productions naturelles sous le rapport strictement scientifique et l’on voudrait réduire le plus grand des artistes, ce délicieux Poète à la proportion d’un naturaliste curieux, alors qu’il voulait par l’étude du monde harmonisé découvrir les traces de la suprême Intelligence organisatrice, pour l’adorer.

Encore une fois, c’est la raison pour laquelle il signe, avec ostentation, ses tableaux en les décorant d’ancolie. Albert Legrand lui a dit : Les propriétés des fleurs sont autant de symboles des propriétés du corps de Notre Seigneur. Léonard l’a écouté, sachant aussi que l’interprétation des symboles est identique pour le Fils divin et sa Mère. C’est donc bien le sens d’union exprimée par la fleurette mystérieuse qu’il faut retrouver dans la Vierge aux Rochers. Nous le retrouvons, aidé d’Albert Legrand.

Le grand théologien, allégorisant, énonce dans sa Bible de Marie (Job) : Elle (Marie) est le lieu de l’union de la nature divine et de la nature humaine. « L’or », le Fils de Dieu, « a un lieu », la Vierge Marie, « où il se forme », où la divinité s’unit à l’humanité, la majesté à la faiblesse, l’éternité au temps. Et nous pouvons ajouter où la Promesse « St-Jean » s’unit à sa Réalisation « Jésus ».

Soyons encore attentifs à la prédilection de l’Ecole de Léonard, surtout représentée par le tendre Luini, à peindre des Jésus et son Précurseur s’embrassant sur la bouche. Cette prédilection est à ce point singulière que nous ne retrouvons plus, dans la suite de l’histoire artistique, pareil sujet ; tout au moins, la scène devient-elle plus rare sous le pinceau des artistes.

Edelestaud du Méril, archéologue dont la renommée n’égale pas le mérite, s’appuyant sur un texte de St Ambroise dévoile l’ésotérisme de ces charmants tableaux. « Osculum inutui amoris signum est. » L’amour mutuel a pour symbole le baiser. Qu’on veuille bien le remarquer, le sens des symboles employés par les Artistes jusqu’à l’époque de Michel-Ange où le symbolisme commença à s’éteindre ou toutefois à se dénaturer, fut toujours en harmonie avec le sens dans lequel ils furent employés au Moyen-Age. Si l’on retrouve là signification de l’Ancolie dans les fabliaux, le Roman du St-Grâl découvre celui du baiser sur la bouche, témoin ce texte :

Le roi lui tendit les bras, ils se baisèrent sur la bouche en signe de foi mutuelle (2).

Mais c’est encore Albert de Legrand qui donnera l’explication la plus adéquate des tableaux qui nous occupent. D. répète dans sa Bible de Marie, la parole de St-Bemard.

La bouche qui baise, c’est le Verbe qui s’incarne ; l’objet baisé, c’est la chair qui est prise par le Verbe. Telle est, on le voit clairement, l’idée que Léonard et ses disciples voulaient exprimer par ce baiser de la bouche, « le baiser le plus relevé de tous » dît encore St Bernard. Mieux encore, je regarde ces tableaux : Jésus et St Jean-Baptiste s’embrassant sur les lèvre, en frontispice du cantique des cantiques et je les prends comme le plus exact commentaire de ce livre ésotérique.

Quelle pitié n’aurais-je pas alors pour les ridicules rationalistes, les ignorants et les pervers qui ne veulent voir, dans le plus chaste poème des poèmes, un épithalame pour le mariage de Salomon, une bucolique, enfin une poésie érotique !

Respectueux des interprétations données pour les Docteurs de l’ancienne Synagogue, conservées et adaptées par la tradition catholique, mon esprit, en contemplation devant ces œuvres de Léonard le Divin, prendra un vol théosophique et le tableau du peintre me livrera la clé du cantique des cantiques, en m’obligeant à constater que ses œuvres ésotériques sont l’expression toujours identique d’une même doctrine,

Le baiser sur la bouche est l’union du principe actif et du principe passif. Le Bien-Aimé, Dieu, se penche sur la nature, il la bénit et la féconde. La Bien-Aimée, la Nature, s’éveille à la voix de l’Amour et chante le cantique des cantiques, celui de la Délivrance.

Si quelques-uns avaient encore des doutes sur la possibilité d’une telle intention chez le peintre, nous l’affirmerions en rappelant que certains élèves de Léonard ont placé, pour figurer le mariage mystique célébré dans le cantique des cantiques, le Verbe Enfant et son Précurseur sur un lit. Aucun doute n’est donc permis.

M. Séailles — Numerus stultorum infinitus est ! — prétend que Léonard ne tirait des dogmes catholiques que des énigmes comiques. Je crois qu’il s’abuse. (3)

En effet, les artistes de cette glorieuse période avaient, avec le culte de la Beauté, gardé le bon sens. Ils savaient distinguer entre un dogme religieux et un moine débauché ; le dogme appartient à la Vérité et le moine débauché à cette partie de l’humanité où se trouve plus d’un rationaliste.

Je terminerai ces quelques notes, prises au milieu de tant d’autres recueillies pour un Catalogue ésotérique du Louvre, par une explication rigoureuse de la fameuse Vierge de Perréal (Louvre).

Naguère, je faisais remarquer que certains signes hiéroglyphiques et des lettres hébraïques se trouvaient à la partie intérieure du tableau.

Par rapport aux lettres, un récent examen de ce chef-d’œuvre m’enjoint de ne pas les interpréter une à une. En effet, à force d’admirer cette toile, je m’aperçus que les trois lettres du premier plan (Aleph, Mem, Thau) forment le mot AMET appelé sceau de Dieu par les Cabalistes, et qui se traduit par Vérité.

En outre, parmi les hiéroglyphes se remarque le sceau de Salomon. Or, j’ai trouvé dans A. Demmin une précieuse indication. Ce pentacle s’appelle le salus Pythagoræ, on le nomme aussi Croix des Alpes ou trépied druidique. C’était le signe, croyait-on au Moyen-Age, pour empêcher l’entrée et la sortie des malins esprits. De plus, l’érudit artiste relate une intéressante particularité de ce signe. Ce signe est franc-maçonnique lorsqu’il est entouré de chiffres tel que l’offre, dit-il, la marque, durant une période,des porcelaines de Nimpfenbourg. (4)

Il paraîtrait qu’un certain nombre d’archéologues et d’hébraïsants ont été appelés pour faire la lumière sur ces lettres et ces signes cabalistiques ; les voilà désormais fixés.


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Notes de Paul Vulliaud

1. Traité d’Is. et d’Os. trad. Amyot. T. 1. p. 1058

2. Roman du St-Graal. — Paulin Paris. Les Romans de la Table Monde (Téchener, 1868, T. 1, p. 335) Aventures de Pierre.

3. Ce pauvre homme donne également la mesure de sa critique artistique lorsqu’il dit : Supprimez de Léonard le savant : que restera-t-il ? un Bernadino Luini.

4. Encyclop. des Beaux-Arts. plastiq.

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Notes

Paul Vulliaud, article : « Commentaires ésotériques sur quelques tableaux », publ. in Les Entretiens idéalistes, 2 10 (Juillet 1907), pp. 8-13.

► Publié de 1906 à 1914 en 13 volumes, Les Entretiens idéalistes étaient une revue d’occultisme et d’art dirigé par Paul Vulliaud, celui qui fut un ami de Mircea Eliade, publiera en outre La Kabbale juive, ouvrage qui aura une influence notable sur Guénon et Milosz.