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La Figure d’adam kadmon dans la Kabbala denudata de Knorr de Rosenroth
Anna maria Vileno

Une lecture chrétienne de la kabbale d’Isaac Louria à la Renaissance

Dans le cadre de l’étude de la circulation des modèles et des savoirs en Europe, nous proposons de nous attacher à la figure de l’adam kadmon, littéralement « homme primordial », telle qu’elle apparaît dans la Kabbala Denudata de Knorr de Rosenroth, à ses caractéristiques et au rôle qu’elle joue au sein du système mis en place par l’auteur. OEuvre composée dans le dernier quart du XVIIe siècle par le mystique et hébraïste allemand Christian Knorr de Rosenroth, la Kabbala Denudata constitue, selon nous, une véritable charnière au sein du mouvement de la kabbale chrétienne et, plus largement, dans l’histoire de la spiritualité européenne. Publiée en 1677, l’œuvre est postérieure à la kabbale chrétienne classique et ouvre la voie à la reformulation de ses principes par l’ésotérisme moderne naissant.

Afin de comprendre la spécificité de l’adam kadmon chez Knorr de Rosenroth, il sera nécessaire de faire un détour par la kabbale lourianique. En effet, l’examen des sources de Knorr de Rosenroth montre que la pensée du Kabbaliste juif Isaac Louria et de ses disciples fut déterminante(1). Louria développe dans les années 1570 un système kabbalistique qui, bien que s’inscrivant parfaitement dans la tradition antérieure, en rénove profondément la lecture. Les œuvres de Louria parviennent en Europe dès la fin du XVIe siècle et intéresseront tout particulièrement les kabbalistes chrétiens. La singularité de Knorr de Rosenroth est d’être le premier à rendre disponible en latin des textes de la kabbale lourianique.

Dans un premier temps, nous examinerons la position qu’occupe la Kabbala Denudata dans l’histoire de la kabbale chrétienne, ensuite nous nous pencherons sur les rapports établis entre la figure du Christ et celle de l’adam kadmon par Christian Knorr de Rosenroth.

Dans un second temps, nous tenterons, d’une part, de montrer que l’auteur s’est basé sur la conception lourianique de l’adam kadmon pour rapprocher la figure d’adam kadmon et celle du Christ et, d’autre part, de comprendre la singularité de la démarche de l’auteur, en la replaçant dans son contexte historique.

Kabbales juive et chrétienne : Christian Knorr de Rosenroth

Il convient de rattacher la Kabbala Denudata(2) de Christian Knorr de Rosenroth à la « kabbale chrétienne », courant issu de la kabbale initialement inhérente au judaïsme(3). Le terme « kabbale » vient de l’hébreu « kabbalah » qui désignait, dans le judaïsme, la « tradition » en général, ou la transmission d’un enseignement de maître à disciple. À partir des XIIe et XIIIe siècles, l’acception du terme se restreint, celui-ci désignant plus précisément la mystique juive et, en particulier, son corpus littéraire fondateur : le Bahir(4) et le Zohar(5). Au fil de son histoire, le terme « kabbale » désignera donc tantôt la tradition, tantôt la mystique juive, tantôt l’ésotérisme, tantôt aussi la magie (on parle alors plutôt de « kabbale pratique »). À la Renaissance, Pic de la Mirandole utilise le terme pour la première fois dans le contexte de la kabbale chrétienne(6). Il est certain que l’intégration par Pic de la kabbale dans la pensée hermétique de Ficin est à l’origine de ce que Frances Yates appelle la « philosophie occulte »(7), elle-même à l’origine des divers mouvements occultistes qui foisonneront au cours des XVIIIe et XIXe siècles tel que, pour ne citer qu’un exemple, l’Ordre kabbalistique de la Rose- Croix, fondé en France en 1888 par Stanislas de Guaïta et Joséphin Péladan.

Concrètement, pour la période qui nous intéresse, à savoir le XVIIe siècle, retenons que les textes kabbalistiques se présentent avant tout sous la forme de commentaires des Écritures et des textes traditionnels. Ces commentaires sont plus ou moins systématiques et font appel à différentes techniques exégétiques, d’ordre principalement linguistique. Ils ont pour ambition de révéler le « sens caché des Écritures », notamment les « raisons profondes » des commandements de la Loi juive.

À partir de la Renaissance, une « kabbale chrétienne » apparaît, se donnant pour objet de scruter les Écritures avec les méthodes mêmes des kabbalistes juifs, en appliquant celles-ci non seulement à l’Ancien mais aussi au Nouveau Testament, et en s’efforçant de trouver dans les écrits de la kabbale juive des arguments en faveur du christianisme(8). Selon François Secret(9), il est possible de faire remonter les racines de la kabbale chrétienne au début du XIIe siècle, si l’on prend en compte les œuvres de juifs convertis au christianisme. La plus célèbre de ces œuvres est le Pugio Fidei (le « Poignard de la foi »), composé en 1278 par le dominicain espagnol Raymond Martin, qui eut une influence considérable jusqu’au XVIe siècle. Le De arcanis catholicae veritatis (« Des secrets de la vérité catholique ») de Pietro Galatino, publié en 1518, en est manifestement inspiré(10). La kabbale chrétienne dans ce cas serait à comprendre dans le contexte de l’apologétique chrétienne(11).

Toutefois, selon une lecture aujourd’hui plus courante dans la recherche spécialisée, la kabbale chrétienne ne connaîtrait son plein développement qu’à la fin du XVe siècle avec des figures comme Pic de la Mirandole(12) et son contemporain le théologien allemand Johannes Reuchlin. Autour de ces personnalités et dans le cadre nouveau de l’Humanisme et de la Renaissance, la kabbale chrétienne assume de nouvelles fonctions. Si la visée apologétique ne disparaît certes pas, du moins une réelle recherche de compréhension et de connaissance se fait-elle jour. L’intérêt religieux, dans le cadre de la prisca theologia, se couple à une démarche philologique(13). Il s’agit pour ces savants de redécouvrir les langues antiques et/ou orientales, l’hébreu au même titre que le grec ou l’égyptien(14). Cette « seconde kabbale chrétienne » serait, selon nous, à envisager dans le cadre de la naissance des Hebraica.

Christian Knorr de Rosenroth — et c’est là ce qui, nous semble-t-il, fait tout l’intérêt de sa démarche — réceptionne, en cette fin de XVIIe siècle, l’une et l’autre branche de la kabbale chrétienne, à savoir l’apologétique chrétienne des XIIe et XIIIe siècles et la nouvelle philologie renaissante. Apologétique, comme en atteste le titre de l’un des traités intégrés à la Kabbala Denudata, sur lequel nous nous attarderons dans la suite : Esquisse de kabbale chrétienne ou Brève application des doctrines des Hébreux kabbalistes, aux dogmes de la nouvelle alliance, dans le but de former une hypothèse profitable à la conversion des Juifs ; renaissante également, dans la mesure où la Kabbala Denudata visait à présenter au public chrétien une anthologie de la kabbale, qui constituait alors le plus vaste corpus de textes kabbalistiques juifs traduits en latin. En particulier, cette anthologie intégrait pour la première fois des textes de la tradition lourianique.

La Kabbala Denudata et l’Adumbratio

La Kabbala Denudata est publiée à Sulzbach en deux tomes : le premier en 1677, le second, quelques années plus tard, en 1684. L’œuvre se présente comme une anthologie incluant des traductions latines d’ouvrages kabbalistiques classiques, comme le Zohar, des œuvres de Cordovero, de Hayym Vital et d’Isaac Louria. Notons que ces ouvrages, hormis le Zohar qui date du XIIIe siècle, appartiennent tous à la dernière phase de production classique de la kabbale juive, que l’on désigne généralement comme la « kabbale de Safed » et qui se développe principalement au XVIe siècle autour d’Isaac Louria. Dans une perspective encyclopédique, l’anthologie offre également une série de lexiques reprenant les principaux termes et concepts kabbalistiques, ainsi que de nombreuses lettres issues de l’abondante correspondance que Knorr entretenait avec des personnalités de son temps comme le philosophe Henry More(15) ou encore l’alchimiste belge François-Mercure van Helmont(16). La Kabbala Denudata demeure, jusqu’à aujourd’hui, la principale source de connaissance de la kabbale pour de nombreux ésotéristes n’ayant pas accès aux sources hébraïques.

Le titre Kabbala Denudata est généralement traduit par « La kabbale dévoilée », ce qui ne va pas sans un affaiblissement du sens originel. Samuel Mathers, un des fondateurs de l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée à la fin du XIXe siècle, proposa une traduction partielle de la Kabbala en anglais, en 1887. Cette traduction assurera à l’œuvre de Rosenroth une large diffusion dans divers milieux occultistes jusqu’à l’époque contemporaine. Dans le contexte occultiste de cette fin de siècle, Samuel Mathers choisit le titre Kabbalah unveiled. En réalité, le terme denudata, du latin denudare, signifie plus précisément « mettre à nu », « découvrir ». Ce terme prend progressivement, en latin tardif, le sens d’« expliquer ». Les termes « expliquer » et « dévoiler » sont approximativement synonymes. Toutefois, le fait que le terme « dévoilé » ait été retenu trahit certainement la faveur dont il jouissait dans les milieux occultistes de la Belle Époque(17). Par conséquent, si l’aspect de « dévoilement » n’est pas étranger à la geste de Knorr, l’aspect d’« explication » ou de « développement » ne doit pas pour autant être négligé.

Le caractère d’apologétique chrétienne de l’œuvre de Knorr apparaît surtout dans un traité intitulé Adumbratio Kabbalae Christianae. Le titre est rendu en français par « Aperçu de kabbale chrétienne ». Remarquons un détail intéressant à propos du terme adumbratio. Le substantif est tiré du verbe latin adumbrare, qui signifie littéralement « mettre à l’ombre ». D’autres acceptions existent comme « esquisser », « retracer à grands traits ». C’est la signification qui apparaît dans notre titre, « Esquisse de kabbale chrétienne ». Mais par accentuation du sens premier, « ombrager », on obtient « obscurcir, voiler » ou encore « cacher ». Dès lors, le substantif adumbratio a pu prendre le sens de « feinte », de « simulation ». En somme, notre traité est tant une « esquisse de kabbale chrétienne » qu’une « simulation de kabbale chrétienne ».

D’un point de vue formel, l’Adumbratio se présente comme un dialogue entre deux personnages, le « Kabbaliste » et le « Philosophe chrétien », dont le but est, selon les termes du Kabbaliste, « de trouver quelque hypothèse dont le bénéfice serait soit que les Juifs comprennent mieux la doctrine chrétienne, soit d’habituer les chrétiens aux modes d’exposer les mystères des Juifs »(18). En effet, selon lui, « il n’est rien de plus urgent que [la] conversion [des Juifs] ». On voit donc bien à quel point le kabbaliste semble prompt à se laisser convertir.

L’adam kadmon dans l’Adumbratio

Au sein de cette argumentation destinée à hâter la conversion des Juifs au christianisme, le concept d’adam kadmon (ou « homme primordial ») occupe une place importante. Le thème est basé sur le premier chapitre d’Ézéchiel qui dépeint le char divin surmonté de la divinité décrite comme une « apparence humaine ». La tradition du Chiur Qomah reprend et développe la description anthropomorphique de la divinité(19). De là, il n’y a qu’un pas vers la cristallisation de la figure de l’adam kadmon.

Le Zohar reprend abondamment ce thème. L’homme primordial, premier émané de Dieu, est décrit comme un être parfait grâce auquel la création devient possible. Cet homme primordial sera très vite rapproché d’Adam, le premier homme. Tous deux ont en effet un rapport privilégié avec la divinité : ils participent de la sainteté divine et inaugurent, dans le cas de l’adam kadmon, la création du monde, dans le cas d’Adam, la création de l’humanité.

Le parallèle entre les deux adams apparaît également dans le christianisme qui l’investit de significations nouvelles, en développant le rapprochement établi par Paul entre l’Adam, premier homme, et le Christ, second et nouvel Adam. Les deux figures se répondent, comme dans un miroir, l’une l’autre. Si toutes deux ouvrent un chapitre de l’histoire de l’humanité, le Premier ou Ancien Adam est celui qui fait chuter l’homme alors que le Nouvel Adam rétablit la relation de l’homme au divin et apporte le salut.

La figure de l’adam kadmon telle qu’elle se présente dans l’œuvre de Hayyim Vital, disciple majeur de Louria, semble avoir fourni à Knorr de Rosenroth les éléments nécessaires à l’assimilation adam kadmon / Christ. Celle-ci constitue la pierre angulaire de l’argumentation et occupe, à elle seule, la première partie de l’Adumbratio. Le parallèle entre l’adam kadmon et le Christ est développé de façon systématique : le Kabbaliste et le Philosophe chrétien s’accordent en effet à leur reconnaître vingt-quatre caractéristiques communes. Parmi celles-ci, retenons leur caractère unique et primordial, leur perfection absolue, leur statut d’intermédiaire entre la Création ou les émanations et la divinité.

Avant d’aller plus avant, il est nécessaire de faire un bref détour par la kabbale lourianique qui sert de socle à ces spéculations. Dans la kabbale de Louria, en effet, le mythe de la création et la place qu’y occupe l’adam kadmon sont particulièrement importants et sensiblement distincts de la tradition kabbalistique plus ancienne. Le récit cosmologique de Louria se présente comme un drame, dont le premier acte se déroule comme suit (20). À l’origine, la présence divine emplissait la totalité du cosmos. L’infinité de la Lumière divine, désignée en hébreu par ein-sof, qui signifie littéralement « sans fin », ne laissait aucun espace libre, dans lequel la création aurait pu prendre place. La divinité éprouva alors le désir de se manifester et d’ainsi faire connaître sa grandeur, sa plénitude et sa gloire. Pour ce faire, la divinité dut contracter l’étendue de sa lumière : à partir d’un point au centre d’elle-même, elle se retira, créant ainsi un espace « libre » de sa présence. Ce retrait, désigné par le terme tsimtsoum (littéralement « contraction »), était nécessaire pour que la création puisse advenir, dans la mesure où l’intensité de la pleine Lumière divine aurait été fatale à tout être créé. Louria nomme l’espace vide, dégagé du sein de la divinité, tehiru. C’est dans cet espace que l’homme primordial aurait émané, de façon à en remplir totalement le vide, devenant de ce fait l’intermédiaire par excellence entre la divinité et la création. C’est ce mythe cosmogonique et anthropogonique qui inspira directement Knorr et, à sa suite, bon nombre de kabbalistes chrétiens.

Comme nous l’avons évoqué plus haut, Knorr de Rosenroth est le premier chrétien à rendre accessible en latin des textes de la kabbale lourianique. Seules une recherche approfondie et une analyse critique des sources et des matériaux dont disposait Knorr permettraient peut-être d’identifier les sources textuelles précises de la Kabbala Denudata(21). Il va de soi que ces recherches dépassent le cadre du présent travail. Cependant, au vu de ressemblances frappantes, il nous a semblé pertinent d’émettre l’hypothèse selon laquelle l’adam kadmon, tel que dépeint par l’Adumbratio, est, tout au moins, d’inspiration lourianique(22).

Examinons quelques-uns des points de convergence postulés par l’Adumbratio.

Premièrement, l’adam kadmon est présenté comme le premier émané de Dieu et celui par qui sont rendues possibles l’émanation et la création des êtres :

Le Kabbaliste : Nos philosophes disent qu’adam kadmon est l’instrument ou Médiateur entre tous les êtres principiés subséquents.

Le Philosophe chrétien : Nous parlons de même du Messie, ou Fils Évangélique. Voyez en Saint Jean 1, 3 : Toutes choses ont été faites par ses mains et sans lui aucune des choses existantes n’eût été faites.(23)

Or, cette fonction de médiateur, d’intermédiaire indispensable attribuée à l’adam kadmon et au Christ trouve un écho dans la kabbale lourianique. En effet :

adam kadmon, le plus ancien des êtres primordiaux. Tous les autres niveaux d’existence viennent après lui.(24) Cet adam kadmon s’étend d’un côté à l’autre, de l’extrémité la plus haute à l’extrémité la plus basse de cet espace vide […]. Tous les autres mondes sont inclus dans cet Adam […]. La lumière de l’Infini est tellement puissante qu’elle ne peut être reçue qu’à travers le filtre de cet adam kadmon […].(25)

Deuxièmement, l’Adumbratio met en parallèle, d’une part, le lieu d’émanation de l’adam kadmon selon la kabbale et, d’autre part, le lieu de la création de l’âme du Messie selon la tradition chrétienne. Cette question prend place dans le cadre de la discussion sur la « cause efficiente » :

Le Kabbaliste : La cause efficiente de cette production [celle des êtres], c’est Dieu lui-même, l’Infini ; sa fin est d’accorder un lieu d’existence aux créatures qui, autrement, ne pourraient soutenir la force de sa lumière. Tout en voilant divers degrés de son aspect sublime, il laissa seulement entre eux un certain espace invariable que nous appelons contraction. Votre philosophie n’admet-elle pas ceci ? Le Philosophe chrétien : Ce sens peut parfaitement être adopté, et lui convient d’autant mieux en toutes circonstances, que Dieu fut appelé Locus, par Saint Paul, au milieu de l’Aréopage. 𝕍 Act. des Ap. ch. XVII, v. 28 : En Lui-même, nous vivons, nous évoluons et nous existons. C’est dans cet espace qu’est d’abord produite l’Âme du Messie, dont l’amplitude est telle qu’elle l’occupe tout entier […].(26)

L’échange qui précède appelle deux commentaires. Premièrement, nous retrouvons, dans la définition du Kabbaliste, le processus du tsimtsoum, la « contraction », acte par lequel la divinité libère en son sein un espace vide de sa présence où la création peut prendre place. Toutefois, il est à noter que l’auteur semble confondre ici deux choses : l’espace vide et le processus de contraction divine dont il est le produit. En effet, Knorr utilise le mot tsimtsoum pour désigner l’espace libéré par Dieu pour sa création. Or, dans la kabbale lourianique, le terme tsimtsoum ne désigne pas tant l’espace, que le processus par lequel cet espace est libéré, l’espace lui-même se nommant tehiru.

La seconde remarque porte sur l’assimilation entre cet espace vide et l’espace dans lequel est produite l’âme du Christ. Cet espace, le Philosophe chrétien le nomme locus, que Paul, dans son discours sur l’Aréopage, aurait assimilé à Dieu. Pour preuve de cela, Knorr invoque Act 17, 28 : En lui-même, nous vivons, nous évoluons, nous existons. Le rapprochement nous semble ici problématique dans la mesure où le terme locus n’apparaît pas dans le verset cité(27). La question se pose donc de savoir de quelle version du Nouveau Testament Knorr disposait.

Il nous faut ici évoquer une spécificité du texte de Knorr. Les références au Nouveau Testament sont données en syriaque et en latin. Comme nous l’avons vu plus haut(28), les citations latines diffèrent légèrement des versions courantes. Le recours au syriaque se justifie, d’après l’auteur, par le fait que le texte syriaque […] est entièrement conforme [aux] écrits kabbalistiques ; c’est pourquoi, afin de s’habituer à ce dialecte, les citations en seront tirées(29). Le plus curieux est que, dans le texte de Knorr, le syriaque est rédigé en alphabet hébraïque, ce qui n’est pas l’usage à l’époque. Or, c’est le cas de l’araméen. Par conséquent, nous pourrions nous poser la question de savoir s’il n’y a pas, dans le chef de Knorr, une confusion entre l’araméen et le syriaque(30).

L’usage du syriaque et l’interprétation originale de Act 17, 28 reflètent certes la visée apologétique de l’auteur, mais surtout le fait que cette apologétique s’accompagne d’une démarche philologique qui se veut scientifique. De plus, loin de « tronquer » les textes kabbalistiques dans le but de leur faire professer les vérités du christianisme, ce qui aurait semblé plus naturel, Knorr livre ici un exemple inverse : c’est le texte du Nouveau Testament qui se voit « extrapolé » pour correspondre à la description kabbalistique du tsimtsoum tel que décrit par la kabbale juive.

Conclusion

Dans le cadre de l’étude de la « circulation des modèles et des savoirs en Europe », plus spécifiquement dans le domaine de la spiritualité, il nous a semblé intéressant de nous arrêter sur cette figure trop peu connue du mystique allemand Christian Knorr de Rosenroth. Celui-ci présente en effet deux avantages qui le relient à notre sujet : en tant que kabbaliste chrétien, il offre l’exemple de la reformulation d’un héritage ésotérique, la kabbale, lors de son passage d’une tradition religieuse à une autre ; par ailleurs, au sein même du mouvement de la kabbale chrétienne, Knorr occupe une position charnière. Historiquement, notre auteur est postérieur à la phase classique de la kabbale chrétienne de Pic et de Reuchlin, mais antérieur à la phase « moderne » ou « occultisante » de la kabbale, intégrée à l’astrologie, à la magie ou à la franc-maçonnerie. Le rôle de la Kabbala Denudata dans l’histoire du mouvement a consisté à rendre disponible à un large public non hébraïsant, un vaste ensemble de textes classiques de la kabbale juive, et notamment lourianique.

Ensuite, nous avons voulu souligner l’influence de la kabbale lourianique sur l’œuvre de Knorr de Rosenroth, clairement perceptible dans le dialogue Adumbration Kabbalae Christianae et notamment dans le traitement qui y est fait du concept d’« homme primordial », d’adam kadmon.

Au cours de notre analyse, plusieurs éléments sont apparus, parmi lesquels la maîtrise des textes de la kabbale par Knorr de Rosenroth. Bien qu’il soit difficile de déterminer avec précision les sources textuelles exactes relatives à l’adam kadmon, nous avons montré que les caractéristiques reconnues à l’« homme primordial » du judaïsme par le personnage du kabbaliste étaient fondées sur une connaissance assez précise de la kabbale lourianique. Ce trait mérite d’être souligné. En effet, la kabbale chrétienne a longtemps souffert d’un grand discrédit et d’un manque de légitimité en milieu académique. Pour Gershom Scholem, pionnier des études académiques sur la kabbale juive, ainsi que pour de nombreux autres historiens, le reproche, devenu un lieu commun, vise généralement les kabbalistes chrétiens accusés, au mieux, de présenter une lecture tendancieuse des sources hébraïques ou, au pire, de corrompre purement et simplement les textes dans le but de les rendre plus « chrétiens »(31). Or, même si, pour Knorr, la conversion des juifs (symbolisée par le personnage du kabbaliste) à la religion chrétienne demeure un des objectifs, ce sont les textes chrétiens qu’il « tire » dans le sens de la kabbale et non l’inverse.

La démarche de notre auteur semble animée à la fois par une grande liberté intellectuelle et par une rigueur toute humaniste. Le climat de liberté hérité de la Renaissance et de la Réforme (n’oublions pas que Knorr est fils de pasteur protestant) est ici joint, à l’aube du siècle classique, au rationalisme naissant. Citons une dernière fois le Philosophe chrétien, qui est sans doute une figure de l’auteur, s’interrogeant sur la question de la préexistence des âmes, condamnée par la tradition. Le Kabbaliste propose :

Passons à notre hypothèse de la préexistence des âmes avant leur entrée dans le corps, ce qui n’est pas permis par vos docteurs et voyons si nous ne trouvons rien qui puisse jeter quelque lumière sur ce sujet.
Le Philosophe chrétien : Toute hypothèse touchant l’origine des âmes, qui est plus conforme que toute autre à la saine raison, approche aussi le plus de la vérité. Or celle de la préexistence remplit cette condition : donc, etc.

Replacée dans le cadre de la naissance de la science moderne, la Kabbala Denudata, la « kabbale expliquée », serait mieux comprise. C’est dans ce sens qu’il faut entendre la démarche philologique et scientifique de l’auteur : son œuvre, à la fois anthologique et encyclopédique, propose des traductions, fournit des lexiques ainsi que des index, met en regard les différentes versions de la Bible, synthétise les enseignements kabbalistiques, indépendamment du dialogue à visée apologétique que nous avons présenté ici.

Historiquement et philosophiquement, la Kabbala Denudata reflète exactement la « crise de la conscience européenne » pour reprendre l’expression de Paul Hazard. C’est pourquoi une réévaluation du rôle des ouvrages de kabbale chrétienne, tel celui de Knorr de Rosenroth, ou d’autres, dans le sillage des travaux pionniers de Frances Yates, Allison Coudert ou Sarah Hutton, permettrait une meilleure compréhension de l’histoire culturelle et « spirituelle » de l’Europe dans son ensemble.


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Notes d’Anna maria Vileno

1. Voir Morgen-Glantz Zeitschrift der Christian Knorr von Rosenroth-Gesellschaft (Frankfurt am Main, Peter Lang, 2006), no 16, consacré à l’étude des sources kabbalistiques juives et chrétiennes de Knorr de Rosenroth.

2. Le titre complet est Kabbala denudata seu Doctrina Hebraeorum transcendentalis et metaphysica atque theologica Opus Antiquissimae Philosophiae Barbaricae variis speciminibus refertissimum, Sulzbach, Abraham Lichtenthaleri, 1677-1684.

3. Pour une introduction à la kabbale, voir les nombreux ouvrages de Gershom Gerhard SCHOLEM, parmi lesquels Les grands courants de la mystique juive, Paris, Payot, 1977. Voir aussi Moshe IDEL, La cabale. Nouvelles perspectives, Paris, Cerf, « Patrimoines. Judaïsme », 1998.

4. Le Livre de la clarté est considéré comme le premier ouvrage de la littérature kabbalistique. Il fut probablement composé en Provence, vers 1180. Pour en savoir plus, voir Le Livre Bahir, introduction, traduction et notes de Nicolas SÉD, Milan, Archè, 1987.

5. Pour une introduction au Zohar, voir Roland GOETSCHEL, La kabbale, Paris, Presses universitaires de France, « Que sais-je ? », 2010. Pour une étude plus approfondie, voir Fischel LACHOWER et Isaiah TISHBY, The Wisdom of the Zohar : An Anthology of Texts, Londres - Washington, The Littman Library of Jewish Civilization, 1994.

6. Sur le rôle fondateur de Pic dans l’histoire de la kabbale chrétienne, voir l’ouvrage de Chaïm WIRSZUBSKI, Pic de la Mirandole et la cabale, Paris - Tel-Aviv, L’éclat, « Philosophie imaginaire », 2007.

7. Frances YATES, The Occult Philosophy in the Elizabethan Age [1979], Londres – New York, Routledge, 2008.

8. Kabbalistes chrétiens, Paris, Albin Michel, « Cahiers de l’Hermétisme », 1979, p. 11.

9. François SECRET, Les kabbalistes chrétiens de la Renaissance, Milan, Archè - Arma Artis, 1985, pp. 8-23.

10. Sur Pietro Galatino, voir Anna MORISI, « Galatino et la kabbale chrétienne », dans Kabbalistes chrétiens, op. cit., pp. 211-231.

11. François SECRET, Les kabbalistes chrétiens de la Renaissance, op.cit., p. XXXIV.

12. Sur les rapports de Pic et la kabbale, voir Chaïm WIRSZUBSKI, Pic de la Mirandole et la cabale, op. cit.

13. Peter Burke va plus loin en affirmant que l’humanisme est dominé par la philologie bien plus que par la philosophie. Cf. Peter BURKE, La Renaissance européenne, Paris, Seuil, « Points. Histoire », 2000, p. 43.

14. Ou encore l’arabe qui occupait une place non négligeable, notamment chez Guillaume Postel, inquiet de ne pouvoir intégrer la version arabe du Nouveau Testament dans les polyglottes d’Anvers et d’Alcala. Cf. Robert WILKINSON, The Kabbalistics Scholars of the Antwerp Polyglot Bible, Leiden - Boston, Brill, « Studies in the History of Christian Traditions », 2007, p. 3.

15. Sarah HUTTON, « Henry More, Anne Conway and the Kabbalah : A Cure for the Kabbalist Nightmare ? », dans Allison P. COUDERT (et al.), Judaeo-Christian Intellectual Culture in the Seventeenth Century, Boston, Kluwer Academic Publishers, 1999, pp. 27-42.

16. Knorr avait traduit en allemand et édité les œuvres du père de ce dernier, Jean- Baptiste van Helmont, en 1648. Sur van Helmont, voir Allison P. COUDERT, The Impact of the Kabbalah in the Seventeenth Century : The Life and Thought of Francis Mercury van Helmont, Leiden, Brill, 1999.

17. Comme en atteste le titre de l’ouvrage d’Helena Petrovna Blavatsky (Isis Unveiled, New York, 1877), qui rencontra un vif succès.

18. Christian KNORR DE ROSENROTH, « Adumbratio Kabbalae Christianae », p. 3 (dans Kabbala Denudata, op. cit.). Pour la traduction française, nous nous sommes inspirée de la version française anonyme Adumbratio Kabbalae Christianae (Milan, Sebastiani - Archè, 1975).

19. Cf. Peter SCHÄFER, Le dieu caché et révélé. Introduction à la mystique juive ancienne, Paris, Cerf, « Patrimoines. Judaïsme », 1993, pp. 61-64.

20. Le résumé se base sur Lawrence FINE, Physician of the Soul, Healer of the Cosmos, Stanford, Stanford University Press, 2003, pp. 126 et sq.

21. Pour une ébauche de ce travail de longue haleine, voir Morgen-Glantz Zeitschrift der Christian Knorr von Rosenroth-Gesellschaft, op. cit.

22. Toutes les références à la kabbale lourianique présentées ici sont tirées de Hayyim VITAL, Sefer Etz Hayyim, Menahem HEILPRIN (dir.), Varsovie, 1890. Traduction partielle dans The Tree of Life, traduction et notes par Donald Wilder MENZI et Zwe PADEH, New York, Arizal Publications, 2008.

23. Christian KNORR DE ROSENROTH, « Adumbratio kabbalae christianae », dans Kabbala Denudata, op. cit., p. 9. Il faut remarquer que les citations bibliques de l’auteur ne correspondent pas aux versions courantes. Nous y reviendrons.

24. Hayyim VITAL, Sefer Etz Hayyim, op. cit., p. 24.

25. Ibidem.

26. Christian KNORR DE ROSENROTH, « Adumbratio kabbalae christianae », dans Kabbala Denudata, op. cit., pp. 5-6.

27. Les versions latines que nous avons pu consulter donnent à cet endroit in ipso (Vulgate) ou per ipsum (Érasme). Par ailleurs, une étude plus approfondie devrait examiner les rapports possibles entre le locus et la notion de makom, terme hébraïque désignant l’« espace », le « lieu » mais aussi « Dieu » dans la littérature rabbinique.

28. Cf. note 23.

29. Christian KNORR DE ROSENROTH, « Adumbratio kabbalae christianae », dans Kabbala Denudata, op. cit., p. 4.

30. Plusieurs éléments portent à croire que l’usage des langues et le statut que leur accorde l’auteur mériteraient un examen approfondi. Hormis les curiosités soulignées ici, il faut tenir compte de l’amitié de Knorr de Rosenroth avec François-Mercure van Helmont (auteur du Alphabeti vere naturalis hebraici brevissima delineatio, publié à Sulzbach en 1667) ainsi que de la polémique, contemporaine à ces auteurs, sur le statut de la langue sacrée.

31. Dans l’avant-propos à sa traduction du Zohar en français, Charles Mopsik note : Depuis longtemps accessible en anglais dans une honnête quoique très incomplète traduction, cette œuvre marquante de la cabale n’avait fait l’objet en français que d’une version non seulement approximative mais déficiente et souvent falsifiée, entreprise il y a plus de soixante-dix ans par Jean de Pauly (dans Charles MOPSIK, Le Zohar, Paris, Verdier, « Les dix paroles », 1981, pp. 7-8). Voir aussi la préface d’Umberto ECO à Moshe IDEL, Mystiques messianiques. De la kabbale au hassidisme. XIIIe-XIXe siècle, Paris, Calmann-Lévy, 2005.

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Notes

Anna maria Vileno, article : « La figure d’adam kadmon dans la Kabbala Denudata de Knorr de Rosenroth », publ. in Esthétique et spiritualité, 2 (2012).

► Anna maria Vileno est chercheuse de l’Université libre de Bruxelles et spécialisée dans la qabale chrétienne.

► La collection Esthétique et spiritualité publie les actes du séminaire homonyme dont l’objet est l’étude des manifestations de la spiritualité (religieuse ou non) dans les faits de culture en Europe.