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Éléments sur l’initiation
René Guénon

Sur la notion de l’élite

Nous avons eu déjà bien souvent l’occasion de signaler les abus de langage qui sont caractéristiques de notre époque, et qui sont parmi les symptômes les plus nets du désordre et de la confusion qui règnent partout : il semble parfois que les mots aient complètement perdu leur sens, tellement ils sont employés, de la façon la plus courante, dans des acceptions qui n’ont plus rien de commun avec ce qu’ils devraient normalement signifier. C’est d’ailleurs pourquoi nous nous efforçons toujours de revenir le plus possible au sens originel, car c’est là, en somme, le seul moyen de redonner au langage l’exactitude et la précision dont il est susceptible ; mais nous reconnaissons que, comme tout ce qui va à l’encontre de certaines habitudes, cela ne peut se faire sans quelques précautions, et qu’il faut toujours, en pareil cas, donner toutes les explications nécessaires pour éviter des méprises plus ou moins fâcheuses.

Il arrive quelquefois que ces déformations communes du sens des mots prennent une véritable allure de caricature et de parodie ; nous l’avons fait remarquer ailleurs, notamment pour des mots tels que ceux de « tradition » et de « religion », appliqués, l’un aux coutumes les plus dépourvues de toute valeur réelle et de tout contenu transcendant, et l’autre aux manifestations de la plus banale sentimentalité humaine. Celui même d’ « initiation », qui devrait être d’un emploi plus strictement réservé en raison du domaine auquel il se réfère, n’est pas davantage à l’abri de cette sorte de dénaturation, puisque certains s’en servent pour désigner l’enseignement rudimentaire d’un « savoir » quelconque, et qu’on le voit même figurer en tête d’ouvrages qui, en fait, ne relèvent que de la plus basse « vulgarisation ». Il n’est pas jusqu’au mot d’« adepte », titre exclusif de ceux qui sont parvenus au plus haut degré de l’initiation, qui n’en soit arrivé, par une confusion encore plus étrange et plus inexplicable que toutes les autres, à qualifier les simples adhérents de n’importe quoi, fût-ce de la plus profane des associations !

C’est encore sur un abus du même genre que nous voulons présentement appeler l’attention, parce que nous avons à le constater de plus en plus fréquemment depuis quelque temps, et que d’ailleurs il s’agit d’un mot que nous avons nous-même employé assez souvent dans son véritable sens, sans croire alors utile d’insister sur tout ce qui sépare celui-ci de ces fausses conceptions qui ne nous étaient pas encore apparues comme si répandues, et qui peut-être réellement ne l’étaient pas encore, car tout cela va visiblement en s’aggravant de plus en plus rapidement. Ce mot est celui d’« élite », dont nous nous sommes servi pour désigner quelque chose qui n’existe plus dans l’état actuel du monde occidental, et dont la constitution, ou plutôt la reconstitution, nous apparaissait comme la condition première et essentielle d’un redressement intellectuel et d’une restauration traditionnelle. Or, il arrive maintenant que, à chaque instant et de tous les côtés, on entend parler, non point de l’élite prise en ce sens, mais « des élites », terme dans lequel on veut comprendre tous les individus qui dépassent tant soit peu la « moyenne » dans un ordre d’activité quelconque, fût-il le plus inférieur en lui-même et le plus éloigné de toute intellectualité. Remarquons tout d’abord que le pluriel est ici un véritable non-sens : sans même sortir d’un simple point de vue profane, on pourrait déjà dire que ce mot est de ceux qui ne sont pas susceptibles de pluriel, parce que leur sens est en quelque sorte celui d’un « superlatif », ou encore parce qu’ils impliquent l’idée de quelque chose qui, par sa nature même, n’est pas capable de se fragmenter et de se subdiviser ; mais, pour nous, il y a lieu de faire appel ici à quelques autres considérations d’un ordre plus profond.

Parfois, pour plus de précision et pour écarter tout malentendu possible, nous avons employé l’expression d’ « élite intellectuelle » ; mais, à vrai dire, il y a là presque un pléonasme, car il n’est même pas concevable que l’élite soit autre qu’intellectuelle, ou, si l’on préfère, spirituelle, ces deux mots étant en somme équivalents pour nous, dès lors que nous nous refusons absolument à confondre l’intellectualité vraie avec la « rationalité ». La raison en est que la distinction qui détermine l’élite ne peut, par définition même, s’opérer que « par en haut », c’est-à-dire sous le rapport des possibilités les plus élevées de l’être ; et il est facile de s’en rendre compte en réfléchissant quelque peu au sens propre du mot, tel qu’il résulte directement de son étymologie.

En effet, au point de vue proprement traditionnel, ce qui donne à ce mot d’ « élite » toute sa valeur, c’est qu’il est dérivé d’« élu » ; et c’est bien là, disons-le nettement, ce qui nous a amené à l’employer comme nous l’avons fait de préférence à tout autre ; mais encore faut-il préciser un peu davantage comment ceci doit être entendu. Il ne faudrait pas croire que nous nous arrêtions là au sens religieux et exotérique qui est sans doute celui où l’on parle le plus communément des « élus », bien que ce soit déjà, assurément, quelque chose qui pourrait donner lieu assez aisément à une transposition analogique appropriée à ce dont il s’agit effectivement ; mais il y a encore autre chose, dont on pourrait d’ailleurs trouver une indication jusque dans la parole évangélique bien connue et souvent citée, mais peut-être insuffisamment comprise : « Multi vocali, electi pauci. »

Au fond, nous pourrions dire que l’élite, telle que nous l’entendons, représente l’ensemble de ceux qui possèdent les « qualifications » requises pour l’initiation, et qui sont naturellement toujours une minorité parmi les hommes ; en un sens, ceux-ci sont tous « appelés », en raison de la situation « centrale » qu’occupe l’être humain dans cet état d’existence, mais il y a peu d’« élus », et, dans les conditions de l’époque actuelle, il y en a assurément moins que jamais. On pourrait objecter que cette élite existe toujours, par la force même des choses, car, si peu nombreux que soient ceux qui sont « qualifiés », il en est pourtant au moins quelques-uns, et d’ailleurs, ici, le nombre importe peu ; cela est vrai, mais ils ne représentent ainsi qu’une élite virtuelle, ou, pourrait-on dire, la possibilité de l’élite, et, pour que celle-ci soit effectivement constituée, il faut qu’eux-mêmes prennent tout d’abord conscience de leur « qualification ». D’autre part, il doit être bien entendu que, comme nous l’avons déjà expliqué, les « qualifications » initiatiques ne sont pas toutes d’ordre exclusivement intellectuel, mais comportent aussi la considération d’autres éléments ; mais cela ne change rien à ce que nous avons dit de la définition de l’élite, puisque, quelles que soient ces « qualifications » en elles-mêmes, c’est toujours en vue d’une réalisation essentiellement intellectuelle ou spirituelle qu’elles doivent être envisagées, et que c’est en cela que réside leur unique raison d’être.

Normalement, tous ceux qui sont ainsi « qualifiés » devraient avoir, par là même, la possibilité d’obtenir l’initiation ; s’il n’en est pas ainsi en fait, cela tient uniquement à l’état présent du monde occidental, et, à cet égard, la disparition de l’élite consciente et l’absence d’organisations initiatiques adéquates pour la recevoir apparaissent comme deux faits étroitement liés entre eux, corrélatifs en quelque sorte, sans même peut-être qu’il y ait lieu de se demander lequel a pu être une conséquence de l’autre. Mais, d’autre part, il est évident que des organisations initiatiques qui seraient vraiment et pleinement ce qu’elles doivent être, et non pas simplement des vestiges plus ou moins dégénérés de ce qui fut autrefois, ne pourraient se reformer que si elles trouvaient des éléments possédant, non seulement l’aptitude initiale nécessaire, mais aussi les dispositions effectives déterminées par la conscience de cette aptitude, car c’est à eux qu’il appartient avant tout d’« aspirer » à l’initiation, et ce serait renverser les rapports que de penser que celle-ci doit venir à eux indépendamment de cette aspiration. C’est pourquoi la reconstitution de l’élite, nous voulons dire de l’élite consciente de ses possibilités dans l’ordre initiatique, bien que ce ne puissent être que des possibilités non développées tant que le rattachement traditionnel n’est pas obtenu, est ici la condition première dont dépend tout le reste, de même que la présence de matériaux préalablement préparés est indispensable à la construction d’un édifice, quoique ces matériaux ne puissent évidemment remplir leur destination que lorsqu’ils auront trouvé leur place dans l’édifice lui-même.

En supposant l’initiation effectivement obtenue par ceux qui appartiennent à l’élite, il restera encore à considérer, pour chacun d’eux, la possibilité d’aller plus ou moins loin, d’atteindre la possession de tel ou tel degré, suivant l’étendue de ses propres possibilités particulières. Il y aura donc lieu, pour le passage d’un degré à un autre, de considérer ce qu’on pourrait appeler une élite à l’intérieur de l’élite même, et c’est en ce sens que certains ont pu parler de « l’élite de l’élite » ; en d’autres termes, on peut envisager des « élections » successives, et de plus en plus restreintes quant au nombre des individus qu’elles concernent, s’opérant toujours « par en haut » et suivant le même principe, et correspondant en somme aux différents degrés de la hiérarchie initiatique (C’est dans cette acception que le mot « élu » se trouve, par exemple, dans la désignation de certains grades supérieurs de divers rites maçonniques, ce qui, bien entendu, ne vent certes pas dire qu’on y ait toujours gardé la conscience réelle de sa signification et de tout ce qu’elle implique.). Ainsi, de proche en proche, on peut aller jusqu’à l’ « élection » suprême, celle qui se réfère à l’ « adeptat », c’est-à-dire à l’accomplissement du but final de toute initiation ; et, par conséquent, l’ « élu » au sens le plus complet du mot, celui qu’on pourrait appeler l’ « élu parfait », sera celui qui parviendra à la réalisation de l’ « Identité Suprême » (Dans la tradition islamique, El-Mustafa. l’« Elu », eut un des noms du Prophète ; il se rapporte donc effectivement alors l’ « Homme Universel ».).

Après ces considérations, que nous croyons suffisantes pour éclaircir la question de l’élite et pour faire au moins entrevoir tout ce qu’elle comporte en réalité, nous reviendrons aux remarques que nous faisions au début, et nous ajouterons ceci : il est assurément impossible d’empêcher qu’on abuse d’un mot quelconque, celui d’« élite » aussi bien que tout autre ; et, si cet abus devait nous obliger à en éviter l’emploi, nous ne voyons pas trop quels termes resteraient finalement à notre disposition. Mais, en outre, nous devons surtout revendiquer plus spécialement les mots qui, antérieurement à toute déformation profane, ont été en quelque sorte consacrés par un usage traditionnel, et c’est bien le cas ici ; à titre de « termes techniques », ils se rattachent d’une certaine façon au symbolisme initiatique lui-même, et ce n’est pas parce que des profanes s’emparent parfois d’un symbole qu’ils sont incapables de comprendre, le détournent de son sens et en font une application illégitime, que ce symbole cesse d’être en lui-même ce qu’il est véritablement.

De la hiérarchie initiatique

L’allusion que nous faisions à la hiérarchie initiatique, en parlant de la notion de l’ « élite » comme susceptible, outre son sens général, d’être envisagée à plusieurs degrés différents, a besoin d’être encore précisée à certains égards, car il se produit à ce sujet de fréquentes confusions, non seulement dans le monde purement profane, ce dont il n’y aurait pas lieu de s’étonner, mais même parmi ceux qui, à un titre ou à un autre, devraient normalement être plus instruits de ce dont il s’agit. Il semble d’ailleurs que toute idée de hiérarchie, même en dehors du domaine initiatique, soit particulièrement obscurcie à notre époque, et qu’elle soit une de celles contre lesquelles s’acharnent plus spécialement les négations de l’esprit moderne, ce qui, à vrai dire, est bien conforme au caractère antitraditionnel de celui-ci, caractère dont l’ « égalitarisme » sous toutes ses formes représente en somme simplement un des aspects. Il n’en est pas moins étrange de voir cet « égalitarisme » admis et proclamé même par des membres d’organisations initiatiques qui, si amoindries ou déviées qu’elles puissent être à bien des points de vue, conservent pourtant forcément toujours une certaine constitution hiérarchique, faute de quoi elles ne pourraient subsister en aucune façon ; il y a là évidemment quelque chose de paradoxal, et même de contradictoire, qui ne peut s’expliquer que par l’extrême désordre qui règne partout actuellement. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’y insister davantage ici, car il est bien clair que ce n’est pas à ceux qui nient de parti pris toute hiérarchie que nous pouvons songer à nous adresser ; ce que nous voulions dire, c’est que, dans ces conditions, il n’est pas étonnant que cette idée soit parfois plus ou moins mal comprise par ceux mêmes qui l’admettent encore, et qu’il leur arrive de se méprendre sur les différentes applications qu’il convient d’en faire.

Comme nous venons de le dire, toute organisation initiatique, en elle-même, est essentiellement hiérarchique, si bien qu’on pourrait voir là un de ses caractères fondamentaux, quoique, bien entendu, il ne lui soit pas exclusivement propre, et qu’il puisse exister aussi en un certain sens, non seulement dans les organisations traditionnelles «extérieures», mais même jusque dans les organisations profanes, du moins pour autant que celles-ci sont constituées, dans leur ordre, suivant des règles normales. Cependant, la hiérarchie initiatique a quelque chose de spécial qui la distingue de toutes les autres : c’est qu’elle est formée essentiellement par des degrés de « connaissance », avec tout ce qu’implique ce mot entendu dans son véritable sens, car c’est en cela que consistent les degrés mêmes de l’initiation, et aucune considération autre que celle-là ne saurait y intervenir. Certains ont représenté ces degrés par une série d’enceintes concentriques qui doivent être franchies successivement, ce qui est une image très exacte, car c’est bien d’un « centre » qu’il s’agit de s’approcher de plus en plus, jusqu’à l’atteindre finalement au dernier degré ; d’autres ont comparé aussi la hiérarchie initiatique à une pyramide, dont les assises vont toujours en se rétrécissant à mesure qu’on s’élève de la base vers le sommet, de façon à aboutir ici encore à un point unique qui joue le même rôle que le centre dans la figure précédente ; quel que soit d’ailleurs le symbolisme adopté à cet égard, c’est bien précisément cette hiérarchie de degrés que nous avions en vue en parlant des distinctions s’opérant à l’intérieur de l’ « élite ».

Il doit être bien entendu que ces degrés peuvent être indéfiniment multiples, comme les états auxquels ils correspondent et qu’ils impliquent dans leur réalisation, car c’est véritablement d’états différents qu’il s’agit dès lors que la connaissance est effective, ainsi que nous avons eu déjà l’occasion de l’expliquer bien souvent. Par conséquent, les degrés existant dans une organisation initiatique quelconque ne représenteront jamais qu’une classification, forcément « schématique » ici comme en toutes choses, et limitée en somme à la considération de certaines étapes principales ou plus nettement caractérisées ; et, suivant le point de vue auquel on se placera pour établir une telle classification, les degrés ainsi distingués en fait pourront naturellement être-plus ou moins nombreux, sans qu’il faille pour cela voir dans ces différences de nombre une contradiction ou une incompatibilité quelconque, car, au fond, cette question ne touche à aucun principe doctrinal et relève simplement des méthodes qui peuvent être particulières à chaque organisation initiatique, fût-ce à l’intérieur d’une même forme traditionnelle, et à plus forte raison quand on passe d’une de ces formes à une autre. À vrai dire, il ne peut y avoir, en tout cela, de distinction parfaitement tranchée que celle des « petits mystères » et des « grands mystères », c’est-à-dire de ce qui se rapporte respectivement à l’état humain et aux états supérieurs de l’être ; tout le reste n’est, dans le domaine des uns et des autres, que subdivisions qui peuvent être poussées plus ou moins loin pour des raisons d’ordre contingent.

D’autre part, il faut bien comprendre aussi que la répartition des membres d’une organisation initiatique dans ses différents degrés n’est en quelque sorte que « symbolique » par rapport à la hiérarchie réelle, parce que l’initiation, à un degré quelconque, peut, dans bien des cas, n’être que virtuelle ; si elle était toujours effective, les deux hiérarchies coïncideraient entièrement ; mais, si la chose est concevable ; en principe, il faut reconnaître qu’elle n’est guère réalisable en fait, et qu’elle l’est d’autant moins, dans certaines organisations, que celles-ci ont subi une dégénérescence plus ou moins accentuée et qu’elles admettent trop facilement des membres dont la plupart sont fort peu aptes à obtenir plus qu’une simple initiation virtuelle. Cependant, si ce sont là des défauts inévitables dans une certaine mesure, ils n’atteignent en rien la notion même de la hiérarchie initiatique, qui demeure parfaitement indépendante de toutes les circonstances de ce genre ; un état de fait, si fâcheux qu’il soit, ne peut rien contre un principe et ne saurait aucunement l’affecter ; et la distinction que nous venons d’indiquer résout naturellement l’objection qui pourrait se présenter à la pensée de ceux qui ont eu l’occasion de constater, dans les organisations initiatiques dont ils peuvent avoir quelque connaissance, la présence, même aux degrés supérieurs, d’individualités auxquelles toute initiation effective ne fait que trop manifestement défaut.

Un autre point important est celui-ci : une organisation initiatique comporte non seulement une hiérarchie de degrés, mais aussi une hiérarchie de fonctions, et ce sont là deux choses distinctes, qu’il faut avoir bien soin de ne pas confondre, car la fonction dont quelqu’un peut être investi, à quelque niveau que ce soit, ne lui confère pas un nouveau degré et ne modifie en rien celui qu’il possède déjà. La fonction n’a, pour ainsi dire, qu’un caractère « accidentel » par rapport au degré : l’exercice d’une fonction déterminée peut exiger la possession de tel ou tel degré, mais il n’est jamais attaché nécessairement à ce degré, si élevé d’ailleurs que celui-ci puisse être ; et, de plus, la fonction peut n’être que temporaire, elle peut prendre fin pour des raisons multiples, tandis que le degré constitue toujours une acquisition permanente, obtenue une fois pour toutes, et qui ne saurait jamais se perdre en aucune façon, et cela qu’il s’agisse d’initiation effective ou même simplement virtuelle.

La hiérarchie initiatique véritablement essentielle est donc celle des degrés ; dès lors que c’est de « connaissance » qu’il s’agit proprement en toute initiation, il est bien évident que le fait d’être investi d’une fonction n’ajoute rien sous ce rapport ; il peut donner, par exemple, la faculté de transmettre l’initiation à d’autres, mais non pas celle d’accéder soi-même à un état plus élevé. Il ne saurait y avoir aucun degré ou état qui soit supérieur à celui de l’ « adepte » ; que ceux qui y sont parvenus exercent par surcroît certaines fonctions ou qu’ils n’en exercent aucune, cela ne fait absolument aucune différence sous ce rapport ; et ce qui est vrai à cet égard pour le degré suprême l’est également, à tous les échelons de la hiérarchie, pour chacun des degrés inférieurs (Nous rappelons que l’ “ adepte,, est proprement celui qui a atteint la plénitude de l’initiation. certaines écoles font cependant une distinction entre ce qu’elles appellent “ adepte mineur „ et “ adepte majeur „ : ces expressions doivent alors se comprendre, originairement tout au moins, comme désignant celui qui est parvenu à la perfection respectivement dans l’ordre des “ petits mystères „ et dans celui des “ grands mystères „.). Par conséquent, lorsqu’on parle de la hiérarchie initiatique sans préciser davantage, il doit être bien entendu que c’est toujours de la hiérarchie des degrés qu’il s’agit ; c’est celle-là, et celle-là seule, qui, comme nous le disions précédemment, définit les «élections» successives allant graduellement du simple « rattachement » initiatique jusqu’à l’identification avec le « Centre », c’est-à-dire, en d’autres termes, à la réalisation de l’ « Identité Suprême ».

Des qualifications initiatiques

Il nous est souvent arrivé, au cours de nos précédents articles, de faire allusion aux qualifications initiatiques, et, de divers côtés, on nous a posé de nombreuses questions à ce sujet ; à vrai dire, il n’est guère possible de prétendre le traiter d’une façon complète, mais du moins pouvons-nous y apporter quelques éclaircissements. Et, tout d’abord, il doit être bien entendu que ces qualifications sont exclusivement du domaine de l’individualité ; en effet, s’il n’y avait à envisager que la personnalité ou le « Soi », il n’y aurait aucune différence à faire à cet égard entre les êtres, et tous seraient également qualifiés, sans qu’il y ait lieu de faire la moindre exception ; mais la question se présente tout autrement par le fait que l’individualité doit nécessairement être prise comme moyen et comme support de la réalisation initiatique ; il faut par conséquent qu’elle possède les aptitudes requises pour jouer ce rôle, et tel n’est pas toujours le cas. L’individualité n’est ici, si l’on veut, que l’instrument de l’être véritable ; mais, si cet instrument présente certains défauts, il peut être plus ou moins complètement inutilisable, ou même l’être tout à fait pour ce dont il s’agit. Il n’y a d’ailleurs là rien dont on doive s’étonner, si l’on réfléchit seulement que, même dans l’ordre des activités profanes, ce qui est possible à l’un ne l’est pas à l’autre, et que, par exemple, l’exercice de tel ou tel métier exige certaines aptitudes spéciales, mentales et corporelles tout à la fois. La différence essentielle est que, dans ce cas. il s’agit d’une activité qui relève tout entière du domaine individuel, qui ne le dépasse en aucun façon ni sous aucun rapport, tandis que, en ce qui concerne l’initiation, le résultat à atteindre est au contraire au delà des limites de l’individualité ; mais, encore une fois, celle-ci n’en doit pas moins être prise comme point de départ, et c’est là une condition à laquelle il est impossible de se soustraire.

On peut encore dire ceci : l’être qui entreprend le travail de réalisation initiatique doit forcément partir d’un certain état de manifestation, celui où il est situé actuellement, et qui comporte tout un ensemble de conditions déterminées : d’une part, les conditions qui sont inhérentes à cet état et qui le définissent d’une façon générale, et, d’autre part, celles qui, dans ce même état, sont particulières à chaque individualité et la différencient de toutes les autres. Il est évident que ce sont ces dernières qui doivent être envisagées en ce qui concerne les qualifications, puisqu’il s’agit là de quelque chose qui, par définition même, n’est pas commun à tous les individus, mais caractérise proprement ceux-là seuls qui appartiennent, virtuellement tout au moins, à l’ « élite » entendue dans le sens que nous avons précisé précédemment.

Maintenant, il faut bien comprendre que l’individualité doit être prise ici telle qu’elle est en fait, avec tous scs éléments constitutifs, et qu’il peut y avoir des qualifications concernant chacun de ces éléments, y compris l’élément corporel lui-même, qui ne doit aucunement être traité, à ce point de vue, comme quelque chose d’indifférent ou de négligeable. Peut-être n’y aurait-il pas besoin de tant y insister si nous ne nous trouvions en présence de la conception grossièrement simplifiée que les Occidentaux modernes se font de l’être humain : non seulement l’individualité est pour eux l’être tout entier, mais encore cette individualité elle-même est réduite à deux parties supposées complètement séparées l’une de l’autre, l’une étant le corps, et l’autre quelque chose d’assez mal défini, qui est désigné indifféremment par les noms les plus divers et parfois les moins appropriés. Or la réalité est tout autre : les éléments multiples de l’individualité, quelle que soit d’ailleurs la façon dont on voudra les classer, ne sont point ainsi isolés les uns des autres, mais forment un ensemble dans lequel il ne saurait y avoir d’hétérogénéité radicale et irréductible ; et tous, le corps aussi bien que les autres, sont, au même titre, des manifestations ou des expressions de l’être dans les diverses modalités du domaine individuel. Entre ces modalités, il y a des correspondances telles que ce qui se passe dans l’une a normalement sa répercussion dans les autres ; il en résulte que, d’une part, l’état du corps peut influer d’une certaine façon favorable ou défavorable sur les autres modalités, et que, d’autre part, l’inverse n’étant pas moins vrai, il peut fournir des signes traduisant sensiblement l’état même de celles-ci ; il est clair que ces deux considérations complémentaires ont l’une et l’autre leur importance sous le rapport des qualifications initiatiques. Tout cela serait parfaitement évident si la notion occidentale de « matière », le dualisme cartésien et les conceptions plus ou moins « mécanistes » n’avaient tellement obscurci ces choses pour la plupart de nos contemporains ; ce sont ces circonstances contingentes qui obligent à s’attarder à des considérations aussi élémentaires, qu’il suffirait autrement d’énoncer en quelques mots, sans avoir à y ajouter la moindre explication.

Il va de soi que la qualification essentielle, celle qui domine toutes les autres, est une question d’ « horizon intellectuel » plus ou moins étendu ; mais il peut arriver que les possibilités d’ordre intellectuel, tout en existant virtuellement dans une individualité, soient, du fait des éléments inférieurs de celle-ci, empêchés de se développer, soit temporairement, soit même définitivement. C’est là la première raison de ce qu’on pourrait appeler les qualifications secondaires ; et il y a encore une seconde raison qui résulte immédiatement de ce que nous venons de dire : c’est que, dans ces éléments, qui sont les plus accessibles à l’observation, on peut trouver des marques de certaines limitations intellectuelles ; dans ce dernier cas, les qualifications secondaires deviennent en quelque sorte des équivalents symboliques de la qualification fondamentale elle-même. Dans le premier cas, au contraire, il peut se faire qu’elles n’aient pas toujours une égale importance : ainsi, il peut y avoir des obstacles s’opposant à toute initiation, même simplement virtuelle, ou seulement à une initiation effective, ou encore au passage à des degrés plus ou moins élevés ; et il faut ajouter aussi qu’il y a des empêchements spéciaux qui peuvent ne concerner que certaines formes d’initiation.

Sur ce dernier point, il suffit en somme de rappeler que la diversité des modes d’initiation, soit d’une forme traditionnelle à une autre, soit à l’intérieur d’une même forme traditionnelle, a précisément pour but de répondre à celle des aptitudes individuelles ; elle n’aurait évidemment aucune raison d’être si un mode unique pouvait convenir également à tous ceux qui sont, d’une façon générale, qualifiés pour recevoir l’initiation. Puisqu’il n’en est pas ainsi, chaque organisation initiatique devra avoir sa « technique » particulière, et elle ne pourra naturellement admettre que ceux qui seront capables de s’y conformer et d’en retirer un bénéfice effectif, ce qui suppose, quant aux qualifications, l’application de tout un ensemble de règles spéciales, valables seulement pour l’organisation considérée, et n’excluant aucunement, pour ceux qui seront écartés par là, la possibilité de trouver ailleurs une initiation équivalente, pourvu qu’ils possèdent les qualifications générales qui sont strictement indispensables dans tous les cas. Un des exemples les plus nets que l’on puisse donner à cet égard, c’est le fait qu’il existe des formes d’initiation qui sont exclusivement masculines, tandis qu’il en est d’autres où les femmes peuvent être admises ; on peut donc dire qu’il y a là une certaine qualification qui est exigée dans un cas et qui ne l’est pas dans l’autre, et que cette différence tient aux modes particuliers d’initiation dont il s’agit ; nous y reviendrons d’ailleurs par la suite, car nous avons pu constater que ce fait est généralement fort mal compris à notre époque.

Là où il existe une organisation sociale traditionnelle, même dans l’ordre extérieur, chacun, étant à la place qui convient à sa propre nature individuelle, doit par là même pouvoir trouver aussi plus facilement, s’il est qualifié, le mode d’initiation qui correspond à ses possibilités. Ainsi, si l’on envisage à ce point de vue l’organisation des castes, l’initiation des Kshatriyas ne saurait être identique à celle des Brahmanes, et ainsi de suite ; et, d’une façon plus particulière encore, une certaine forme d’initiation peut être liée directement à l’exercice d’un métier déterminé, ainsi que nous l’avons expliqué en d’autres occasions, ce qui ne peut avoir toute sa valeur effective que si le métier qu’exerce chaque individu est bien celui auquel il est destiné par les aptitudes inhérentes à sa nature même, de telle sorte que ces aptitudes feront en même temps partie intégrante des qualifications spéciales requises pour la forme d’initiation correspondante.

Au contraire, là où rien n’est plus organisé suivant des règles traditionnelles et normales, ce qui est le cas du monde occidental moderne, il en résulte une confusion qui s’étend à tous les domaines, et qui entraîne inévitablement des complications et des difficultés multiples quant à la détermination précise des qualifications initiatiques, puisque la place de l’individu dans la société n’a plus alors qu’un rapport très lointain avec sa nature, et que même, bien souvent, ce sont uniquement les côtés les plus extérieurs et les moins importants de celle-ci qui sont pris en considération, c’est-à-dire ceux qui n’ont réellement aucune valeur, même secondaire, au point de vue initiatique. Une autre cause de difficultés qui s’ajoute encore à celle-là, et qui en est d’ailleurs solidaire dans une certaine mesure, c’est l’oubli des sciences traditionnelles : les données de certaines d’entre elles pouvant fournir le moyen de reconnaître la véritable nature d’un individu, lorsqu’elles viennent à faire défaut, il n’est jamais possible, par d’autres moyens quelconques, d’y suppléer entièrement et avec une parfaite exactitude ; quoi qu’on fasse à cet égard, il y aura toujours une part plus ou moins grande d’ « empirisme » qui pourra donner lieu à bien des erreurs. C’est là une des principales raisons de la dégénérescence de certaines organisations initiatiques : l’admission d’éléments non qualifiés, que ce soit par ignorance pure et simple des règles qui devraient les éliminer, ou par impossibilité de les appliquer sûrement, est en effet un des facteurs qui contribuent le plus à cette dégénérescence, et peut même, si elle se généralise, amener finalement la ruine complète d’une telle organisation.

Avant de passer à la seconde partie de cette étude, dans laquelle nous insisterons davantage sur la signification réelle qu’il convient d’attribuer aux qualifications secondaires, il est encore un point sur lequel nous devons attirer l’attention : c’est que, outre les qualifications requises pour l’initiation elle-même, et qui sont celles que nous avons en vue ici, il peut y avoir, par surcroît, d’autres qualifications plus particulières qui soient requises seulement pour remplir telle ou telle fonction dans une organisation initiatique. Ce sont là deux choses qu’il importe de ne jamais confondre, et cette distinction correspond à celle que nous avons indiquée, dans notre dernier article, en ce qui concerne la hiérarchie initiatique ; il suffira donc, pour en comprendre la raison, de se reporter à ce que nous avons dit alors ; et nous ajouterons seulement que l’aptitude à recevoir l’initiation, même jusqu’au degré le plus élevé, n’implique pas nécessairement l’aptitude à exercer une fonction quelconque, fût-ce la plus simple de toutes. Il doit d’ailleurs être bien entendu que la fonction, quelle qu’elle soit, n’a jamais qu’un caractère accidentel et contingent ; ce qui seul est véritablement essentiel, c’est l’initiation elle-même avec ses degrés, puisque c’est elle qui influe d’une façon effective sur l’état réel de l’être, tandis que la fonction ne saurait aucunement le modifier ou y ajouter quoi que ce soit.

***

Après les considérations d’ordre général que nous avons exposées dans la première partie de cette étude, il nous faudrait, pour préciser davantage, donner des exemples bien définis des conditions requises pour l’accession à telle ou telle forme initiatique, et en montrer dans chaque cas la véritable signification ; mais un tel exposé, quand il doit s’adresser à des Occidentaux, est rendu fort difficile par le fait que ceux-ci ne connaissent qu’un nombre extrêmement restreint de ces formes initiatiques, et que des références à toutes les autres risqueraient de rester entièrement incomprises. Encore tout ce qui subsiste en Occident des anciennes organisations de cet ordre est-il bien amoindri à tous égards, et il est aisé de s’en rendre compte plus spécialement en ce qui concerne la question même dont il s’agit présentement : si certaines qualifications y sont encore exigées, c’est bien plutôt par la force de l’habitude que par une compréhension quelconque de leur raison d’être ; et, dans ces conditions, il n’y a pas lieu de s’étonner s’il arrive parfois que des membres de ces organisations protestent contre le maintien de ces qualifications, où leur ignorance ne voit qu’une sorte de vestige historique, un reste d’un état de choses disparu depuis longtemps, en un mot un « anachronisme » pur et simple. Cependant, comme on est bien obligé de prendre pour point de départ ce qu’on a le plus immédiatement à sa disposition, cela même peut fournir l’occasion de quelques indications qui, malgré tout, ne sont pas sans intérêt, et qui, bien qu’ayant surtout à nos yeux le caractère de simples « illustrations », n’en sont pas moins susceptibles de donner lieu à des réflexions d’une application plus étendue qu’il ne pourrait le sembler au premier abord.

Comme nous l’avons déjà dit à diverses reprises, il n’y a plus guère dans le monde occidental, comme organisations initiatiques pouvant revendiquer une filiation traditionnelle authentique (condition en dehors de laquelle, rappelons-le encore une fois, il ne saurait être question que de « pseudo-initiation »), que le Compagnonnage et la Maçonnerie, c’est-à-dire des formes initiatiques basées essentiellement sur l’exercice d’un métier, et, par conséquent, caractérisées par des méthodes particulières, symboliques et rituelles, en relation directe avec ce métier lui-même. Seulement, il y a ici une distinction à faire : dans le Compagnonnage, la liaison originelle avec le métier s’est toujours maintenue, tandis que, dans la Maçonnerie, elle a disparu en fait ; de là, dans ce dernier cas, le danger d’une méconnaissance plus complète de la nécessité de certaines conditions, pourtant inhérentes à la forme initiatique même dont il s’agit. En effet, dans l’autre cas, il est évident que tout au moins les conditions voulues pour que le métier puisse être exercé effectivement, et même pour qu’il le soit d’une façon aussi adéquate que possible, ne pourront jamais être perdues de vue, même si l’on n’y envisage rien de plus que cela, c’est-à-dire si l’on ne prend en considération que leur raison extérieure, et si l’on oublie leur raison plus profonde et proprement initiatique. Au contraire, là où cette raison profonde n’est pas moins oubliée et où la raison extérieure elle-même n’existe plus, il est assez naturel en somme (ce qui, bien entendu, ne veut pas dire légitime) qu’on en arrive à penser que le maintien de semblables conditions ne s’impose en aucune façon, et à ne les regarder que comme des restrictions gênantes, voire même injustes (c’est là une considération dont on abuse beaucoup à notre époque, conséquence de l’« égalitarisme o destructeur de la notion de l’« élite »). apportées à un recrutement que la manie du « prosélytisme » et la superstition démocratique du « grand nombre », traits bien caractéristiques de l’esprit occidental moderne, voudraient faire aussi large que possible, ce qui est bien une des causes les plus certaines et les plus irrémédiables de dégénérescence pour une organisation initiatique.

Au fond, ce qu’on oublie en pareil cas, c’est tout simplement ceci : si le rituel initiatique prend pour « support » le métier, de telle sorte qu’il en est pour ainsi dire dérivé par une transposition appropriée (et sans doute faudrait-il, à l’origine, envisager plutôt les choses en sens inverse, puisque le métier ne représente véritablement qu’une application contingente des principes auxquels l’initiation se rapporte directement), l’accomplissement de ce rituel, pour être réellement et pleinement valable, exigera des conditions parmi lesquelles se retrouveront celles de l’exercice même du métier, la même transposition s’y appliquant également, et cela en vertu des correspondances qui existent entre les différentes modalités de l’être ; et, par là, il apparaît clairement que, comme nous l’avons indiqué précédemment, quiconque est qualifié pour l’initiation, d’une façon générale, ne l’est pas par là même indifféremment pour toute forme initiatique quelle qu’elle soit. Nous devons ajouter que la méconnaissance de ce point fondamental, entraînant la réduction toute profane des qualifications à de simples règles corporatives, apparaît, du moins en ce qui concerne la Maçonnerie, comme liée assez étroitement à une méprise sur le vrai sens du mot « opératif » ; mais, comme des explications plus complètes là-dessus nous entraîneraient trop loin, et comme elles impliquent d’ailleurs des considérations d’une portée initiatique tout à fait générale, nous préférons les réserver pour le moment, et nous nous proposons d’en faire par la suite le sujet d’un article spécial.

Ainsi, si l’initiation maçonnique exclut notamment les femmes (ce qui, nous l’avons déjà dit, ne signifie nullement que celles-ci soient inaptes à toute initiation), et aussi les hommes qui sont affectés de certaines infirmités, ce n’est point tout simplement parce que, anciennement, ceux qui y étaient admis devaient être capables de transporter des fardeaux ou de monter sur des échafaudages, comme certains l’assurent avec une déconcertante naïveté ; c’est que, pour ceux qui sont ainsi exclus, l’initiation maçonnique comme telle ne saurait être valable, si bien que les effets en seraient nuls par défaut de qualification. On peut dire d’abord, à cet égard, que la connexion avec le métier, si elle a cessé d’exister quant à l’exercice extérieur de celui-ci, n’en subsiste pas moins d’une autre façon plus essentielle, en tant qu’elle demeure nécessairement inscrite dans la forme même de cette initiation ; si elle venait à en être éliminée, ce ne serait plus l’initiation maçonnique, mais quelque autre chose toute différente ; et, comme il serait d’ailleurs impossible de substituer légitimement une autre filiation traditionnelle à celle qui existe en fait, il n’y aurait même plus alors réellement aucune initiation. C’est pourquoi, là où il reste encore tout au moins, à défaut d’une compréhension plus effective, une certaine conscience plus ou moins obscure de la valeur propre des formes rituéliques, on persiste à considérer les conditions dont nous parlons ici comme faisant partie intégrante des landmarks (le terme anglais, dans cette acception « technique », n’a pas d’équivalent exact en français), qui ne peuvent être modifiés en aucune circonstance, et dont la suppression ou la négligence risquerait d’entraîner une véritable nullité initiatique.

Maintenant, il y a encore quelque chose de plus : si l’on examine de près la liste des défauts corporels qui sont considérés comme des empêchements à l’initiation, on constatera qu’il en est parmi eux qui ne semblent pas très graves extérieurement, et qui, en tout cas, ne sont pas tels qu’ils puissent vraiment s’opposer à ce qu’un homme exerce le métier de constructeur ; c’est donc qu’il n’y a là encore qu’une explication partielle, bien qu’exacte dans toute la mesure où elle est applicable, et que, en outre des conditions requises par le métier, l’initiation en exige d’autres qui n’ont plus rien à voir avec celui-ci, mais qui sont uniquement en rapport avec les modalités du travail rituélique, envisagé d’ailleurs non pas seulement dans sa « matérialité », si l’on peut dire, mais surtout comme devant produire des résultats effectifs pour l’être qui l’accomplit. Ceci apparaîtra d’autant plus nettement que, parmi les diverses formulations des landmarks (car, bien que non écrits en principe, ils ont cependant été souvent l’objet d’énumérations plus ou moins détaillées), on se reportera aux plus anciennes, c’est-à-dire à celles qui remontent à une époque où les choses dont il s’agit étaient encore connues, et même, pour quelques-uns tout au moins, connues d’une façon qui n’était pas simplement théorique ou « spéculative », mais réellement « opé-rative », dans le vrai sens auquel nous faisions allusion plus haut. En faisant cet examen, on pourra même s’apercevoir d’une chose qui. assurément, semblerait aujourd’hui tout à fait extraordinaire à certains s’ils étaient capables de s’en rendre compte : c’est que les empêchements à l’initiation, dans la Maçonnerie, coïncident presque entièrement avec ce que sont, dans l’Eglise catholique, les empêchements à l’ordination.

Ce dernier point est encore de ceux qui, pour être bien compris, appellent quelque commentaire, car on pourrait, à première vue, être tenté de supposer qu’il y a là une certaine confusion entre des choses d’ordre différent, d’autant plus que nous avons souvent insisté sur la distinction essentielle qui existe entre les deux domaines initiatiques et religieux, et, par conséquent, entre les rites qui se rapportent respectivement à l’un et à l’autre. Cependant, il n’est pas besoin de réfléchir bien longuement pour comprendre qu’il doit y avoir des lois générales conditionnant l’accomplissement des rites, de quelque ordre qu’ils soient, puisqu’il s’agit toujours, en somme, de la mise en œuvre de certaines influences spirituelles, quoique le but en soit naturellement différent suivant les cas. D’un autre côté, on pourrait aussi objecter que, dans le cas de l’ordination, il s’agit proprement de l’aptitude à remplir certaines fonctions, tandis que, pour ce qui est de l’initiation, nous avons au contraire insisté précédemment sur le fait que les qualifications requises pour la recevoir sont distinctes de celles qui peuvent être nécessaires pour exercer en outre une fonction dans une organisation initiatique (fonction concernant principalement la transmission de l’influence spirituelle) ; et il est exact que ce n’est pas à ce point de vue des fonctions qu’il faut se placer pour que l’analogie soit véritablement applicable. Ce qu’il faut considérer, c’est que, dans une organisation religieuse du type de celle du Catholicisme, le prêtre seul accomplit activement les rites, alors que les laïques n’y participent qu’en mode « réceptif » ; par contre, l’activité dans l’ordre rituélique constitue toujours, et sans aucune exception, un élément essentiel de toute méthode initiatique, de telle sorte que cette méthode implique nécessairement la possibilité d’exercer une telle activité. C’est donc, en définitive, cet accomplissement actif des rites qui exige, en dehors de la qualification proprement intellectuelle, certaines qualifications secondaires, variables en partie suivant le caractère spécial que revêtent ces rites dans telle ou telle forme initiatique, mais parmi lesquelles l’absence de certains défauts corporels joue toujours un rôle important, soit en tant que ces défauts font directement obstacle à l’accomplissement des rites, soit en tant qu’ils sont le signe extérieur de défauts correspondants dans les éléments subtils de l’être. C’est là surtout que nous voulions en arriver dans cette partie de notre exposé ; et au fond ce qui paraît s’y rapporter plus spécialement à un cas particulier, celui de l’initiation maçonnique, n’a été pour nous que le moyen le plus commode d’introduire ces considérations, qu’il nous restera encore à rendre plus précises à l’aide de quelques exemples déterminés d’empêchements dus à des défauts corporels ou à des défauts psychiques manifestés sensiblement par ceux-ci.

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Si nous considérons les infirmités ou les simples défauts corporels en tant que signes extérieurs de certaines imperfections d’ordre psychique, il conviendra de faire une distinction entre les défauts que l’être présente dès sa naissance, ou qui se développent naturellement chez lui, au cours de son existence, comme des conséquences d’une certaine prédisposition, et ceux qui sont simplement le résultat de quelque accident. Il est évident, en effet, que les premiers traduisent quelque chose qui peut être regardé comme plus strictement inhérent à la nature même de l’être, et qui, par conséquent, est plus grave au point de vue où nous nous plaçons, bien que d’ailleurs, rien ne pouvant arriver à un être qui ne corresponde réellement à quelque élément plus ou moins essentiel de sa nature, les infirmités d’origine apparemment accidentelle elles-mêmes ne puissent pas être regardées comme entièrement indifférentes à cet égard. D’un autre côté, si l’on considère ces mêmes défauts comme obstacles directs à l’accomplissement des rites ou à leur action effective sur l’être, la distinction que nous venons d’indiquer n’a plus à intervenir ; mais il doit être bien entendu que certains défauts qui ne constituent pas de tels obstacles n’en sont pas moins, pour la première raison, des empêchements à l’initiation, et même parfois des empêchements d’un caractère plus absolu, car ils expriment une « déficience » intérieure rendant l’être impropre à toute initiation, tandis qu’il peut y avoir des infirmités faisant seulement obstacle à l’efficacité des méthodes « techniques » particulières à telle ou telle forme initiatique.

Certains pourront s’étonner que nous disions que les infirmités accidentelles ont aussi une correspondance dans la nature même de l’être qui en est atteint ; nous les renverrons aux considérations que nous avons exposées précédemment sur les rapports de l’être avec l’ambiance dans laquelle il se manifeste (L’être et le milieu, n° de décembre 1935), car c’en est là en somme une conséquence directe. Comme nous l’avons dit alors, toutes les relations entre les êtres manifestés dans un même monde, ou, ce qui revient au même, toutes leurs actions et réactions réciproques, ne peuvent être réelles que si elles sont l’expression de quelque chose qui appartient à la nature de chacun de ces êtres. En d’autres termes, tout ce qu’un être subit, aussi bien que tout ce qu’il fait, constituant une « modification » de lui-même, doit nécessairement correspondre à quelqu’une des possibilités qui sont impliquées dans sa nature, de telle sorte qu’il ne peut rien y avoir qui soit purement accidentel, si l’on entend ce mot au sens d’« extrinsèque » comme on le fait communément. Toute la différence n’est donc ici qu’une différence de degré : il y a des modifications qui représentent quelque chose de plus important ou de plus profond que d’autres ; il y a donc, en quelque sorte, des valeurs hiérarchiques à observer sous ce rapport parmi les diverses possibilités du domaine individuel ; mais, à rigoureusement parler, rien n’est indifférent ou dépourvu de signification, parce que, au fond, un être ne peut recevoir du dehors que de simples « occasions » pour la réalisation, en mode manifesté, des virtualités qu’il porte tout d’abord en lui-même.

Il peut aussi sembler étrange, à ceux qui s’en tiennent aux apparences, que certaines infirmités peu graves au point de vue extérieur aient été toujours et partout considérées comme un empêchement l’initiation ; un cas typique de ce genre est celui du bégaiement. En réalité, il suffit de réfléchir tant soit peu pour se rendre compte que, dans ce cas, on trouve précisément à la fois l’une et l’autre des deux raisons que nous avons mentionnées ; et en effet, tout d’abord, il y a le fait que la « technique » rituelle comporte presque toujours la prononciation de certaines formules verbales, prononciation qui doit naturellement être avant tout correcte pour être valable, ce que le bégaiement ne permet pas à ceux qui en sont affligés. D’autre part, il y a dans une semblable infirmité le signe manifeste d’une certaine « dérythmie » de l’être, s’il est permis d’employer ce mot ; et d’ailleurs les deux choses sont ici étroitement liées, car l’emploi même des formules auxquelles nous venons de faire allusion n’est proprement qu’une des applications de la « science du rythme » à la méthode initiatique, de sorte que l’incapacité à les prononcer correctement dépend en définitive de la « dérythmie » interne de l’être.

Cette « dérythmie » n’est elle-même qu’un cas particulier de désharmonie ou de déséquilibre dans la constitution de l’individu ; et l’on peut dire, d’une façon générale, que toutes les anomalies corporelles qui sont des marques d’un déséquilibre plus ou moins accentué, si elles ne sont pas forcément toujours des empêchements absolus (car il y a évidemment là bien des degrés à observer), sont tout au moins des indices défavorables chez un candidat à l’initiation. Il peut d’ailleurs se faire que de telles anomalies, qui ne sont pas proprement des infirmités, ne soient pas de nature à s’opposer à l’accomplissement du travail rituélique, mais que cependant, si elles atteignent un degré de gravité indiquant un déséquilibre profond et irrémédiable, elles suffisent à elles seules à disqualifier définitivement le candidat, conformément à ce que nous avons déjà expliqué plus haut. Telles sont, par exemple, des dissymétries notables du visage ou des membres ; mais, bien entendu, s’il ne s’agissait que de très légères dissymétries, elles ne pourraient même pas être considérées véritablement comme une anomalie, car, en fait, il n’y a sans doute personne qui présente en tout point une exacte symétrie corporelle. Ceci peut d’ailleurs s’interpréter comme signifiant que, dans l’état actuel de l’humanité tout au moins, aucun individu n’est parfaitement équilibré sous tous les rapports ; et, effectivement, la réalisation du parfait équilibre de l’individualité, impliquant la complète neutralisation de toutes les tendances opposées qui agissent en elle, donc la fixation en son centre même, seul point où ces oppositions cessent de se manifester, équivaut par là même, purement et simplement, à la restauration de l’ « état primordial ». On voit donc qu’il ne faut rien exagérer, et que, s’il y a des individus qui sont qualifiés pour l’initiation, ils le sont malgré un certain état de déséquilibre relatif qui est inévitable, mais que précisément l’initiation pourra et devra atténuer si elle produit un résultat effectif, et même faire disparaître si elle arrive à être poussée jusqu’au degré qui correspond à la perfection des possibilités individuelles, c’est-à-dire jusqu’au terme des « petits mystères ».

Nous pouvons aussi, à cette occasion, faire en passant une remarque assez curieuse : c’est que certaines disqualifications initiatiques, surtout du genre de celles dont nous venons de parler en dernier lieu, peuvent en même temps représenter des qualifications en sens contraire, c’est-à-dire à l’égard de la « contre-initiation ». On pourra s’en faire une idée si l’on remarque, par exemple, l’importance attribuée aux dissymétries corporelles dans certaines descriptions de l’Antéchrist ; même si ces descriptions sont surtout symboliques, elles n’en sont pas moins significatives sous ce rapport, puisque cela suppose essentiellement que ces dissymétries sont les marques visibles de la nature même de l’être auquel elles sont attribuées ; et il est évident que l’Antéchrist doit être considéré comme synthétisant en lui toutes les puissances de la « contre-initiation ». Cela se comprend d’ailleurs facilement, car celle-ci, allant au rebours de l’initiation, par définition même, va par conséquent dans le sens d’un accroissement du déséquilibre des êtres, dont le terme extrême est la « désintégration » à laquelle nous avons eu déjà parfois à faire allusion ; mais ce n’est pas le lieu d’y insister davantage, puisque, bien entendu, ce n’est pas de la « contre-initiation » ni des mystères du « Satellite sombre » que nous entendons traiter présentement.

Nous devons encore faire remarquer qu’il est certains défauts qui, sans être tels qu’ils s’opposent à une initiation virtuelle, peuvent l’empêcher de devenir effective ; il va de soi, d’ailleurs, que c’est ici surtout qu’il y aura lieu de tenir compte des différences de méthodes qui existent entre les diverses formes initiatiques ; mais, dans tous les cas, il y aura des conditions de cette sorte à considérer dès lors qu’on entendra passer du « spéculatif » à 1’ « opératif ». Un des cas les plus généraux, dans cet ordre, sera notamment celui des défauts qui, comme certaines déviations de la colonne vertébrale, nuisent à la circulation normale des courants subtils dans l’organisme ; il est à peine besoin, en effet, de rappeler le rôle important que jouent ces courants dans la plupart des processus de réalisation, à partir de leur début même, et tant que les possibilités individuelles ne sont pas dépassées. Il convient d’ajouter, pour éviter toute méprise à cet égard, que, si la mise en action de ces courants est accomplie consciemment dans certaines méthodes, il en est d’autres où il n’en est pas ainsi, mais où cependant cette action n’en existe pas moins effectivement et n’en est même pas moins importante en réalité ; l’examen approfondi de certaines particularités rituéliques, de certains « signes de reconnaissance » par exemple (qui sont en même temps tout autre chose quand on les comprend vraiment), pourrait fournir là-dessus des indications très nettes, bien qu’assurément inattendues pour qui n’est pas habitué à considérer les choses à ce point de vue qui est proprement celui de la « technique » initiatique.

Comme il faut nous borner, nous nous contenterons de ces quelques exemples, peu nombreux sans doute, mais choisis à dessein parmi ceux qui correspondent aux cas les plus caractéristiques et les plus instructifs, de façon à faire comprendre le mieux possible ce dont il s’agit véritablement ; il serait en somme peu utile, sinon tout à fait fastidieux, de les multiplier indéfiniment. Si nous avons tant insisté sur le côté corporel des qualifications initiatiques, c’est qu’il est certainement celui qui risque d’apparaître le moins clairement aux yeux de beaucoup, celui que nos contemporains sont généralement le plus disposés à méconnaître, donc celui sur lequel il y a d’autant plus lieu d’attirer spécialement leur attention. C’est aussi qu’il y avait là une occasion de montrer une fois de plus combien tout ce qui concerne l’initiation est loin des simples théories plus ou moins vagues et nébuleuses que voudraient y voir tant de gens qui, par un effet trop commun de la confusion moderne, ont la prétention de parler de choses dont ils n’ont pas la moindre connaissance réelle, mais qu’ils n’en croient que plus facilement pouvoir « reconstruire » au gré de leur imagination.

Opératifs et spéculatifs

Au cours de notre étude sur les qualifications initiatiques, nous avons été amené à signaler qu’on se méprend très généralement sur le véritable sens qu’il convient d’attribuer aux termes « opératif » et « spéculatif » ; et il nous paraît qu’il y a lieu d’insister plus spécialement sur ce point, parce qu’il y a un étroit rapport entre cette méprise et la méconnaissance, non moins générale à notre époque, de ce que doit être réellement l’initiation. Historiquement, si l’on peut dire, la question se pose d’une façon plus particulière à propos de la Maçonnerie, puisque c’est là que les termes dont il s’agit sont employés habituellement ; mais il n’est pas difficile de comprendre qu’elle a au fond une portée beaucoup plus étendue, et qu’il y a même là quelque chose qui, suivant des modalités diverses, est susceptible de s’appliquer à toutes les formes initiatiques ; c’est ce qui en fait toute l’importance au point de vue où nous nous plaçons.

Le point de départ de l’erreur que nous signalons consiste en ceci : du fait que la forme de l’initiation maçonnique est liée à un métier, ce qui est d’ailleurs loin d’être un cas exceptionnel, et que ses symboles et ses rites, en un mot ses méthodes propres, dans tout ce qu’elles ont de « spécifique », prennent essentiellement leur appui dans le métier de constructeur, on en est arrivé à confondre « opératif » avec « corporatif », s’arrêtant ainsi à l’aspect le plus extérieur et le plus superficiel des choses, ainsi qu’il est naturel pour qui n’a aucune idée ni même aucun soupçon de la « réalisation » initiatique. L’opinion la plus répandue pourrait donc se formuler ainsi : les Maçons « opératifs » étaient exclusivement des hommes de métier ; peu à peu, ils « acceptèrent » parmi eux, à titre honorifique en quelque sorte, des personnes étrangères à l’art de bâtir ; mais, finalement, il arriva que ce second élément devint prédominant, et c’est de là que résulta la transformation de la Maçonnerie « opérative » en Maçonnerie « spéculative », n’ayant plus avec le métier qu’un rapport fictif ou « idéal ». Cette Maçonnerie « spéculative » date, comme on le sait, du début du XVIIIe siècle ; mais certains, constatant la présence de membres non ouvriers dans l’ancienne Maçonnerie « opérative », croient pouvoir en conclure que ceux-là étaient déjà des Maçons « spéculatifs ». Dans tous les cas, on semble penser, d’une façon à peu près unanime, que le changement qui donna naissance à la Maçonnerie « spéculative » marque une supériorité par rapport à ce dont celle-ci est dérivée, comme si elle représentait un « progrès » dans le sens « intellectuel » et répondait à une conception d’un niveau plus élevé ; et on ne se fait pas faute, à cet égard, d’opposer les « spéculations » de la « pensée » aux occupations de métier, comme si c’était là ce dont il s’agit quand on a affaire à des choses qui relèvent, non pas de l’ordre des activités profanes, mais du domaine initiatique.

En fait, il n’y avait anciennement d’autre distinction que celle des Maçons « libres », qui étaient les hommes de métier, s’appelant ainsi à cause des franchises qui avaient été accordées par les souverains à leurs corporations, et peut-être aussi parce que la condition d’homme libre de naissance était une des qualifications requises pour être admis à l’initiation, et des Maçons « acceptés », qui, eux, n’étaient pas des professionnels, et parmi lesquels une place à part était faite aux ecclésiastiques, qui étaient initiés dans des Loges spéciales pour pouvoir remplir la fonction de « chapelain » dans les Loges ordinaires ; mais les uns et les autres étaient également, bien qu’à des titres différents, des membres d’une seule et même organisation, qui était la Maçonnerie « opérative » ; et comment aurait-il pu en être autrement, alors qu’aucune Loge n’aurait pu fonctionner normalement sans être pourvu d’un « chapelain », donc sans compter tout au moins un Maçon « accepté » parmi ses membres ? Il est exact, par ailleurs, que c’est parmi les Maçons « acceptés » et par leur action que s’est formée la Maçonnerie « spéculative » ; et ceci peut en somme s’expliquer assez facilement par le fait que, n’étant pas rattachés directement au métier, et n’ayant pas, par là même, une base aussi solide pour le travail initiatique sous la forme dont il s’agit, ils pouvaient, plus facilement ou plus complètement que d’autres, perdre de vue une partie de ce que comporte l’initiation, et nous dirons même la partie la plus importante, puisque c’est celle qui concerne la « réalisation » ; sans compter qu’ils étaient peut-être aussi, par leur situation sociale et leurs relations extérieures, plus accessibles à certaines influences du monde profane, politiques, philosophiques ou autres, agissant également dans le même sens, en les « distrayant », au sens propre du mot, du travail initiatique, même si elles n’allaient pas jusqu’à les amener à commettre de fâcheuses confusions entre les deux domaines, ainsi que cela ne s’est vu que trop souvent par la suite.

C’est ici que, tout en étant parti de considérations historiques pour la commodité de notre exposé, nous touchons au fond même de la question : le passage de l’« opératif » au « spéculatif », bien loin de constituer un « progrès » comme le voudraient les modernes qui n’en comprennent pas la signification, est exactement tout le contraire au point de vue initiatique ; il implique, non pas forcément une déviation à proprement parler, mais du moins une dégénérescence au sens d’un amoindrissement ; et, comme nous venons de le dire, cet amoindrissement consiste dans la négligence et l’oubli de tout ce qui est « réalisation », car c’est là ce qui est véritablement « opératif », pour ne plus laisser subsister qu’une vue purement théorique de l’initiation. Il ne faut pas oublier, en effet, que « spéculation » et « théorie » sont synonymes ; et il est bien entendu que le mot « théorie » ne doit pas être pris ici dans son sens originel de « contemplation », mais uniquement dans celui qu’il a toujours dans le langage actuel, et que le mot « spéculation » exprime sans doute plus nettement, puisqu’il donne l’idée de quelque chose qui n’est qu’un « reflet », comme l’image vue dans un miroir, c’est-à-dire une connaissance indirecte, par opposition à la connaissance effective qui est la conséquence immédiate de la « réalisation », ou qui plutôt ne fait qu’un avec celle-ci. D’un autre côté, le mot « opératif » ne doit pas être considéré comme un équivalent de « pratique », en tant que ce dernier terme se rapporte toujours à l’« action », de sorte qu’il ne saurait être employé ici sans équivoque ni impropriété ; en réalité, il s’agit de cet « accomplissement » de l’être qu’est la « réalisation » initiatique, avec tout l’ensemble des moyens de divers ordres qui peuvent être employés en vue de cette fin ; et il n’est pas sans intérêt de remarquer qu’un mot de même origine, celui d’« œuvre », est aussi usité précisément en ce sens dans la terminologie alchimique.

Il est dès lors facile de se rendre compte de ce qui reste dans le cas d’une initiation qui n’est plus que « spéculative » : la transmission initiatique subsiste bien toujours, puisque la « chaîne » traditionnelle n’a pas été interrompue ; mais, au lieu de la possibilité d’une initiation effective toutes les fois que quelque défaut individuel ne vient pas y faire obstacle, on n’a plus qu’une initiation virtuelle, et condamnée à demeurer telle par la force même des choses, puisque la limitation « spéculative » signifie proprement que ce stade ne peut plus être dépassé, tout ce qui va plus loin étant de l’ordre « opératif » par définition même. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que les rites n’aient plus d’effet en pareil cas, car ils demeurent toujours, et même si ceux qui les accomplissent n’en sont plus conscients, le véhicule de l’« influence spirituelle » ; mais cet effet est pour ainsi dire « différé » quant à son développement « en acte », et il n’est que comme un germe auquel manquent les conditions nécessaires à son éclosion, ces conditions résidant dans le travail « opératif » par lequel seul l’initiation peut être rendue effective.

À ce propos, nous devons encore insister sur le fait qu’une telle dégénérescence d’une organisation initiatique ne change pourtant rien à sa nature essentielle, et que même la continuité de la transmission suffit pour que, si des circonstances plus favorables se présentaient, une restauration soit toujours possible, cette restauration devant alors être conçue comme un retour à l’état « opératif ». Seulement, il est évident que plus une organisation est ainsi amoindrie, plus il y a de possibilités de déviations au moins partielles ; et ces déviations, tout en n’ayant qu’un caractère accidentel, rendent une restauration de plus en plus difficile en fait, quoique demeurant possible en principe. Quoi qu’il en soit, une organisation initiatique possédant une filiation authentique et légitime, quel que soit l’état auquel elle se trouve présentement, ne saurait jamais être confondu avec une « pseudo-initiation » ni avec la « contre-initiation » : nous avons eu tout récemment l’occasion de constater que cette précision n’était nullement superflue, et nous devons protester formellement, une fois pour toutes, contre toute interprétation tendant, par une confusion volontaire ou involontaire, à appliquer à une organisation initiatique quelconque ce qui, dans nos écrits, se rapporte soit à la « pseudoinitiation », soit à la « contre-initiation ».

D’autre part, l’infériorité du point de vue « spéculatif », telle que nous venons de l’expliquer, montre encore, comme par surcroît, que la « pensée », cultivée pour elle-même, ne saurait en aucun cas être le but que se propose une organisation initiatique comme telle ; celle-ci n’est point un groupement où l’on doive « philosopher », non plus que se livrer à toute autre occupation profane. La « spéculation » philosophique, quand elle s’introduit ici, est déjà une véritable déviation, tandis que la « spéculation » portant sur le domaine initiatique, si elle est réduite à elle-même au lieu de n’être qu’une simple préparation au travail « opératif », constitue seulement cet amoindrissement dont nous avons parlé précédemment. Il y a encore là une distinction importante, mais que nous croyons suffisamment claire pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y insister davantage ; en somme, on peut dire qu’il y a déviation, plus ou moins grave suivant les cas, toutes les fois qu’il y a confusion entre le domaine initiatique et le domaine profane. Ceci ne doit pas être perdu de vue lorsqu’on veut apprécier le degré de dégénérescence auquel une organisation initiatique peut être parvenue ; mais, en dehors de toute déviation, on peut toujours, d’une façon très exacte, appliquer les termes « opératif » et « spéculatif », à l’égard d’une forme initiatique quelle qu’elle soit, et même si elle ne prend pas un métier comme « support », en les faisant correspondre respectivement à l’initiation effective et à l’initiation virtuelle.

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Notes

René Guénon, article : « Sur la notion de l’élite », publ. in Études Traditionnelles, 194 (Février 1936), pp. 45-50.

René Guénon, article : « De la hiérarchie initiatique », publ. in Études Traditionnelles, 195 (Mars 1936), pp. 81-85.

René Guénon, article : « Des qualifications initiatiques », publ. in Études Traditionnelles, 196 & 197 & 198 (Avril & Mai & Juin 1936), pp. 117-123 & pp. 161-167 & pp. 201-206.

René Guénon, article : « Opératifs et spéculatifs », publ. in Études Traditionnelles, 199 (Juillet 1936), pp. 245-250.

► Certains de ces articles seront repris par Guénon pour son Aperçus sur l’initiation paru en 1946 qui est l’un de ses derniers ouvrages.