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Spiritualisme et matérialisme, Réponse à Camille Saint-Saens
Camille Flammarion

Mon cher ami,

Votre savant et charmant article de la Nouvelle Revue vient de passer sous mes yeux, — un peu tardivement, mais, comme vous le savez, j’habite plus souvent le ciel que la terre, — et je l’ai lu comme on écoute une de ces puissantes symphonies dont vous avez le secret, dans lesquelles la science rivalise avec l’art pour produire sur nos esprits le maximum de l’effet. Vous semblez, dans cet article, effleurer le sujet. En réalité vous nous en laissez entrevoir toutes les profondeurs.

Vous avez absolument raison de dire que les mots spiritualisme et matérialisme ne sont vraiment plus aujourd’hui que des mots, puisque l’essence des choses nous reste inconnue et que les récentes découvertes de la science font reposer le monde visible sur un monde invisible qui en est, en quelque sorte, le substratum. Je vous remercie d’avoir signalé ma modeste excursion dans ce domaine de « l’Inconnu », mais je viens vous demander la permission de répondre à votre interprétation. Vous paraissez craindre que l’étymologie du mot psychique ait exercé une influence sur ma pensée. Les faits exposés dans mon livre ne conduisent pas, selon vous, à admettre l’existence de l’âme. Ces faits, que d’ailleurs vous acceptez avec raison comme authentiques, établiraient seulement ceci : « la force inconnue qui produit la pensée aurait le pouvoir de se projeter en dehors des limites du corps, un cerveau pourrait agir à distance sur d’autres cerveaux ; il ne s’ensuit pas que cette force soit de nature spirituelle, indépendante du cerveau. »

Voilà l’argumentation que je voudrais examiner et disséquer.

Prenons un fait, si vous le voulez bien, et analysons-le. Une jeune femme m’a apporté, dans mon cabinet, à Paris, la relation suivante, dans laquelle je supprime les noms :

Le jour de notre première entrevue, j’avais 20 ans ; lui en avait 32 : nos relations durèrent pendant sept ans. Nous nous aimions tendrement.

Un jour, mon ami m’annonça, non sans chagrin, que sa situation, sa pauvreté, etc., etc., le forçaient au mariage, et dans ses explications embarrassées je sentais un vague désir que nos relations n’en fussent pas trop interrompues.

Je coupai court à ce pénible entretien et, malgré mon immense chagrin, je ne revis plus mon ami, ne voulant pas, dans mon amour unique et absolu, partager avec une autre et de bonne grâce cet homme que j’aimais tant.

J’appris plus tard, indirectement, qu’il était marié et père d’un enfant.

Quelques années après ce mariage, une nuit d’avril 1893, je vis entrer dans ma chambre une forme humaine : cette forme, de haute taille, était enveloppée d’un drap blanc qui lui recouvrait la figure. Je la vis avec terreur s’avancer, se pencher sur moi, puis je sentis des lèvres se coller aux miennes ; mais quelles lèvres ! je n’oublierai jamais l’impression qu’elles me produisirent ; je ne sentis ni pression, ni mouvement, ni chaleur, rien que du froid, le froid d’une bouche morte !

Cependant j’éprouvai une détente, un grand bien-être pendant ce long baiser, mais à aucun moment de ce rêve, ni le nom, ni l’image de l’ami perdu ne se présentèrent à mon esprit. Au réveil je ne pensai plus ou peu à ce rêve, jusqu’au moment où, vers midi, parcourant le journal de…, je lus ce qui suit :

On nous écrit de X… que hier ont eu lieu les obsèques de M. Y… » (ici les qualités du défunt), puis l’article se terminait en attribuant cette mort à une fièvre typhoïde causée par le surmenage de fonctions remplies avec conscience. « Cher ami, pensai-je, débarrassé des conventions mondaines, tu es venu me dire que c’est moi que tu aimais et que tu aimes encore par delà la mort ; je te remercie et je t’aime toujours. »

« Mlle Z. »

Voilà le fait tel qu’il s’est produit : l’ancienne et commode hypothèse d’une hallucination simple ne nous satisfait plus aujourd’hui. Ce qu’il s’agit d’expliquer, c’est la coïncidence de la mort avec cette apparition. Les manifestations de ce genre sont si nombreuses que les coïncidences ne peuvent plus être considérées comme fortuites, et qu’elles indiquent une relation de cause à effet. Vous et moi, libres de tous préjugés, nous admettons que Mlle Z… a vu et senti la présence de son ami à ce moment critique de son départ de ce monde. Des centaines d’exemples du même ordre sont là. Mais nous différons dans l’interprétation : vous ne voyez là qu’un acte cérébral du mourant. Moi, j’y vois un acte psychique.

Sans doute, il est toujours difficile de faire la part de ce qui appartient à l’esprit, à l’âme, et de ce qui appartient au cerveau, et nous nous laissons naturellement guider dans nos appréciations et dans nos jugements par le sentiment intime qui résulte en nous de la discussion des phénomènes. Or n’est-ce pas essentiellement ici une manifestation de la pensée ? Pour moi, voici ce que j’imagine. Au moment de mourir, cet homme a pensé à cette femme, à cette amie des jours ensoleillés, a eu pour elle un regret, un remords peut-être, et, qui sait, peut-être aussi une espérance en l’au-delà. Comme le magnétiseur agit sur son sujet, il est allé jusqu’à elle, malgré la distance, d’ailleurs faible (une centaine de kilomètres), a impressionné son cerveau, s’est manifesté à elle. Ce n’est pas, bien entendu, qu’un fantôme quelconque ce soit transporté d’une ville à une autre. Non, c’est un mouvement vibratoire de l’éther, selon toute probabilité ; c’est de la télégraphie sans fil.

Il y là une transmission mentale, une communication de pensée qui a pris une certaine forme. À la rigueur, on peut n’admettre que deux cerveaux, une transmission purement nerveuse, physiologique, physique, mécanique, ce que vous voudrez (le nom n’y fait rien), en un mot matérielle, comme on dit, et non d’origine psychique, spirituelle. Cependant la balance ne semble-t-elle pas pencher de ce côté-ci ? Or elle penche de plus en plus vers une cause psychique, spirituelle, animique, à mesure que nous avançons dans l’étude de ces phénomènes. Voyons, par exemple, un second cas.

Étudiant à l’Université de Kiev, déjà marié, j’étais allé passer l’été à la campagne chez ma sœur, habitant une terre non loin de Pskow. En revenant par Moscou, ma femme adorée tomba subitement malade de l’influenza, et, malgré son extrême jeunesse, fut rapidement brisée. Une paralysie du cœur l’emporta subitement, comme un coup de foudre.

Je n’essayerai pas de vous dépeindre ma douleur et mon désespoir. Mais voici ce que je crois devoir signaler à votre savoir, le problème dont je désire ardemment recevoir la solution.

Mon père habitait Poulkovo, il ignorait la maladie de sa charmante belle-fille, et la savait avec moi à Moscou. Quelle ne fut pas sa surprise de la voir à côté de lui, comme il sortait de sa maison, l’accompagnant pendant un instant ! Elle disparut aussitôt. Saisi d’effroi et d’angoisse, il nous adressa à l’heure même un télégramme pour s’informer de la santé de ma chère compagne. C’était le jour de sa mort…

Je vous serais reconnaissant pour toute ma vie de m’expliquer ce fait extraordinaire.

« Wenecian Bililowsky,
studiosius medicinæ, Nikolskaja, 21, à Kiev. »

Dans cet exemple encore, n’avons-nous pas l’impression d’une origine non matérielle du phénomène, d’une cause morale, mentale, indiquant non seulement l’existence de facultés inconnues dans l’être humain, mais encore l’existence d’un être intellectuel agissant ? Je ne puis pas voir l’œuvre de l’anatomie, de la physiologie animale ou de la chimie organique dans ce genre de faits.

Examinons encore un autre exemple, différent aussi des deux précédents, quoique appartenant comme eux à la télépathie. Écoutons le récit de l’observateur.

Dans les premiers jours de novembre 1869, je partis de Perpignan (Ceux qui suivent les Annales des Sciences psychiques depuis leur fondation se rappelleront sans doute ce cas que nous avons publié dans le n° 1 de 1891, page 31 ; mais outre que tous nos lecteurs actuels ne le connaissent pas, ce serait nuire à l’argumentation de M. Camille Flammarion que ne pas le reproduire. — D.), ma ville natale, pour aller continuer mes études de pharmacie à Montpellier. Ma famille se composait, à cette époque, de ma mère et de mes quatre sœurs. Je la laissai très heureuse et en parfaite santé.

Le 22 du même mois, ma sœur Hélène, une superbe fille de 18 ans, la plus jeune et la préférée, réunissait à la maison maternelle quelques-unes de ses jeunes amies. Vers 3 heures de l’après-dîner elles se dirigèrent, en compagnie de ma mère, vers la promenade des Platanes. Le temps était très beau. Au bout d’une demi-heure ma sœur fut prise d’un malaise subit : « Mère, dit-elle, je sens un frisson étrange courir par tout mon corps ; j’ai froid, et ma gorge me fait grand mal. Rentrons. »

Douze heures après, ma bien-aimée sœur expirait dans les bras de ma mère, asphyxiée, terrassée par une angine couenneuse que deux docteurs furent impuissants à dompter.

Ma famille, — j’étais le seul homme pour la représenter aux obsèques, — m’envoya télégramme sur télégramme à Montpellier. Par une terrible fatalité que je déplore encore aujourd’hui, aucun ne me fut remis à temps.

Or dans la nuit du 23 au 24, dix-huit heures après la mort de la pauvre enfant, je fus en proie à une épouvantable hallucination.

J’étais rentré chez moi à 2 heures du matin, l’esprit libre et encore tout plein du bonheur que j’avais éprouvé dans les journées des 22 et 23, consacrées à une partie de plaisir. Je me mis au lit très gai. Cinq minutes après j’étais endormi.

Sur les 4 heures du matin, je vis apparaître devant moi la figure de ma sœur, pâle, sanglante, inanimée, et un cri perçant, répété, plaintif, venait frapper mon oreille : Que fais-tu, mon Louis ? Mais viens donc, mais viens donc !

Dans mon sommeil nerveux et agité, je pris une voiture ; mais,hélas! malgré des efforts surhumains, je ne pouvais pas la faire avancer.

Et je voyais toujours ma sœur pâle, sanglante, inanimée, et le même cri perçant, répété, plaintif, venait frapper mon oreille : Que fais-tu, mon Louis ? mais viens donc, mais viens donc !

Je me réveillai brusquement, la face congestionnée, la tête en feu, la gorge sèche, la respiration courte et saccadée, tandis que mon corps ruisselait de sueur.

Je bondis hors de mon lit, cherchant à me ressaisir… Une heure après, je me recouchai ; mais je ne pus retrouver le repos.

A 11 heures du matin j’arrivai à la pension, en proie à une insurmontable tristesse. Questionné par mes camarades, je leur racontai le fait brutal tel que je l’avais ressenti. Il me valut certaines railleries. A 2 heures je me rendis à la Faculté, espérant trouver dans l’étude quelque repos.

En sortant du cours, à 4 heures, je vis une femme en grand deuil s’avancer vers moi. À deux pas de moi elle souleva son voile. Je reconnus ma sœur aînée qui, inquiète sur moi, venait, malgré son extrême douleur, demander ce que j’étais devenu.

Elle me fit part du fatal événement que rien ne pouvait me faire prévoir, puisque j’avais reçu des nouvelles excellentes de ma famille le 22 novembre au matin.

Tel est le récit que je vous livre, sur l’honneur, absolument vrai. Je n’exprime aucune opinion, je me borne à raconter.

Vingt ans se sont écoulés depuis lors, l’impression est toujours aussi profonde, — maintenant surtout, — et si les traits de mon Hélène ne m’apparaissent pas avec la même netteté, j’entends toujours ce même appel plaintif, multiplié, désespéré : « Que fais-tu donc, mon Louis? Mais viens donc, « mais viens donc ! »

« Louis Noell,
Pharmacien, à Cette. »

Telle est la narration du phémonène psychique. Si vous ne sentez pas, mon cher ami, que le cerveau de la morte, dix-huit heures après le décès, n’est pas la cause de cette impression ; qu’il y a là autre chose que l’organisme matériel ; que, soit que l’esprit de M. Noell se soit transporté pendant le sommeil vers sa sœur morte, soit que l’action télépathique ait eu celle-ci comme point d’émanation, nous sommes en présence d’une action appartenant au domaine de l’âme et non à celui du corps et nous portant à penser que lame existe personnellement et n’est pas un effet, une fonction,une sécrétion du cerveau ; non, si vous ne le sentez pas, vous, l’artiste et le penseur que je connais, c’est que vous ne vous êtes pas donné le temps de peser le problème.

Que voulez-vous que le cerveau de cette jeune fille ait fait dix-huit heures après sa mort ? Toute hypothèse « matérielle » est invraisemblable. Le plus simple serait de nier, je veux dire de déclarer que le jeune étudiant a eu là tout simplement un cauchemar, et que par hasard ce cauchemar a coïncidé avec la mort de sa sœur. Oui, c’est là le plus simple. Mais cette solution vous satisfait-elle ? Vous satisfait-elle surtout lorsque vous avez sous les yeux des centaines de relations du même ordre ? Vous satisfait-elle aussi dans les cas où le narrateur a vu, ce qui s’appelle vu, à distance, tous les détails d’une mort, d’un suicide, d’un accident, d’un incendie ? Non. Vous avez l’esprit trop scientifique et d’une exigence trop rationnelle pour pouvoir être satisfait de cette vieille hypothèse du hasard, et vous savez que le calcul des probabilités nous prouve qu’elle est inacceptable.

Alors quoi ?

Alors autre chose : le problème psychique est ouvert, avouons-le sans réticence.

Je ne me charge pas de l’expliquer. La science n’en est pas encore là. Admettre et expliquer sont deux. Nous sommes forcés d’admettre les faits, lors même que nous ne les expliquons pas. Un homme passe au coin d’une rue et reçoit un pot de fleurs sur la tête : il est bien forcé de l’enregistrer sans pour cela expliquer d’où il vient et comment la verticale et l’horizontale se sont rencontrées juste à point sur sa tête.

Non, vraiment, ce que nous appelons la matière et ses propriétés ne suffît pas pour expliquer ces faits, et voilà pourquoi ils sont d’un autre ordre, d’un ordre qui a tous les droits à être qualifié de « psychique » et qui conduit à admettre l’existence d’âmes, d’esprits, d’êtres intellectuels, spirituels, qui ne sont pas de simples fonctions cérébrales.

La transmission mentale, la vue à distance sans l’aide des yeux et la vue des choses à venir ne donnent-elles pas les mêmes témoignages ? La transmission mentale n’est pas douteuse, notamment entre un magnétiseur et son sujet. Je pourrais vous en rappeler mille exemples. En voici un, peu sentimental, assurément, mais bien caractéristique, cité par le Dr Bertrand, l’un des expérimentateurs les plus compétents dans la question,

Un magnétiseur fort imbu d’idées mystiques avait un somnambule qui, pendant son sommeil, ne voyait que des anges et des esprits de toute espèce : ces visions servaient à confirmer de plus en plus le magnétiseur dans sa croyance religieuse. Comme il citait toujours les rêves de son somnambule à l’appui de son système, un autre magnétiseur de sa connaissance se chargea de le détromper en lui montrant que son somnambule n’avait les visions qu’il rapportait que parce que le type en existait dans sa propre tête. Il proposa, pour prouver ce qu’il avançait, de faire voir au même somnambule la réunion des anges du paradis à table et mangeant un dindon.

Il endormit donc le somnambule, et au bout de quelque temps lui demanda s’il ne voyait rien d’extraordinaire. Celui-ci répondit qu’il apercevait une grande réunion d’anges. « Et que font-ils ? dit le magnétiseur. — Ils sont autour d’une table et ils mangent. » Une ne put indiquer cependant quel était le mets qu’ils avaient devant eux.

C’est là un exemple de suggestion mentale comme vous en connaissez beaucoup vous-même. La volonté du magnétiseur agit, sans la parole, sur le sujet. Sans doute, nous pouvons dire ici que c’est l’action d’un cerveau sur un autre, mais ne semble-t-il pas que le cerveau n’est qu’un instrument de la volonté ? Je ne féliciterais pas plus le cerveau de penser que je ne féliciterais une lunette de bien voir Saturne. Ne semble-t-il pas que le cerveau est l’organe de la pensée comme l’œil est l’organe de la vision ?

Et la vue à distance, en rêve ? Ne nous met-elle pas en présence d’un être spirituel doué de facultés spéciales ? Un marin, par exemple, m’écrit de Brest :

De 1870 à 1874, j’avais un frère employé à l’arsenal de Fou-Tchéou en Chine, comme monteur mécanicien. Un de ses amis, mécanicien et compatriote de la même ville (Brest), également à l’arsenal de Fou-Tchéou, vint un matin voir mon frère à son logement et lui raconta ce qui suit : « Mon cher ami, je suis navré, j’ai rêvé cette nuit que mon jeune enfant était mort du croup, sur un édredon rouge. » Mon frère se moqua de sa crédulité, parla de cauchemar, et pour dissiper cette impression invita son ami à déjeuner. Mais rien ne put distraire celui-ci : pour lui, son enfant était mort.

La première lettre qu’il reçut de France après ce récit, et qui était de sa femme, lui annonçait la mort de son enfant, mort du croup, dans de grandes souffrances, et, coïncidence bizarre, sur un édredon rouge, la même nuit du rêve.

À la réception de cette lettre, il vint tout en larmes la montrer à mon frère, duquel je tiens ce récit.

Ces sortes de faits, très nombreux également, n’indiquent-ils pas dans l’homme autre chose que le corps ?

Que pensez-vous aussi de la vision suivante?

Mon père avait un ami d’enfance, le général Charpentier de Cossigny, qui m’avait toujours témoigné beaucoup d’affection. Comme il était atteint d’une maladie nerveuse qui rendait son humeur assez bizarre, nous ne nous étonnions jamais qu’il nous fît quelquefois trois ou quatre visites coup sur coup, puis qu’il restât des mois sans se montrer. En novembre 1892 (il y avait près de trois mois que nous n’avions pas vu le général), comme je souffrais d’une forte migraine, j’étais allé me coucher de bonne heure. J’étais au lit depuis un temps assez long, et je commençais à m’endormir, quand j’entendis mon nom, prononcé d’abord à voix basse, puis un peu plus haut. Je prêtai l’oreille, pensant que c’était mon père qui m’appelait, mais je l’entendis dormir dans la pièces voisine et son souffle était très égal, comme celui de quelqu’un endormi depuis longtemps. Je m’assoupis de nouveau et j’eus un rêve. Je vis l’escalier de la maison que le général habitait (7, cité Vaneau). Il m’apparut lui-même accoudé à la rampe du palier du premier étage ; puis il descendit, vint à moi et m’embrassa au front. Ses lèvres étaient si froides que le contact me réveilla. Je vis alors distinctement, au milieu de ma chambre, éclairée par le reflet du gaz de la rue, la silhouette haute et fine du général qui s’éloignait. Je ne dormais pas, puisque j’entendis 11 heures sonner au lycée Henri IV et que je comptai les coups. Je ne pus me rendormir, et l’impression froide des lèvres de notre vieil ami me resta au front toute la nuit. Au matin, ma première parole à ma mère fut : « Nous aurons des nouvelles du général de Cossigny, je l’ai vu cette nuit. »

Quelques instants après, mon père trouvait dans son journal la nouvelle de la mort de son vieux camarade, arrivée la veille au soir, à la suite d’une chute dans l’escalier.

« Jean Dreuilhe,
« 36, rue des Boulangers, Paris. »

Comme dans le cas précédent, et comme dans tous les autres analogues, il est difficile de ne pas admettre que l’esprit voit à distance.

Vous avez dû remarquer aussi le cas du maréchal Serrano, cité par sa femme.

Depuis douze longs mois, une maladie bien grave, hélas ! puisqu’elle devait l’emporter, minait la vie de mon mari. Sentant que sa fin approchait à grands pas, son neveu, le général Lopez Dominguez, se rendit auprès du président du conseil des ministres, M. Canovas, pour obtenir qu’à son décès Serrano fût enterré, comme les autres maréchaux, dans une église.

Le roi, alors au Prado, repoussa la demande du général Lopez Dominguez. Il ajouta pourtant qu’il prolongerait son séjour dans le domaine royal afin que sa présence à Madrid n’empêchât pas que l’on pût rendre au maréchal les honneurs militaires dus au rang et à la situation qu’il occupait dans l’armée.

Les souffrances du maréchal augmentaient chaque jour ; il ne pouvait plus se coucher et restait constamment dans un fauteuil. Un matin, à l’aube, mon mari, qu’un état de complet anéantissement, causé par l’usage de la morphine, paralysait entièrement, et qui ne pouvait faire un seul mouvement sans l’aide de plusieurs aides, se leva tout à coup seul, droit et ferme, et d’une voix plus sonore qu’il ne l’avait jamais eue de sa vie, il cria dans le grand silence de la nuit :

« Vite, qu’un officier d’ordonnance monte à cheval et coure au Prado : le roi est mort ! »

Il retomba épuisé dans son fauteuil. Nous crûmes tous au délire, et nous nous empressâmes de lui donner un calmant.

Il s’assoupit, mais quelques minutes après, de nouveau, il se leva. D’une voix affaiblie, presque sépulcrale, il dit :

« Mon uniforme, mon épée : le roi est mort ! »

Ce fut sa dernière lueur de vie. Après avoir reçu, avec les derniers sacrements, la bénédiction du pape, il expira. Alphonse XII mourut sans ces consolations.

Cette soudaine vision de la mort du roi par un mourant était vraie. Le lendemain, tout Madrid apprit avec stupeur la mort du roi, qui se trouvait presque seul au Prado.

Le corps royal fut transporté à Madrid. Par ce fait Serrano ne put recevoir l’hommage qui avait été promis.

On sait que lorsque le roi est au palais de Madrid, les honneurs sont seulement pour lui, même s’il est mort, tant que son corps s’y trouve.

Est-ce le roi lui-même qui apparut à Serrano ? Le Prado est loin ; tout dormait à Madrid ; personne, si ce n’est mon mari, ne savait rien. Comment apprit-il la nouvelle ?

Voilà un sujet de méditation.

« Comtesse de Serrano,
Duchesse de la Torre. »

Ainsi voilà un moribond, doublement anéanti par l’usage de la morphine, qui signale une mort imprévue et inconnue de tout le monde. Là aussi, comment se défendre de la conclusion que son âme a vu à distance, a perçu, d’une manière quelconque, l’événement arrivé ?

La vue à distance, notamment en somnambulisme et en rêve, est démontrée par un nombre si considérable d’observations qu’elle est incontestable. Je n’y puis voir un appui en faveur des hypothèses dites matérialistes ; j’y vois au contraire autant d’arguments en faveur d’un être psychique doué de facultés spéciales.

Mais que direz-vous des rêves prémonitoires et de la vue précise, par l’esprit, d’événements qui ne sont pas encore arrivés ? C’est par là qu’il me semble fort opportun de couronner cette réponse.

Lisez, par exemple, ce rêve, d’ailleurs banal, et qui n’a rien de préparé pour les théories philosophiques transcendantes.

J’allais au collège comme externe et, dans mon rêve, je me vis traversant la place de la République, à Paris, une serviette sous le bras, quand exactement en face des magasins du Pauvre-Jacques un chien passa, poursuivi par une bande de gamins qui le maltraitaient. J’en vis exactement le nombre, huit. Les employés commençaient à faire leur éventaire, une marchande des quatre saisons passait avec sa voiture pleine de fruits et de fleurs.

Le lendemain matin, me rendant au collège, je vis dans le même cadre, à la même place, la scène que j’avais vue en rêve. Rien n’y manquait, le chien courait dans le ruisseau, les huit gamins le poursuivaient, la marchande des quatre saisons remontait avec sa voiture, gagnant le boulevard Voltaire, et les employés du Pauvre-Jacques disposaient leurs tissus à la porte de leur magasin.

« D. Hannais,
10, avenue Lagache, à Villemonble (Seine). »

Si le cerveau, organe physique, est capable, avec toutes les sécrétions imaginables, de voir ainsi tous les détails d’un fait qui n’est pas encore arrivé, il faut, je crois, supprimer à l’Institut l’Académie des sciences morales et la remplacer par l’Académie de médecine, ou, plus simplement encore, par une clinique quelconque.

Voir l’avenir ! Ne sommes-nous pas ici en plein psychisme ? Remarquez bien que ces rêves prémonitoires ne sont pas très rares non plus. J’en ai cité un certain nombre ; j’en connais beaucoup d’autres. Vous souvenez-vous de celui-ci, qui m’a été conté par le père de la charmante pensionnaire du second Théâtre Français ?

En 1869, au moment du plébiscite, j’ai eu un rêve, pour mieux dire un cauchemar terrible.

Dans ce cauchemar je me voyais soldat, nous avions la guerre, je ressentais tous les besoins de la vie militaire : la marche, la faim, la soif ; j’entendais les commandements, la fusillade, le bruit du canon ; je voyais tomber des morts et des blessés à mes côtés, entendant leurs cris.

Tout à coup je me trouvai dans un pays, dans un village, où nous dûmes soutenir une attaque terrible de l’ennemi, et c’étaient des Prussiens, des Bavarois et des cavaliers (dragons badois) — notez bien que jamais je n’avais vu de ces uniformes, qu’il n’était nullement question de guerre. — À un certain moment, je vis un de nos officiers monter dans le clocher du village, muni d’une jumelle, pour se rendre compte des mouvements de l’ennemi, puis redescendre, nous former en colonne d’attaque, faire sonner la charge et nous lancer en avant au pas de course, à la baïonnette, sur une batterie prussienne.

À ce moment de mon rêve, étant aux prises corps à corps avec les artilleurs de cette batterie, je vis l’un d’eux me porter un coup de sabre sur la tête, tellement formidable qu’il me la sépara en deux. C’est alors que je m’éveillai sur ma descente de lit : je ressentais une forte douleur à la tête. En tombant de mon lit, je m’étais heurté la tête sur un petit poêle qui me servait de table.

Le 6 octobre 1870, ce rêve a été réalisé : village, école, mairie, église, notre commandant montant au clocher pour se rendre compte des positions de l’ennemi, redescendant et, au son de la charge, nous jetant à la baïonnette sur les pièces prussiennes. Dans mon rêve, à ce même moment, j’avais eu la tête fendue d’un coup de sabre! Ici, dans la réalité, je l’attendais ; mais je n’ai reçu qu’un coup d’écouvillon (peut-être destiné à la tête), qui, par suite d’une parade, vint me frapper à la cuisse droite.

« A. Régnier,
ancien sergent-major de la compagnie des franc-tireurs de Neuilly-sur-Seine,
23, rue Jeanne-Hachette, au Havre. »

On objecte parfois que ces sortes de rêves ont été modifiés, arrangés après coup, très sincèrement d’ailleurs, dans l’imagination des narrateurs. Sans doute il n’est pas impossible que des modifications diverses se produisent dans la mémoire ; mais l’objection tombe d’elle-même devant l’impression de l’observateur, puisque c’est précisément cette impression du déjà vu qui l’a frappé. Et puis, il en est de si simples que nulle modification n’est possible, par exemple celui-ci :

Je rêvai que faisant une course à bicyclette, un chien venait se jeter au travers de la route et que je tombais à terre, brisant la pédale de ma machine.

Le matin, je racontai la chose à ma mère qui, sachant combien d’habitude mes rêves sont exacts, m’engagea à rester à la maison. Je résolus, en effet, de ne pas sortir, mais, vers 11 heures, au moment de nous mettre à table, le facteur apporta une lettre nous informant que ma sœur, qui demeurait à environ 8 kilomètres, était malade. Oubliant tout à coup mon rêve, pour ne songer qu’à prendre des nouvelles de ma sœur, je déjeunai au galop et partis à bicyclette. Mon voyage s’accomplit sans encombre jusqu’à l’endroit où je m’étais vu, la nuit précédente, roulant dans la poussière et brisant ma machine. À peine mon rêve avait-il traversé mon esprit qu’un énorme chien déboucha tout à coup d’une ferme voisine, cherchant à me mordre la jambe. Sans réfléchir, je voulus lui envoyer un coup de pied, mais au même moment, je perdis l’équilibre et tombai sur ma machine, dont je brisai la pédale, réalisant ainsi mon rêve dans ses moindres détails. Or, remarquez, je vous prie, que c’était bien la centième fois pour le moins que je faisais ce trajet, sans que jamais j’eusse eu à déplorer le moindre accident.

« Amédée Basset,
notaire à Vitrac (Charente). »

Et celui-ci :

En 1868, j’avais alors 17 ans, j’étais employé chez un oncle établi épicier, 32, rue Saint-Roch. Un matin, et après lui avoir souhaité le bonjour, encore sous l’impression d’un rêve qu’il avait eu dans la nuit, il me raconta que dans ce rêve il était sur le pas de sa porte lorsque, ses regards se portant dans la direction de la rue Neuve-des-Petits-Champs, il en voit déboucher un omnibus de ville de la Compagnie des chemins de fer du Nord, qui s’arrête devant la porte de son magasin. Sa mère en descendit l’omnibus continue sa route, emportant une autre dame qui était dans la voiture avec ma grand’mère, laquelle dame, vêtue de noir, tenait un panier sur ses genoux.

Tous les deux, nous nous amusions de ce rêve si peu en rapport avec la réalité, car jamais ma grand’mère ne s’était aventurée à venir de la gare du Nord jusqu’à la rue Saint- Roch. Habitant près de Beauvais, lorsqu’elle voulait venir passer quelque temps chez ses enfants, à Paris, elle écrivait de préférence à mon oncle qui était celui qu’elle affectionnait le plus, et il allait la chercher à la gare, d’où il la ramenait en fiacre, invariablement.

Or, ce jour-là, dans l’après-midi, comme mon oncle regardait les passants sur le pas de sa porte, ses yeux se portant machinalement vers le coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs, il voit tourner un omnibus du Chemin de fer du Nord qui vient s’arrêter devant son magasin.

Dans cet omnibus il y avait deux dames, dont l’une était ma grand’mère qui en descend, et la voiture continue sa route emportant l’autre dame telle qu’il l’avait vue en rêve, c’est-à-dire vêtue de noir et tenant son panier sur ses genoux.

Jugez de la stupéfaction générale ! Ma grand’mère, croyant nous faire une surprise, et mon oncle lui racontant son rêve !

« Paul Leroux.
Le Neubourg (Eure), »

Je m’arrête dans ces témoignages, puisque, d’ailleurs, désormais, il n’y a plus qu’à se baisser pour en cueillir autant qu’on en veut. Les sciences les plus précises, les plus positives, ne sont établies que sur des appréciations de notre raisonnement, et l’astronomie elle-même, cette reine des sciences, a pour base la théorie de la gravitation, dont Newton, son fondateur, disait simplement : Les choses se passent comme si les corps célestes s’attiraient en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances. Eh bien, devant les phénomènes de la télépathie, devant les exemples de vue à distance par l’esprit, sans l’aide des organes corporels, devant ce fait plus mystérieux et plus incompréhensible encore de l’avenir vu avec précision par une vision mentale, je dis : « Les choses se passent comme si, dans l’organisme humain, il y avait un être psychique, spirituel, doué de facultés de perception encore inconnues. » Cet être, cette âme, cet esprit agit et perçoit par le cerveau, mais n’est pas une fonction matérielle d’un organe matériel. Voilà, me semble-t-il, des conclusions logiques dont la méthode la plus scrupuleuse et la plus austère ne peut se défendre. Et je les crois supérieures aux affirmations dénuées de preuves fondées sur une foi aveugle. La Foi, les prétendus miracles, le martyre même, n’ont jamais rien prouvé, car ils ont été au service de toutes les causes, religieuses ou politiques, les plus diverses, les plus contradictoires et les plus absurdes. La Science seule peut vraiment éclairer l’humanité.

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Notes

Camille Flammarion, article : « Spiritualisme et matérialisme », publ. in Annales des sciences psychiques, 11 (1901), pp. 48-64.

► Si les témoignages cités par Flammarion vous intéressent, 𝕍 surtout son Inconnu et les problèmes psychiques qui vous en fournira de nombreux autres exemples.

► Les Annales des sciences psychiques est une célèbre revue de parapsychologie publiée de 1891 à 1919 et ayant imprimé des articles des plus grands noms de l’époque. Elle reprend le flambeau de la Revue des Études Psychiques (1901-1904) alors dirigé par César de Vesme et sera continuée par La Revue Métapsychique à partir de 1920.