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Les Mystères
Die Geheimnisse


AuteursDatesTypeLieuThèmes
Johann von Goetheecr. 1784 1785Littératureecr. Weimar (Allemagne)Hermétisme
Théosophie

■ Goethe ne terminera jamais ce poème qu’il estimait trop avancé pour son temps. Il donne malgré tout le plan de l’œuvre, rapporté in Goethe, ses mémoires et sa vie (2), Henri Richelot, 1861, bs. Bibliothèque Nationale de France (Paris, France) pp.321-323. Lien vers l’œuvre sur la Bibliothèque Nationale de France

Texte et traduction : de l’allemand au français, Jacques Porchat, 1935.

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On médite pour vous un chant merveilleux :
écoutez avec joie et appelez tout le monde.
La route passe à travers montagnes et vallons :
ici la vue est bornée, là elle est découverte ;
et, si le sentier serpente doucement dans les bocages,
ne croyez pas que ce soit une erreur.
Nous saurons bien, quand nous aurons assez grimpé,
approcher du but au bon moment.

Mais que nul n’imagine qu’avec tout son esprit,
il s’expliquera jamais la chanson jusqu’au bout.
Bien des gens y gagneront beaucoup ;
la terre féconde produit mille et mille fleurs ;
l’un s’en va d’ici le regard sombre ;
l’autre demeure avec une joyeuse contenance.
Chacun doit jouir à sa guise ;
la source doit couler pour maint voyageur.

Lassé d’une longue journée de marche,
qu’il a entreprise par une impulsion supérieure,
appuyé sur son bâton, à la manière des pieux pèlerins,
frère Marc, délaissant chemins et sentiers,
arrive, par une belle soirée, dans un vallon,
pour demander quelque nourriture ;
plein de l’espérance qu’il trouvera, pour cette nuit,
dans les profondeurs bocagères, un gîte hospitalier.

Au pied de la montagne escarpée qui se dresse devant lui,
il croit voir les traces d’un chemin ;
il suit le sentier qui serpente,
et, en montant, se replie autour des rochers ;
bientôt il se voit élevé au-dessus de la vallée ;
le soleil se remontre à lui gracieux et beau ;
et bientôt, avec une secrète joie,
il voit près de lui le sommet devant ses yeux.
Et, à côté, le soleil, qui, sur son déclin,
trône encore avec magnificence entre des nuages sombres.
Il rassemble ses forces pour atteindre le sommet.
Là il espère voir sa peine bientôt récompensée.
« Alors, se dit-il à lui-même, alors nous saurons
si des êtres humains habitent dans le voisinage. »
Il monte, il écoute et il croit renaître :
le bruit d’une cloche résonne à ses oreilles.

Et lorsqu’il est parvenu sur la plus haute cime,
il voit une vallée prochaine, doucement inclinée.
Son œil paisible brille de plaisir ;
car, devant le bois, il voit soudain,
dans les prés verts, un bel édifice.
Le dernier rayon de soleil l’éclaire justement.
Il accourt, à travers les prairies que la rosée abreuve,
au monastère qui brille devant lui.

Déjà il se voit tout près du lieu tranquille
qui remplir son âme de paix et d’espérance,
et, sur l’arceau de la porte fermée,
il observe une mystérieuse Image.
Il s’arrête et réfléchit et murmure les paroles pieuses de la dévotion,
qui s’éveille dans son cœur ;
il s’arrête et se demande ce que cela signifie.
Le soleil se couche et les sons s’évanouissent.

Il voit, érigé avec magnificence, le signe
qui est la consolation et l’espoir de toute la terre,
auquel des esprits sans nombre se sont engagés,
que des cœurs sans nombre implorent avec ardeur,
qui anéantit le pouvoir de la mort cruelle,
qui flotte sur maints étendards victorieux ;
une source de rafraîchissements parcourt ses membres fatigués ;
il voit la croix et il baisse les yeux.

Il sent encore quelle source de salut de là s’est répandue,
il sent la croyance de la moitié du monde ;
mais il est saisi d’un sentiment tout nouveau,
en voyant comme l’image se présente ici à ses yeux.
Il voit la croix enlacée de roses.
Qui donc associa les roses à la croix ?
La couronne s’épanouit pour entourer
moelleusement de toutes parts le bois raboteux.

De légers nuages d’argent se balancent,
pour prendre l’essor avec la croix et les roses,
et, du centre, s’épanouit une sainte gloire à trois rayons,
qui partent d’un même point.
Autour de l’image, aucune légende
qui éclaircisse et révèle le secret.
Dans le crépuscule qui devient toujours plus sombre,
il s’arrête et médite et se sent édifié.

Il heurte enfin, quand les hautes étoiles abaissent
sur lui les yeux étincelants.
La porte s’ouvre, et on le reçoit
les bras ouverts, les mains prêtes
Il dit d’où il est, de quelle distance
l’envoient les ordres d’êtres supérieurs.
On écoute, on admire ; on a fêté l’inconnu
comme un hôte, on fête maintenant l’envoyé.

Chacun s’approche pour entendre aussi ;
chacun est ému par une puissance secrète :
pas un souffle n’ose interrompre l’hôte merveilleux,
car chaque parole retentit dans le cœur.
Ce qu’il raconte agit comme les profonds enseignements
de la sagesse que publient les lèvres des enfants ;
à la franchise, à l’innocence de ses manières,
il semble un homme d’un autre monde.

« Bienvenu ! s’écrie enfin un vieillard ; bienvenu,
si ta mission apporte la consolation et l’espérance.
Tu le vois, nous sommes tous saisis,
bien que ton aspect réveille nos âmes.
La plus belle félicité, hélas ! nous est ravie ;
nous sommes émus de soucis et de crainte.
O étranger, c’est à une heure décisive que nos murs
te reçoivent, afin de porter le deuil avec nous.

« Car, hélas ! l’homme qui nous unit tous ici,
que nous reconnaissons comme père, comme ami, comme guide,
qui alluma dans notre vie la flamme et le courage,
dans peu de temps, il nous quittera pour jamais ;
c’est tout récemment qu’il l’a déclaré lui-même ;
mais il ne veut dire ni la façon ni l’heure,
et par là son départ certain est pour nous
plein de mystères et d’amères douleurs.

« Tu nous vois tous ici, les cheveux blancs,
tels que la nature nous a conviés au repos ;
nous n’avons reçu aucun homme à qui, dans ses jeunes années,
le cœur ordonnait trop tôt de renoncer au monde.
Lorsque nous eûmes éprouvé les plaisirs et les peines de la vie,
que le vent eut cessé d’enfler nos voiles,
il nous fut permis d’aborder ici avec honneur,
dans l’assurance que nous avions trouvé le port tranquille.

Le noble mortel qui nous a conduits dans ce lieu
porte la paix de Dieu dans son cœur ;
je l’ai accompagné dans le sentier de la vie,
et je connais bien les temps d’autrefois ;
les heures où il se prépare dans la solitude
nous annoncent notre perte prochaine.
Qu’est-ce que l’homme, qu’il puisse donner sa vie
pour néant et non pour un meilleur que lui !

Ce serait maintenant mon unique vœu !
Pourquoi me faut-il y renoncer ?
Combien sont déjà partis avant moi !
C’est lui dont je devrai déplorer plus douloureusement la perte.
Avec quelle bienveillance il t’aurait accueilli.
Mais il nous a remis la maison.
Et quoiqu’il n’ait pas encore nommé son successeur,
il est déjà séparé de nous en esprit.

Il vient seulement chaque jour une petite heure ;
il nous fait des récits ; il est plus ému qu’autrefois.
Nous apprenons alors de sa propre bouche
comme la Providence l’a merveilleusement conduit ;
nous écoutons attentivement, afin que l’exacte connaissance de ces faits
soit conservée pour la postérité, jusque dans les moindres détails.
Nous veillons aussi à ce qu’un de nous écrive avec soin,
et que le souvenir de notre ami subsiste pur et vrai.

J’aimerais mieux, je l’avoue, raconter moi-même bien des choses,
que d’écouter en silence comme je fais :
la plus petite circonstance ne saurait m’échapper ;
tout cela est encore vivant dans ma pensée ;
j’écoute, et je puis à peine dissimuler
que je ne suis pas toujours satisfait.
Si je viens une fois à discourir de toutes ces choses,
les paroles de ma bouche les publieront avec plus d’éclat.

« Simple témoin, je conterais avec plus de détail et de liberté
comment un génie le promit d’abord à sa mère ;
comment, à la fête de son baptême,
une étoile se montra plus brillante au couchant ;
comment, les ailes déployées, un vautour s’abattit
dans la cour près des colombes,
et, sans frapper avec fureur, sans sévir comme à l’ordinaire,
sembla les inviter doucement à la concorde.

« Ensuite il nous a tu modestement comment,
dans son enfance, il dompta la vipère
qu’il vit se glisser autour du bras de sa sœur
et serrer étroitement l’enfant endormie.
La nourrice s’enfuit et abandonna le nourrisson,
et lui, il étrangla le reptile d’une main sûre.
La mère survint, et, avec une joie frémissante,
elle vit l’exploit de son fils et la délivrance de sa fille.

« Il ne dit pas non plus que, sous son épée,
jaillit d’un aride rocher une source
aussi forte qu’un ruisseau, qui, à flots pressés,
serpenta de la montagne dans le vallon.
Elle coule encore, aussi vive, aussi brillante,
qu’elle s’élança d’abord au-devant de lui.
Et ses compagnons, qui virent de leurs yeux ce prodige,
osèrent à peine étancher leur soif brûlante.

« Quand un homme a été élevé par la nature au-dessus des autres,
ce n’est pas merveille que beaucoup de choses lui réussissent ;
il faut célébrer en lui la puissance du Créateur
qui appelle la faible argile à tant de gloire ;
mais, quand un homme soutient la plus difficile
des épreuves de la vie et se surmonte lui-même,
alors on peut avec joie le montrer aux autres
et dire : « Voilà ce qu’il est, voilà son propre ! »

Car toute force nous porte en avant,
nous porte à vivre, à déployer çà et là notre action ;
au contraire, le torrent du monde nous gêne et nous presse
de tous côtés, et nous entraîne avec lui.
Et cet orage au dedans et cette lutte au dehors
apprennent à l’intelligence le sens de cette parole difficile à entendre :
« Il se délivre de la puissance qui enchaîne tous les êtres,
l’homme qui se surmonte lui-même. »

Qu’il est jeune encore, quand son cœur
lui apprit ce que chez lui j’ose à peine nommer vertu ;
quand il sut respecter la sévère discipline de son père,
et se montrer docile, alors que ce maître austère et rigoureux
chargea les libres années de sa jeunesse
d’un service auquel le fils se soumit avec joie,
comme un enfant orphelin, sans asile,
le fait par nécessité, pour un chétif salaire !

Il dut suivre les guerriers en campagne,
d’abord à pied, en bravant l’orage et le soleil ;
soigner les chevaux, dresser la table,
être au service de tout vieux soldat.
Vite et volontiers, en tout temps il courait de jour et de nuit,
portant les messages à travers les forêts,
et, accoutumé de la sorte à ne vivre que pour les autres,
il semblait ne se plaire qu’à la fatigue.

Comme, dans la bataille, il ramassait avec une joyeuse audace
les flèches qu’il trouvait par terre,
courait ensuite cueillir lui-même les herbes
avec lesquelles il pansait les blessés !
Ce qu’il touchait guérissait bientôt ;
le malade voulait être soigné de sa main.
Qui ne l’observait avec joie !
Et son père lui seul semblait ne point faire cas de lui.

Léger, comme un navire à la voile, qui ne sent pas
le poids de la cargaison et vole de port en port,
il portait le fardeau des leçons paternelles ;
l’obéissance en était le premier et le dernier mot,
et, comme le plaisir entraîne l’enfant, et l’honneur le jeune homme,
la volonté étrangère seule l’entraînait.
Le père imaginait vainement de nouvelles épreuves,
et, s’il voulait exiger, il était contraint de louer.

Enfin, il se déclara aussi vaincu ;
il reconnut par ses actes le mérite de son fils ;
la rudesse du vieillard avait disparu ;
il lui donna soudain un cheval de prix ;
le jeune homme fut affranchi du petit service :
au lieu du court poignard, il porta une épée,
et, après ces épreuves, il entra dans un ordre
auquel il avait droit par sa naissance.

Je pourrais passer des jours à te conter encore
des choses qui surprennent quiconque les entend.
Sa vie sera certainement égalée un jour
par les races futures aux plus admirables histoires ;
ce qui, dans les fables et les poèmes, paraît incroyable
aux esprits et qui pourtant les charme,
on peut ici l’entendre, et il faut bien se résoudre,
doublement réjoui, à le recevoir comme vrai.

Et tu me demandes comment s’appelle cet élu,
que s’est choisi l’œil de la Providence,
que je louai souvent et jamais assez ;
à qui arrivèrent tant d’aventures incroyables ?
Il s’appelle Humanus, le saint, le sage,
l’homme le meilleur que j’aie vu de mes yeux ;
et sa maison, comme disent les princes,
tu la connaîtras en même temps que ses aïeux. »

Ainsi parla le vieillard, et il en aurait dit davantage,
car il était plein de ces merveilles,
et ce qu’il devait nous raconter
nous aurait charmés bien des semaines encore,
mais son discours fut interrompu,
au moment où son cœur s’épanchait le plus vivement avec son hôte.
Les autres frères allaient et venaient,
et finirent par le réduire au silence.

Et, après le repas, Marc,
s’étant incliné devant le Seigneur et devant ses hôtes,
demanda encore une coupe d’eau pure,
qui lui fut aussi présentée.
Puis ils le conduisirent dans la grande salle,
où un étrange spectacle s’offrit à lui.
Ce qu’il vit dans ce lieu ne doit pas être passé sous silence ;
je vous le décrirai fidèlement.

Là, nul ornement pour éblouir les yeux ;
une voûte d’arête s’élevait hardiment,
et il vit rangés en ordre autour des murs,
comme dans le chœur d’une église,
treize sièges élégamment taillés par des mains habiles.
Devant chacun se trouvait un petit pupitre.
Là on se sentait disposé à la dévotion,
on sentait le calme de la vie et la vie sociale.

Il vit aux murs treize écussons suspendus,
car à chaque siège était assigné le sien.
Ils ne semblaient point se prévaloir fièrement de leurs aïeux ;
chacun paraissait considérable et choisi ;
et frère Marc brûlait du désir de savoir
le sens caché de ces figures.
Au centre, il vit, pour la seconde fois,
le signe de la croix avec des branches de roses.

Ici l’âme peut se figurer bien des choses ;
un objet distrait de l’autre,
et des casques sont suspendus sur quelques écussons ;
çà et là on voit aussi des lances et des épées ;
des armes, comme on peut en ramasser sur les champs de bataille,
décorent ce lieu : ici, des drapeaux
et des armes de pays étrangers,
et, si je vois bien, des liens aussi et des chaînes !

Chacun se prosterne devant son siège ;
se frappe la poitrine, recueilli dans une prière muette ;
de leurs lèvres s’exhalent des hymnes courts,
dans lesquels se nourrit la joie pieuse ;
puis les frères, fidèlement unis, se bénissent
pour le court sommeil que ne trouble point la fantaisie.
Tandis que les autres se retirent, Marc demeure,
avec quelques-uns, en contemplation dans la salle.

Si fatigué qu’il soit, il désire de veiller encore,
car mainte et mainte image l’attire puissamment :
ici, il voit un dragon couleur de feu,
qui apaise sa soif dans des flammes furieuses ;
là, un bras dans la gueule d’un ours,
d’où le sang coule à flots bouillonnants ;
les deux écussons étaient suspendus à égale distance,
à gauche et à droite de la croix aux roses.

« Tu t’engages dans de merveilleuses voies,
lui dit encore le vieillard avec bonté.
Que ces images te convient à demeurer
jusqu’au moment où la vie de maint héros te sera connue.
Ce que ces lieux recèlent ne se devine pas :
il faut donc te le découvrir en confidence.
Tu soupçonnes peut-être qu’on a souffert
et connu et perdu ici bien des choses et ce que l’on a conquis.

Mais ne crois pas que le vieillard te parle seulement des temps d’autrefois :
il se passe encore ici bien des événements ;
ce que tu vois est de plus en plus considérable
et couvert tantôt d’un tapis tantôt d’une crêpe.
Tu es libre, si cela te plaît, de te préparer :
ô mon ami, tu n’as encore franchi que la première porte ;
on t’a fait dans le vestibule une réception amicale,
et tu me parais digne de pénétrer dans l’intérieur. »

Après un court sommeil dans une tranquille cellule,
un sourd carillon éveille notre ami.
Il saute à bas du lit avec une infatigable vivacité ;
le fils du ciel suit l’appel de la dévotion.
Vêtu à la hâte, il s’élance vers le seuil ;
déjà son cœur vole à l’église,
obéissant, paisible, sur les ailes de la prière ;
il loquète à la porte, et la trouve fermée aux verrous.

Et, comme il prête l’oreille, à intervalles égaux,
trois fois se répète un coup sur l’airain sonore :
ce ne sont pas les coups de l’horloge ; ce n’est pas le bruit des cloches.
un son de flûte s’y mêle de temps en temps ;
cette musique étrange, et difficile à expliquer,
s’anime de telle sorte qu’elle réjouit le cœur,
sérieuse, engageante, comme si des couples heureux
entrelaçaient leurs danses en chantant.

Il court à la fenêtre, pour contempler peut-être
ce qui le trouble et le saisit merveilleusement ;
il voit le jour poindre à l’orient lointain ;
il voit sur l’horizon de légères vapeurs étendues.
Et doit-il en croire ses yeux ?...
Une lumière étrange se promène dans le jardin ;
il voit trois jeunes gens armés de flambeaux,
circuler, courir dans les allées.

Il voit distinctement briller leurs habits blancs,
serrés au corps et de forme élégante ;
il peut voir leurs chevelures bouclées,
couronnées de fleurs, leur ceinture entourée de roses ;
ils semblent venir de danses nocturnes,
ranimés et embellis par leurs joyeuses fatigues.
Ils courent, ils éteignent les flambeaux
comme s’effacent les étoiles, et ils disparaissent dans le lointain.