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Les Conséquences morales des manifestations psychiques supranormales
Frédéric Myers

Au moment où parait la traduction française de la Personnalité Humaine, nous avons jugé intéressant d’en offrir à nos lecteurs le dernier chapitre, qui présente un intérêt tout particulier, puisqu’il contient un schéma des conséquences philosophiques et même religieuses que M. J. Myers a cru entrevoir comme ressortant des conquêtes accomplies, jusqu’à ce jour, parla méthode expérimentale aux frontières de la psychologie. Beaucoup de personnes, dont l’esprit n’est pas le moins scientifiquement tourné, trouveront sans doute ces déductions bien prématurées ; M. Myers lui-même s’en était rendu compte, ainsi qu’on peut le voir. Toutefois, la Conclusion de la Personnalité Humaine a sans doute un intérêt documentaire considérable, d’autant plus que le prof. Flournoy a pu dire que les théories religieuses de M. Myers, rapprochées de celles ayant eu cours jusqu’à ce jour parmi les spirites, y figurent telles qu’un palais moderne au milieu de cases de sauvages. C’est surtout à ce titre documentaire que nous estimons intéressantes les dernières pages du grand ouvrage de Myers.


La tâche que je m’étais proposée au commencement de cet ouvrage peut être considérée comme remplie. Abordant successivement chacun des points de mon programme, j’ai présenté, non certes toutes les preuves que je possède et que j’aurais voulu exposer, mais un nombre de données suffisant pour illustrer un exposé continu, sans faire courir à mon livre les risques de dépasser les limites au delà desquelles il n’aurait pas trouvé de lecteurs. J’ai indiqué aussi les principales conclusions qui se dégagent immédiatement de ces données. Les généralisations plus vastes auxquelles je puis me livrer maintenant sont dangereusement spéculatives ; elles sont de nature à détourner de ce genre de recherches plus d’un esprit scientifique dont l’adhésion m’importe avant tout. C’est là pourtant un risque que je veux courir, et cela pour deux raisons, ou plutôt pour une raison capitale susceptible d’être considérée sous deux aspects ; il m’est notamment impossible de laisser cette masse d’observations obscures et peu familières sans quelques mots de généralisation plus vaste, sans une conclusion qui mette ces nouvelles découvertes dans un rapport plus clair avec les schémas existants de la pensée et de la croyance des hommes civilisés.

Je considère en premier lieu cet essai de synthèse comme nécessaire pour le but pratique d’enrôler le plus possible d’auxiliaires dans cet ordre de recherches. Comme j’ai eu l’occasion de le dire plus d’une fois, ce n’est pas l’opposition mais l’indifférence qui a été le véritable obstacle à leur progrès. Ou si le mot indifférence est trop fort, l’intérêt évoqué par ces recherches n’a pas été suffisant pour susciter des collaborations aussi nombreuses et efficaces que celles qui se manifestent dans une quelconque des sciences que tout le monde a pris l’habitude de respecter. Nos recherches portent sur un ordre des faits qui ne sont ni ceux de la religion ni ceux de la science, et elles ne peuvent demander l’appui ni du « monde religieux » ni de la Société royale. Mais, à part même l’instinct de curiosité scientifique pure (qui certes a rarement vu s’ouvrir devant lui un champ aussi vaste et peu exploré), les problèmes capitaux dont ces phénomènes gardent le mystère constituent un appel suffisamment, exceptionnellement puissant. Je me propose de formuler cet appel, et non seulement d’entraîner la conviction, mais encore de susciter la coopération. Et des conversations que j’ai eues avec de nombreuses personnes, je crois pouvoir conclure que, pour obtenir cette coopération, même de la part des hommes de science, il est nécessaire de donner une vue d’ensemble, quel qu’en soit le caractère spéculatif et incertain, des conséquences morales de tous ces phénomènes.

D’un autre côté, et ici la raison d’ordre pratique que nous avons donnée plus haut prend un caractère plus large et plus profond, il serait injuste envers les données elles-mêmes que nous avons acquises de terminer cet ouvrage sans toucher d’une façon plus directe que nous ne l’avons fait jusqu’ici à quelques-unes des convictions les plus profondes de l’homme. Leur influence ne doit pas être limitée aux conclusions, quelque importantes qu’elles soient, qui en découlent immédiatement. Ces découvertes sont plutôt de nature à contribuer, plus que toutes les autres, à l’achèvement ultime du programme de domination scientifique que l’Instauratio Magna avait formulé pour l’humanité. Bacon avait prévu la victoire progressive de l’observation et de l’expérience, le triomphe du fait réel et analysé, dans tous les domaines des études humaines, dans tous sauf un. C’est en effet à l’Autorité et à la Foi qu’il abandonna le domaine des « choses divines ». Je tiens à montrer que cette grande exception n’est plus justifiée. Je prétends qu’il existe une méthode d’arriver à la connaissance de ces choses divines avec la même certitude, la même assurance calme auxquelles nous devons les progrès dans la connaissance des choses terrestres. L’autorité des religions et des églises sera aussi remplacée par celle de l’observation et de l’expérience. Les impulsions de la foi se transformeront en convictions raisonnées et résolues qui feront naître un idéal supérieur à tous ceux que l’humanité avait conçus jusqu’ici.

Peu nombreux seront ceux auxquels cette opinion ne paraîtra pas à première vue bizarre et invraisemblable. La philosophie et l’orthodoxie s’accorderont à la trouver présomptueuse, et la science elle-même n’acceptera pas sans objection qu’on fasse entrer dans ses cadres des faits dont elle avait pendant longtemps l’habitude soit de nier l’existence, soit en tout cas de méconnaître la valeur. Je n’en suis pas moins convaincu qu’il apparaîtra à la réflexion que le changement de point de vue que je propose est plus que nécessaire : il est inévitable.

Je n’ai pas besoin de décrire ici tout au long l’inquiétude profonde de notre époque. À aucune autre le degré de satisfaction spirituelle de l’homme n’a été à ce point au-dessous de l’intensité de ses besoins. L’ancienne nourriture, quoique administrée de la façon la plus consciencieuse, est trop peu substantielle pour nous autres modernes. Deux courants opposés traversent nos sociétés civilisées : d’un côté, la santé, l’intelligence, la moralité, tous ces dons que les progrès rapides de l’évolution planétaire sont à même de procurer à l’homme, se sont accrues dans des proportions extraordinaires ; d’un autre côté, cette même santé, cette même prospérité font ressortir davantage le Welt-Schmerz qui ronge la vie moderne, la perte de toute foi réelle dans la dignité, le sens, l’infinité de la vie.

Nombreux, certes, sont ceux qui acceptent facilement cette limitation de l’horizon, qui voient sans regret tout espoir plus élevé se dissiper et s’obscurcir sous l’influence des activités et des plaisirs terrestres. Mais d’autres ne se montrent pas satisfaits à aussi bon compte : ils ressemblent à des enfants qui sont trop grands pour les jeux avec lesquels on les amuse, qui sont prêts à tomber dans l’indifférence et le mécontentement contre lesquels le seul remède consiste dans l’initiation aux travaux sérieux des hommes.

L’Europe avait déjà connu une crise pareille. Il y a eu une époque où la naïveté joyeuse, les impulsions irréfléchies du monde primitif avaient disparu, où la beauté avait cessé d’être le culte des Grecs, et Rome la religion des Romains. La décadence alexandrine, la désolation byzantine ont trouvé leur expression dans plus d’une épigramme qui aurait pu être écrite de nos jours. Il se produisit alors une grande invasion du monde spirituel, et avec de nouvelles races et de nouveaux idéals l’Europe a recouvré sa jeunesse.

L’effet unique de cette grande impulsion chrétienne commence peut-être à s’atténuer. Mais plus de grâce peut venir d’une région d’où la grâce était déjà venue une fois. L’agitation de notre époque est celle de l’adolescence, non celle de la sénilité ; elle annonce plutôt l’approche de la puberté que celle de la mort.

Ce que notre époque demande, ce n’est pas l’abandon de tout effort, mais une tension de tous nos efforts ; elle est mûre pour une étude des choses invisibles aussi sérieuse et aussi sincère que celle que la science avait appliquée aux problèmes terrestres. C’est que de nos jours l’instinct scientifique, développé depuis si peu de temps dans l’humanité, semble prendre un essor pour acquérir l’importance que l’instinct religieux avait eue aux temps passés, et s’il existe la moindre fente à travers laquelle il soit possible de regarder ce qui se passe en dehors de la cage planétaire, nos descendants ne se feront pas faute d’en profiter et de l’élargir. Le schéma de connaissances qui s’impose à ces chercheurs doit être tel que, tout en dépassant nos connaissances actuelles, il les continue ; par conséquent, un schéma non catastrophique, mais évolutionniste, non promulgué et terminé en un moment, mais se développant graduellement en recherches progressives.

Il se peut que pour quelques générations à venir la foi la plus vraie consistera dans des efforts incessants de démêler, parmi les phénomènes confus, quelque trace du monde supérieur ; de trouver ainsi la substance des choses espérées, la preuve des choses invisibles. J’avoue, pour ma part, avoir souvent eu l’impression que notre époque a été favorisée d’une façon exceptionnelle, qu’aucune révélation et aucune certitude futures n’égaleront la joie de ce grand effort contre le doute pour la certitude, contre le matérialisme et l’agnosticisme qui ont accompagné les premiers progrès de la science pour la conviction scientifique plus profonde que l’homme possède une âme immortelle. Je ne connais pas d’autre crise d’un charme aussi profond.

Les variétés de la joie spirituelle sont infinies. À l’époque de Thalès, la Grèce avait éprouvé la joie de la première notion vague de l’unité et de la loi cosmiques. À l’époque du christianisme, l’Europe avait reçu le premier message authentique d’un monde situé au delà du notre. À notre époque, la conviction se fait jour que les messages sont susceptibles de devenir continus et progressifs, qu’entre le monde visible et le monde invisible il existe un chemin de communication que les générations futures auront à cœur d’élargir et d’éclairer. Notre époque peut nous sembler la meilleure ; leurs époques leur paraîtront également meilleures et plus grandes.

Évolution spirituelle : telle est donc notre destinée dans ce monde et dans l’autre ; évolution graduelle à nombreuses étapes, à laquelle il est impossible d’assigner une limite. Et la passion de la vie n’est pas de la faiblesse égoïste, mais un facteur de l’énergie universelle. On doit maintenir sa force intacte, lors même que notre lassitude nous pousse à nous croiser les bras dans un repos sans fin. Si les Grecs considéraient comme une λιποταξία, comme une désertion du poste assigné dans la bataille, le fait de quitter par le suicide la vie terrestre, combien plus lâche est le désir de déserter le Cosmos, la résolution de ne plus rien espérer, non seulement de la planète, mais de l’ensemble des choses.

Or, l’homme peut maintenant se sentir chez soi dans l’univers infini ; la plus forte peur est passée ; la vraie sécurité commence à être acquise. La plus forte peur était celle de l’extinction ou de la solitude spirituelle ; la vraie sécurité réside dans la loi de la télépathie.

Je vais expliquer ma pensée. À mesure que nous considérions les différents aspects successifs de la télépathie, nous en avons vu la conception s’élargir et s’approfondir graduellement au cours de notre étude. Elle s’est montrée à nous, au début, comme une transmission quasi mécanique d’idées et d’images d’un cerveau à un autre. Et à la fin, nous l’avons vue revêtir une forme plus variée et plus imposante, comme si elle exprimait la véritable invasion par un esprit distant. Nous avons pu assigner à son action une étendue plus grande que n’importe quel espace de la terre ou de l’océan, comblant l’abîme qui sépare les esprits incarnés des esprits désincarnés, le monde visible du monde invisible. On dirait qu’il n’existe pas de limite à la distance de ses opérations, pas plus qu’à l’intimité de ses invasions.

L’amour qui, selon la définition de Sophocle, pousse les bêtes, les hommes et les dieux avec la même force, n’est pas l’effet d’une impulsion charnelle ou d’un caprice émotionnel. On peut plutôt définir maintenant l’amour, comme nous l’avons fait pour le génie, dans les termes qui lui donnent un sens nouveau plus en rapport avec les phénomènes que nous avons décrits. Le génie, avons-nous dit, est une sorte de clairvoyance exaltée, mais non développée ;

L’invasion subliminale qui inspire le poète ou le musicien lui donne une perception profonde, mais vague, de ce monde invisible dans lequel le voyant ou le médium jette un regard plus étroit mais plus précis. De même, l’amour est une sorte de télépathie exaltée, mais non spécialisée ; l’expression la plus simple et la plus universelle de cette gravitation mutuelle ou de cette royauté des esprits qui constituent la base de la loi de la télepathie.

Telle est la réponse à la peur d’autrefois ; elle nous a fait considérer les liens qui nous unissent à nos semblables comme résultant de la lutte pour l’existence, comme engendrés par les besoins de la puissance et de la cohésion grégaire ; et on craignait que l’amour et la vertu ne disparussent de la même façon dont ils sont nés. Telle est la réponse à la crainte que des centres séparés de vie consciente ne soient condamnés à être toujours étrangers, sinon hostiles, les uns aux autres ; que les unions et les sociétés ne soient toujours intéressées et illusoires, et l’amour un armistice momentané au cours d’une guerre infinie et inévitable.

Ces craintes disparaissent, dès que nous reconnaissons que ce sont par nos âmes que nous sommes unis à nos semblables ; que le corps sépare, lors même qu’il semble unir ; de sorte que « jamais l’homme ne vit ni ne meurt pour lui seul » ; mais, en un sens plus profond que celui de la métaphore, « nous sommes tous membres les uns des autres ». Comme les atomes, comme les soleils, comme les voies lactées, nos esprits sont des systèmes de forces qui vibrent continuellement, sous la dépendance mutuelle de leurs forces attractives.

Tout ceci n’est encore que vaguement esquissé ; ce sont les premiers contours d’un schéma de pensée qu’il faudra des siècles pour développer. Mais, pouvons-nous supposer que, lorsque la conception du lien existant entre les âmes aura pris racine, les hommes voudront retourner à l’ancien exclusivisme, à l’ancien état de controverse ? Ne verront-ils pas que cette connaissance qui élargit le monde est à la fois ancienne et nouvelle, que die Geisterweltist nicht verschlossen ? Que les révélations de ce genre ont toujours existé, mais qu’elles prennent maintenant pour nous un sens plus profond, grâce à la science plus profonde de cenx qui les envoient, et de nous autres qui les recevons ?

Nous avons ici sûrement une conception à la fois plus large et plus exacte qu’aucune de celles qu’on ait jamais connues, de cette « éducation religieuse du monde » sur laquelle les théologiens aimaient à insister.

Supposons que, pendant que les hommes incarnés ont évolué de l’état sauvage à l’état civilisé, les hommes désincarnés en aient fait autant. Supposons qu’il soient devenus plus empressés et plus capables de se servir, pour leurs communications avec la terre, des lois qui président aux relations entre le monde matériel et le monde spirituel.

D’après cette hypothèse, des phénomènes automatiques se produiraient qui ne seraient pas modifiés intentionnellement par le pouvoir spirituel. Il a toujours dû exister des points de contact où les choses invisibles se heurtaient aux choses visibles. Il y a toujours eu des « migrations clairvoyantes » au cours desquelles l’esprit du chaman ou du sorcier discernait des choses éloignées sur la terre par la puissance excursive de l’esprit. Il y a toujours eu des apparitions au moment de la mort, effets conscients on inconscients du choc qui sépare l’ame du corps, et toujours il y a eu des « hantises », lorsque l’esprit, déjà désincarné, revoyait, dans un rêve perceptible à d’autres, les scènes qu’il avait connues autrefois.

C’est sur la base de ces phénomènes que ce sont développées (pour ne parler que de l’Europe civilisée), la religion divinatoire d’abord, la religion chrétienne ensuite.

Maintenant, nous nous trouvons en présence non plus de quelques événements isolés dans le passé (susceptibles d’être interprétés d’une façon ou d’une autre, mais à jamais renouvelables), mais plutôt d’un état de choses réel et se confondant avec le monde, que nous reconnaissons avec une clarté grandissante d’année en année et qui change dans des directions que nous sommes à même de prévoir de mieux en mieux. Ce nouvel aspect des choses a besoin d’une nouvelle généralisation, d’un nouvel arrangement ; il nous montre la possibilité d’une synthèse provisoire de la foi religieuse qui formera la véritable conclusion de cet ouvrage.

ESQUISSE PROVISOIRE D’UNE SYNTHÈSE RELIGIEUSE

J’ai des raisons d’espérer que nous ne sommes pas éloignés d’une synthèse religieuse qui, malgré son caractère provisoire et rudimentaire, n’en finira pas moins par être plus en rapport avec les besoins rationnels de l’homme qu’aucune de celles qui l’ont précédée. Cette synthèse ne peut être obtenue ni grâce à la simple domination d’une des religions existantes ni par des processus de syncrétisme ou d’éclectisme. La condition préalable nécessaire de son existence consiste dans l’acquisition réelle soit à l’aide de découvertes, soit à la suite de révélations, de nouvelles connaissances utilisées de façon que toutes les principales formes de la pensée religieuse puissent, par une expansion et un développement harmonieux, former de simples éléments constitutifs d’un tout plus compréhensif. Et je crois qu’il a été acquis jusqu’à présent assez de ces connaissances, pour qu’il me soit permis de soumettre à mes lecteurs les conséquences religieuses qui semblent en découler.

À cet effet, notre conception de la religion doit être à la fois profonde et compréhensive, conforme à la définition que nous en avons déjà donnée et qui est celle d’une réponse normale et saine de l’esprit humain à tout ce que nous connaissons de la loi cosmique, c’est-à-dire à tous les phénomènes connus de l’univers considérés comme un tout intelligible. Cependant la réponse subjective de la plupart des hommes à tout ce qui les environne tombe souvent au-dessous du niveau de la véritable pensée religieuse. Elle s’éparpille en désirs, elle est emprisonnée par des ressentiments ou déformée par des peurs superstitieuses. Ce n’est donc pas de ces hommes-là que je parle, mais de ceux auxquels le grand spectacle a inspiré une tendance vague tout au moins vers la source de toutes choses, chez lesquels la connaissance a fait naître la méditation et des désirs élevés. Je voudrais voir la science épurée d’abord par la philosophie se transformer ensuite par la religion en une flamme brûlante, car à mon avis nous ne saurions être trop religieux. Je désire que l’univers qui nous environne et nous pénètre, son énergie, sa vie, son amour, éclaire en nous, dans la mesure où nous nous y prêtons, ce que nous attribuons à l’âme universelle en disant : « Dieu est l’amour », « Dieu est la lumière ». L’énergie inépuisable de bienveillance omnisciente qui réside en l’âme universelle doit se transformer en nous en une adoration et une collaboration enthousiaste, en une obéissance ardente à ce que nos meilleurs efforts nous permettent de discerner comme étant le principe régulateur en nous et en dehors de nous.

Le pessimiste professe cette opinion que l’existence des êtres sensibles constitue une erreur déplorable dans le schéma des choses. L’égoïste agit tout au moins selon la maxime que l’univers n’a aucune signification morale et que le chacun pour soi « est la seule loi indiscutable ». J’ose penser que de la réponse au pessimiste et à l’égoïste se dégage l’idéal de nos connaissances nouvelles. Il persiste, il est vrai, une difficulté plus subtile que les âmes généreuses sentent instinctivement. « Le monde, disent ces personnes, est une résidence imparfaite, et il est de notre devoir de faire de notre mieux pour l’améliorer. Mais qu’est-ce qui nous force à ressentir, et la fraction minime de notre bonheur personnel justifie-t-elle un pareil sentiment, un enthousiasme religieux pour un univers dans lequel même un seul être aura été de par sa sensibilité voué à des douleurs inévitables ? »

La réponse à ces scrupules moraux ne peut en grande partie être dictée que par la foi. Si nous savions en effet qu’il n’existe rien au delà de la vie terrestre, ou (ce qui pis est) que cette vie a entraîné ne-serait-ce que pour une seule âme des souffrances infinies, ce serait de notre part un escamotage moral que d’attribuer le pouvoir et la bonté à la cause première, personnelle ou impersonnelle d’un pareil sort. Mais si nous croyons à l’existence d’une vie infinie, avec des possibilités infinies d’amélioration humaine et de justification divine, alors il semble exact d’affirmer que l’univers est (d’une façon qui nous échappe) ou parfaitement bon ou bien en train de le devenir, puisqu’il peut le devenir grâce en partie à l’ardeur môme de notre foi et de notre espérance.

Nous pouvons diviser les meilleures émotions religieuses en trois variétés, trois courants qui roulent parallèlement et dont chacun surgit à mon avis de quelque source cachée dans la réalité des choses.

Je placerai en premier lieu le sentiment obscur de penseurs indépendants appartenant à différentes époques et à différentes contrées et que je désignerai, pour éviter toute définition discutable, sous le nom de religion des Sages anciens. Sous cette dénomination (quoique Lao-Tzû ne soit peut-être rien de plus qu’un nom) il nous a été présenté dans un résumé sommaire par le grand sage et poète de notre propre époque ; et des mots tels que religion naturelle, panthéisme, platonisme, mysticisme ne font qu’exprimer ou intensifier les différents aspects de la conception principale qui forme la base du sentiment en question. C’est la conception de la coexistence et de l’interpénétration d’un monde réel ou spirituel et d’un monde matériel ou phénoménal, croyance née dans beaucoup d’esprits à la suite d’expériences à la fois plus décisives et plus concordantes que celles qu’ils aient jamais connues. Je dis : plus décisives, parce qu’elles supposent l’apparition et l’action d’un sens qui est « le dernier et le plus vaste », d’une faculté qui permet d’embrasser je ne dirai pas Dieu (car quelle faculté finie est capable d’embrasser l’infini ?) mais tout au moins quelques indices vagues et fragmentaires d’un véritable monde de vie et d’amour. Plus concordantes aussi, et ceci pour une raison qui, jusqu’à ces derniers temps, aurait semblé un paradoxe, car la corroboration mutuelle de ces signes et messages ne dépend pas seulement de leur concordance fondamentale jusqu’à un certain point, mais aussi de leur inévitable divergence au delà de ce point, lorsqu’ils passent du domaine des choses senties dans celui des choses imaginées, de la région de l’expérience réelle à celle de la foi dogmatique.

La religion des Sages anciens est d’une antiquité inconnue. D’une antiquité inconnue sont également les différentes religions orientales qui, dans les temps historiques, ont atteint leur point culminant dans la religion de Bouddha. Pour le bouddhisme, tous les univers qui se pénètrent forment autant de degrés par lesquels l’homme suit sa marche ascendante, jusqu’à ce qu’il soit délivré de toute illusion et plongé ineffablement dans le tout impersonnel. Mais la doctrine de Bouddha a perdu tout contact avec la réalité et n’est pas fondée sur des faits observés et reproduisibles.

Le christianisme, la plus jeune de toutes les grandes religions, repose incontestablement sur une base formée par des faits observés. Ces faits, tels que la tradition nous les fait connaître, tendent assurément à prouver le caractère surhumain du fondateur du christianisme et son triomphe sur la mort et en même temps l’existence et l’influence d’un monde spirituel qui est la véritable patrie de l’homme. Tout le monde reconnaît que ces idées se trouvent à l’origine de la foi. Mais depuis les premiers jours, le christianisme a été élaboré en codes moraux et rituels adaptés à la civilisation occidentale et certains croient qu’il a gagné comme règle de vie ce qu’il a perdu en fait de simplicité spirituelle.

Au point de vue du sage ancien, les concordances profondes de tous ces différents systèmes religieux effacent leurs oppositions formelles. Mais, je le répète, ce n’est pas de la soudure de ces systèmes, ni du mélange des meilleures parties de chacune des synthèses existantes, que naîtra la synthèse nouvelle que je prévois. Elle naîtra de la renaissance même de nos connaissances, et dans ces nouvelles connaissances chacune des grandes formes de la pensée religieuse trouvera son développement indispensable, je dirai presque prédestiné. Depuis son enfance notre race avait trébuché sur une voie défendue ; et actuellement les premières leçons de sa première enfance lui révèlent beaucoup de ce qu’elle avait cru instinctivement à sa source, sa racine dans la réalité même.

Je vais donc dire ce que je crois savoir ; je vais résumer la conclusion religieuse qui découle de l’observation et de l’expérience, avant même que nos découvertes puissent être citées devant le tribunal de la science, pour en recevoir leur consécration définitive.

Je dis : la conclusion religieuse, car les observations et les expériences sur lesquelles je m’appuie, je les suppose connues ; ces observations, expériences et inductions ont amené plus d’un chercheur, et je suis du nombre, à une croyance à l’intercommunication directe ou télépathique non seulement entre des esprits incarnés, mais encore entre des esprits incarnés d’un côté et des esprits désincarnés de l’autre. Une telle découverte ouvre aussi la porte à la révélation ; grâce à la découverte et à la révélation, certaines opinions ont été provisoirement formulées concernant le sort des âmes délivrées des corps. En premier lieu et avant tout, je crois qu’on est autorisé à considérer leur état comme celui d’une évolution infinie dans la sagesse et dans l’amour. Leurs amours terrestres persistent, et au-dessus de tous ces amours il y a des amours supérieurs qui cherchent à se manifester dans l’adoration et le culte. Il ne semble pas qu’il soit possible de tirer de leur état des arguments quelconques en faveur d’une des théologies existantes. Là-dessus les âmes semblent moins bien renseignées que nous autres mortels n’avons cru l’être. Mais du haut de la position privilégiée qu’elles occupent dans l’Univers, elles voient qu’il est bon. Je ne veux pas dire par là qu’elles sachent quoi que ce soit sur la fin ou l’explication du mal. Mais le mal leur paraît une chose moins terrible qu’asservissante. Il n’est incarné dans aucune autorité puissante, il forme plutôt un état de folie isolé dont des esprits supérieurs cherchent à débarrasser les âmes dénaturées. On n’a pas besoin pour cela de la purification par le feu ; la connaissance de soi-même est la seule punition et la seule récompense de l’homme. Dans ce monde, l’amour est vraiment la condition de la préservation personnelle ; la communion avec les saints n’est pas seulement l’ornement de la vie, mais en assure l’éternité. Or, la loi de la télépathie nous montre que cette communion se produit déjà de temps à autre dans ce monde-ci.

Je vais hasarder une opinion osée et prédire que, grâce aux nouvelles données que nous possédons, tous les hommes raisonnables croiront avant un siècle à la résurrection du Christ, tandis que, sans ces données, personne n’y croirait plus avant un siècle. Les raisons qui me dictent cette prédiction sont suffisamment claires. En ce qui touche spécialement cette affirmation centrale : la vie de l’âme se manifestant après la mort corporelle, il est clair qu’elle peut de moins en moins se prévaloir de la tradition seule et doit de plus en plus chercher sa confirmation dans l’expérience et l’étude modernes. Supposons par exemple que nous ayons recueilli quelques-unes de ces histoires et que ces histoires n’aient pas résisté à l’analyse critique, tous les phénomènes qui y sont relatés pouvant être attribués aux hallucinations, à des défauts de description et autres sources d’erreur ; pouvons-nous nous attendre à ce que des hommes raisonnables admettent que tel phénomène merveilleux, qui se réduit toujours à néant lorsqu’on le soumet à une analyse dans un milieu anglais moderne, soit digne de foi dès qu’on affirme qu’il s’est produit dans une contrée orientale, à une époque éloignée et superstitieuse ? Si les résultats des « recherches psychiques » avaient été purement négatifs, les données (je ne dis pas l’émotion) du christianisme n’auraient-elles pas reçu un coup irréparable ?

D’après mon opinion personnelle, nos recherches nous ont donné des résultats tout différents, largement positifs. Nous avons montré que sur un grand nombre de faits qu’on peut attribuer à l’erreur, au mensonge, à la fraude et à l’illusion, il existe des manifestations indiscutables qui nous parviennent d’au delà du tombeau. L’affirmation centrale du christianisme reçoit ainsi une confirmation éclatante. Si nos propres amis, des hommes comme nous autres, peuvent parfois revenir nous parler d’amour et d’espérance, un esprit plus puissant peut bien avoir été à même de se servir des lois éternelles avec une puissance supérieure. Rien ne nous empêche d’admettre que, quoique nous soyons tous « les enfants du Tout-Puissant », le Christ ait pu se rapprocher plus que nous autres, par une voie qui nous est inconcevable, de ce qui est infiniment éloigné.

Ce n’est donc pas à moins, mais à plus de vénération que l’homme se trouve ainsi appelé.

L’affirmation vague et imparfaite de la révélation et de la résurrection est de nos jours confirmée par de nouvelles découvertes et de nouvelles révélations ; par la découverte de la télépathie qui nous apprend que des communications directes peuvent s’établir soit entre des esprits incarnés, soit entre des esprits incarnés d’un côté et des esprits désincarnés de l’autre ; par les révélations contenues dans les messages ayant leur source dans les esprits désincarnés et qui montrent d’une façon directe ce que la philosophie n’a pu que soupçonner : l’existence d’un monde spirituel et l’influence qu’il exerce sur nous.

Nos nouvelles connaissances confirmant ainsi les anciens courants de pensées corroborent d’un côté le récit de l’apparition du Christ après la mort et nous font voir, d’un autre côté, la possibilité d’une incarnation bienfaisante d’âmes qui, avant leur incarnation, étaient supérieures à celle de l’homme. Voilà pour le passé. Anticipant ensuite sur l’avenir, elles confirment la conception bouddhiste d’une évolution spirituelle infinie, à laquelle est soumis le Cosmos tout entier. En même temps, revêtant un caractère de réalité de plus en plus prononcé, le fait de notre communion avec des esprits affranchis nous fournit à la fois un soutien immédiat et nous fait entrevoir la perspective d’un développement infini, lequel consistera en un accroissement de sainteté, en une interpénétration de plus en plus intime des mondes et des âmes, en une évolution de l’énergie en vie, et de la vie en la triple conception de la sagesse, de l’amour et de la joie. Ce processus, s’effectuant d’une façon différente pour chaque âme en particulier, est lui-même continu et cosmique, toute vie naissant de l’énergie primitive et se divinisant pour devenir la joie suprême.

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Notes

Frederic Myers, extrait : « Les conséquences morales des manifestations psychiques supranormales », in La Personnalité humaine, sa survivance, ses manifestations paranormales in Annales des sciences psychiques, 14 (1904), pp. 322-336.

► Les Annales des sciences psychiques est une célèbre revue de parapsychologie publiée de 1891 à 1919 et ayant imprimé des articles des plus grands noms de l’époque. Elle reprend le flambeau de la Revue des Études Psychiques (1901-1904) alors dirigé par César de Vesme et sera continuée par La Revue Métapsychique à partir de 1920.