🔍
×

Accueil
Personnalités
Médias
Lieux
Symboles
Astral
Nature
Lexique
Mémentos
Artistiques
Intellectuelles
Sites
Mouseîons
Sommaires
Bibliographie
Index
Épopée
Gildi
Contact
Dons
Notice
Bouton_Accueil

Les remonstrances de nature à l’alchymiste errant


AuteursDatesTypeLieuThèmesStatut
Jehan Perreal
attr. Jean de Meung
1516Littérature (herm.)FranceAlchimie
Hermétisme
Non applicable

► D’abord attribuée à Jean de Meung, ce célèbre poème alchimique dédié à François Ier est en fait de Jehan Perreal comme l’atteste le Wildenstein Ms. 147 du Musée Marmottan (ex ms. 3220 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève) qui reporte, outre le nom de l’auteur en acrostiche, la célèbre miniature de l’alchimiste et la nature.

Texte : Le Roman de la Rose, Lenglet Dufresnoy, 1799. | bs. Bibliothèque Nationale de France (Paris, France). Lien vers l’œuvre sur la Bibliothèque Nationale de France

𝕍 Jean Perréal et la Complainte de Nature attribuée à Jean de Meun in Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (87, 1 pp. 93-100), André Vernet, 1943. Lien vers l’œuvre sur Persée

séparateur

👁

Comment Nature se complaint,
Et dit sa douleur et son plaint
A un sot souffleur, sophistique,
Qui n’use que d’art mechanique.

NATURE

Hélas ! que je suis douloureuse,
Me voyant ainsi malheureuse,
Quand je pense à toi, genre humain,
Que Dieu a formé de sa main
A sa semblance et vraye image,
Pour le parfaict de son ouvrage,
Qui sur toute autre créature
Te desreigle tant de Nature,
Sans user par temps et saison
En tes faictz de dame Raison.
Je parle à toy, sot fantastique,
Qui te dis et nomme en practique
Alchimiste, et bon Philosophe :
Et tu n’as sçavoir, ni estoffe ,
Ny théorique, ny science
En l’art, ny de moy cognoissance.
Tu romps alambics, grosse beste,
Et brusle charbon qui t’enteste :
Tu cuis alumz, selz, orpimentz,
Et fonds métaux, brusle attramentz :
Tu fais grands et petits fourneaux,
Abusant de divers vaisseaux.
En effet, je te certifie
Que j’ay honte de ta folie.
Qui plus est, grand’ douleur je souffre
Pour la fumée de ton soulphre,
Et par ton feu chaud, qui ard gent.
Tu cuide fixer vif argent
Qui est volatil et vulgal,
Et non cil dont je fais metal.
Povre homme, tu t’abuses bien :
Par ce chemin ne feras rien,
Si tu ne marches d’autres pas.
Mal tu uses de mes compas :
Mal tu entens mon artifice.
Mieulx vaudroit faire ton office,
Que tout dissoudre et distiller
Tes drogues, pour les congeler :
Par alambics, et descensoires,
Cucurbites, distillatoires,
Par pellicans et matheras
Jamais tu ne l’arresteras.
Puis tu fais pour ta fixion,
Feu de reverberation,
Voire si très-chaud que tout fond.
Ainsi tes œuvres se perfont ;
Enfin pere l’autruy et le tien.
Jamais tu n’y trouveras rien,
Se tu n’entres dedans ma forge
Où je martelle et tousjours forge
Metaulx, ès terrestres minieres :
Car là tu verras les manieres
Et la matiere dequoy s’œuvre.
Ne cuide pas que te décueuvre
Le mien secret, qui tant est cher,
Si premier tu ne vas chercher
Le germe de tous les metaux,
Des animaux et vegetaux,
Qui sont en mon pouvoir tenus,
Et en la terre detenus ;
L’un, quant à génération,
Et l’autre par nutrition.
Les métaux n’ont fors que l’essence :
Les herbes ont estre et croissance :
Les bestes ont la sensitive ,
Qui est plus que vegetative.
Métaux, pierres et attraments
Je procrée des elements :
D’eulx je fais celle mixtion,
Et prime composition,
Leans au ventre de la terre ;
N’ailleurs oncques ne les doibz querre.
Les herbes ont graines expresses,
Pour conserver cy les especes ;
Et les bestes portent semence,
Dont ilz engendrent leur semblance :
Brief, chascun faict bien son devoir
Sans me tromper, ne decevoir.
Mais toy homme tout plein de vice,
Entreprennant sur mon office,
Tu te devoje de nature,
Plus que nulle autre créature.

Métaux n’ont vie nullement,
Ne nourriture aucunement
Pour pulluler et augmenter,
Ny nul pouvoir de vegeter :
Ilz n’ont semence generable :
Aussi n’engendrent leur semblable.
Ilz sont crées en prime instance
Des elements ; et leur substance
De ces quatre je les fais naistre.
Les métaux et pierres n’ont qu’estre.
Toutes les pierres sont frangibles,
Et tous les métaux sont fusibles :
Après leur fusion, fixables
Doivent estre et bien malleables.
Les unz par dépuration
Reçoivent grant perfection,
Comme l’or fin, par mon art gent,
Que je depure et fin argent.
Mais les autres plus impurs sont,
Pource que le vif argent ont
Trop crud , et leur soulphre terrestre
Trop aduste. Si ne peult estre
Tel metail mis en pureté,
A cause que n’a mérité
La matiere forme si bonne :
Car tous mes faictz tant bien j’ordonne
Que chacun son espece ameine,
Selon que la matiere est saine.
Si sçavoir veux où je recouvre
Matiere à ce, tout premier s’ouvre
Le cabinet de mes secrets
Par outils subtilz et discrets,
Et vays chercher propre matiere
Prochaine pour faire minière :
Laquelle je prens ès boyaux
De mes quatre elemens royaux ;
Qu’est la semence primitive,
Contenant forme substantive,
En simplicité composée,
Préparée et bien disposée
A transfumer les quatre en un,
Sous genre général commun.
Lors luy donne, tant suis benigne,
Par mon art vertu metaline,
Dont sont faicts métaux purs, impurs,
Les unz mols, les autres plus durs.
Je l’ay des elemens extraicte
Par mes cielz, l’aj ainsi pourtraicte,
Laquelle par long-temps je meine
De la matière primeraine,
En prochaine et propre matiere,
Dont je fabrique ma miniere.
Puis soulphre et vif argent en yssent
Qui en metaulx se convertissent.
Non pas tel vif argent et soulphre
Que tu vois : jamais ne le souffre ;
Car par contraires qualitez
Sont transmuez et agitez
De leur propre en autre nature,
Matiere ainsi par nourriture,
Et idoine corruption,
Au moyen de privation,
Que la forme premiere tuë,
Puis de nouvelle est revestuë :
Et par la chaleur naturelle,
Qui la matiere tient en elle
Excitée de tous les cieux,
Avecques le feu gracieux
Que je sçay en ma forge faire,
Forme je donne sans forfaire,
Enfin telle que la matire
Est bien susceptible et la tire.
Ainsi privation, et forme,
Et matiere , dont je m’informe
Sont mes principes ordonnez,
Qui d’enhaut me furent donnez :
C’est mon maistre le Créateur,
Qui commanda comme un aucteur ;
Que de matiere universelle
Je fisses, comme son ancelle,
Transmuer les quatre elemens,
Par mes actes et régimens,
Sous une forme générale
De toute espece minérale.

Si fais par mon art naturel,
Circonferer le beau soleil
En vingt et quatre heures la terre :
Lequel jamais ne fault, ny n’erre
D’exciter par son mouvement
Chaleur en chacun element :
Aussi faict la huictiesme sphere,
Les sept planettes, et leur pere
Qui est le plus grand mobile,
Lequel ravist, tant est habile,
Avecques luj les spheres toutes :
Et n’y faut point faire de doubtes.
Son chemin fait en occident,
Et les autres sans accident
Font au contraire tout leur cours.
Si conduis les longs et les cours,
Comme Saturne, qui son tems
Et son corps parfaict en trente ans.
Jupiter en douze ans le faict,
Et Mars en deux ans le parfaict.
Le beau soleil, pere de vie,
Sa circonférence assouvie
En passant par un chacun signe,
Justement un an y assigne
Et six heures, pour tout le compte.
Venus, dont on faict si grand compte,
Met troys cens quarante neuf jours :
Et puis Mercure faict son cours
En troys cens trente-neuf en somme.
La lune, prochaine de l’homme,
Vingt et neuf et demy demeure
A passer les douze, et quelque heure :
Et ainsi par leurs cours divers,
Sont causez estez et yvers,
Es elemens mutations,
Et ça bas générations ;
Et jamais rien qui soit sensible,
Ou soit visible, ou invisible,
Ne peut estre, ne avoir lieu
Sans moy, sans les cieux, et sans Dieu.
Ainsi font les deux toutes choses
Qui sont dessous la lune encloses,
Et envoyent leur influence
Sur la matiere en sa puissance.
Et la matiere forme appette,
Comme femme l’homme souhaitte.
Tant d’estoilles sont au ciel mises,
Soubz qui matieres sont submises
Et subjettes en divers nombres.
Unes sont claires, autres sombres :
Tant et tant sont innumerables,
Que ce sont choses admirables.
Ainsi diverses choses font
Pour tant de divers cours quelz ont
Là sus au ciel, çà bas vertus
Sus élemens : dont sont vestus
D’especes les individuës.
Et sçachez que ne sont perduës
Tant d’influences nullement,
Quand descendent sur l’élément
De la terre, posé quelz soient
Invisibles, et ne se voient,
Et qu’avant quelz tumbent sur terre,
Sont si pressez et en tel serre,
Que par force l’une et l’autre entre,
En pénétrant jusques au centre
En si très-diverse maniere,
Qu’elles font dedans la miniere
Diverses generations,
Par diverses impressions,
Sans erreur et sans nulle fautes,
Obéissants basses aux haultes.
Si est la terre environnée
Des cieux, dont icelle est ornée,
En recevant leurs influences
Et très-agreables substances,
Dont sa vertu chacun veut mettre
Et jusques au centre penetre,
Et par mouvemens et chaleurs
S’engendrent en terre vapeurs ;
Aussi font exhalations
Des primes compositions.
La vapeur et froide est humide.
Voire que demeure et réside
Et est en terre retenuë :
Mais si elle va en la nuë,
Humide et chaulde pourra estre.
L’autre, qui demeure terrestre,
Et qu’est enfermée et enclose,
Par laps de temps je la dispose
En soulphre, qui est son agent,
Avec son passif vif argent.
Lors est seconde mixtion
De prime composition.
Le tout est tiré de la masse
Des quatre éléments que j’amasse
Comme t’ay jà dict cy-devant :
Et pour toy j’en parle souvent,
Afin que point tu ne t’abuses,
Et qu’en pratique ne t’amuses.
Après la putréfaction,
Se fait la generation
Par chaleur, qui est anneyée
Dedans l’œuvre jà commencée,
Très-amiable, sans ardeur,
Afin d’eschauffer la froideur
Du vif argent : lequel tant souffre,
Qu’il est faict un avec son soulphre,
Le tout en seul vaisseau compris,
Le feu, l’air et l’eau, que je prins
Dedans son terrestre vaisseau,
Qui tous sont en un seul fourneau.
Je cuis lors, dissouls et sublime,
Sans marteau, tenailles, ni lime,
Sans charbon, fumier, baing marie,
Et sans fourneau de soufflerie.
Car j’ai mon feu celestiel,
Qui excite l’élement tel
Selon que la matiere appete
Forme tel qui lui compete.
Aussi mon vif argent je tire
Des élemens et leur matire.
Puis son soulphre le suit de près,
Comme tout un, qui par exprès
L’eschauffe petit à petit
Doulcement à son appétit.
Lors froit se faict chaud vertueux ;
Et le sec, humide unctueux.
Or entens par hic et par hec,
L’humide n’est poinct sans son sec,
Ne le sec aussi sans l’humide ;
Car l’un avec l’autre réside
Sous une essence primitive,
Laquelle est l’élementative ;
Et l’esprit est la quinte-essence
Dont nostre enfant prent sa naissance.
Le feu l’enfante et le nourrist
Dedans l’air ; mais avant pourrist
Au ventre de la vierge terre.
Puis en vient l’eau, que l’on doit querre,
Qui est la matiere première
Dont je commence ma miniere.
Car un contraire circonstant,
Sou contraire est fort résistant
En se fortifiant de sorte,
Non tant que l’argent ne l’emporte.
Lors est le passif transmué,
Et de sa forme desnué,
Par l’appétit de la matire
Qui tousjours neufve forme attire.
Du premier ciel et grand moteur,
Est mon sçavoir gubernateur :
Mes mains sont la huictiesme sphere,
Ainsi que l’ordonna mon pere :
Mes métaux, sont les sept planettes
Dont je forge choses si nettes.
La matiere dont fais ouvrages,
Pierres, metaux, arbres, herbages,
Bestes brutes et raisonnables,
Qui sont les œuvres très-louables,
Generalement toutes choses
Que sont dessous le ciel encloses,
Je la prens, et point je ne ments,
Seulement ès quatre elements.
C’est la matiere primeraine,
Cahos, hyle : c’est le domaine
Dequoy je fais jouyr le roy
Et la royne, et tout son arroy.
Le chevalier est tousjours prest,
La chambriere faict l’apprest ;
Et tant plus est noble la forme,
Et plus noblement m’y conforme.
Sache que j’ay toutes puissances
De substanter toutes essences,
Et de les faire consister,
Et forme en matiere exciter.

Or notez bien les trois parties
Qui de la masse sont parties,
Que Dieu fist au commencement :
De la pure, premièrement
Il créa chérubins, archanges,
Les séraphins, et tous les anges :
Et de la moins pure et seconde,
Il créa les cieulx et la ronde :
Et de la tierce part moins pure,
Les elemens et leur nature
Il crea. Mais le feu, premier
De vertu, voulut le permier,
Et le mist haut dessous la lune.
Corruption ne tient aucune
En soy , mais tient de quinte-essence
La plus pure part en puissance.
Et puis l’air très-subtil il fist ;
Et de la quinte-essence y mist,
Non tant comme au feu. Puis fît l’eau,
Qui est un visible et très-beau
Element : quinte-essence tient
Autant comme à elle appartient.
Et puis la terre voulut faire,
fin de son vouloir parfaire.
Combien qu’en un petit moment
Il aye faict chaque element,
Et les cieulx et toute nature
Qui suit la prime créature,
La terre grosse opaque fist,
Où chascun trouve du profit,
Qui contient en soy sans doubtance
La moindre part de quinte-essence.
Premier furent simples notez
En leurs spheres elementz tels
Si est l’air proprement humide :
Appropriement le feu l’aïde :
Et l’eau est froide proprement,
Et humide appropriement,
Que de l’air elle prent et pesche :
La terre proprement est seiche,
Appropriement froide elle est
Qu’elle prent de l’eau : si faict prest
Au feu de sa grande siccité.
Mais, comme je t’ay recité,
Le feu est noble et sur tout maistre,
Et est cause de faire naistre,
Par sa chaleur, et donner vie.

Mais si faut-il que je te die
Qu’il n’est nul element actif
Qui peust agir sans le passif.
Comme le feu en l’air agist,
Aussi l’air sur l’eau reagist ;
Et l’eau agist en l’air et terre,
Quand le feu veut esmouvoir guerre.
Or est terre mere et nourrice
De toutes choses et tutrice.
Ce que sous le ciel pourrira,
Si elle enfante, nourrira
Ce que chaleur luj met au ventre ;
Et ne cesse jusques au centre
Incessamment de gouverner.
Tant m’a voulu Dieu honorer,
Qui m’a donné telle puissance,
Que je fais à la quinte-essence
Réduire tous les quatre arriere :
Lors se dict matiere premiere
Meslée generalement.
Et par tout chacun element,
Par mon art fais réductions,
Dont viennent générations :
Mais les especes revenuës,
Sont en la masse contenuës.

Pource cil qui réduire veut
Les elements, certe il ne peut
En la matiere primeraine,
Sans moy, quelque labeur et peine
Qu’il sçeust prendre, et se deust tuer ;
Car en moy est de transmuer
Leur espece et leurs elements.
Si tu dis autrement, tu ments :
Tu ne sçaurois, quant à substance,
Approprier propre influence,
Ny en rien proportionner
Les elements, ou leur donner
La forme, selon le merite
Que la matiere bien merite.

C’est moy qui forme creature,
Et donne matiere et nature :
Je fais par mes secrets celestes
Oeuvres parfaictes et honnestes ;
Dont aucuns voyant mes oracles,
Les ont jugez quasi miracles :
Comme il appert en l’elixir,
Dont tant de biens on voit issir :
Car les vertus et qualitez
Qu’il a, je les ay imitez ;
Ny oncques nul art méchanique
N’eut le scavoir ou la practique
D’avoir multiplications,
Et si très-nobles actions.
Se doit l’homme prudent et sage
Considérer que tel courage,
Telle vertu, telle science
Ne se peut sans l’intelligence
Des corps celestes, à fin duire,
Et sans leur puissance conduire :
Aultrement seroit s’abuser.

Qui voudroit sans moy en user,
Où prendroit-il son influence,
Pour infuser telle substance,
Comme feroit la mixtion
Et la vraye proportion
Des elements ? Nul n’y a signe,
Comme bien le dit Avicenne
En son De viribus cordis,
Au deuxiesme : voicy ses dicts.
Vivons tant que vivre pourrons,
Telle œuvre entendre ne sçaurons
Comme de proportionner
Elements et mixtionner.
Ainsi le dit, bien m’en souvient :
Jamais nul homme n’y advient.
C’est un secret à moy donné,
Qui n’est à l’homme abandonné :
Car par mes vertus souvent fais
Qu’imparfaicts deviennent parfaicts:
Soit un métal ou corps humain,
Je le parfais et rends tout sain,
Je fais temperance infuser,
Et les quatre symboliser :
Des contraires je fais accords,
Où jamais il n’y a discords.
C’est la belle chaîne dorée,
Que j’ay circulant décorée
Par mes vertus celestielles,
Et leurs formes substantielles.
Tellement et si bien j’y oeuvre,
Que tout mon pouvoir se descœuvre,
Voire si noble et si parfaict,
Que d’homme ne serait point faict
Sans moy, sans mon art et sçavoir,
Quelque bon sens qu’il sçeust avoir.
Vient-çà, toy qui dis sçavoir tout,
Et qui entens venir à bout
De ma science tant notable,
Disant je feray l’or potable,
Par feu de charbon, bain-marie,
En mes fourneaux. Saincte Marie !
Je m’esbahis de ton erreur.
Par ta foy, n’as-tu point d’horreur
En considérant mes ouvrages,
Et voyant cuire telz breuvages
Dedans tes vaisseaux et phioles,
Plus creuses que ne sont violes,
Du temps perdu et des despenses ?
Je ne sçay moy à quoy tu penses,
Mon fils : aye pitié de toy,
Je te supplie, et pense à moy.
Entends bien ce que te diray :
Car de rien je ne mentiray.

Regarde un peu escoutes or,
Et tu verras bien comme l’or,
Qui est si noble et précieux,
A prins sa belle forme ès cieux,
Et sa bonne matiere en terre :
Si faict la belle gemme et pierre,
Comme rubis et diaments :
Tout se faict des quatre elements,
Quant à matiere : et quant à forme,
Le ciel la qualité informe
En l’élement jà contenuë,
Par qui la forme est devenuë
Noble par dépuration,
Et long-temps en perfection.
Et toutesfois, telle noblesse,
Comme d’or et d’autre richesse,
Se faict par moy, j’en suis l’ouvriere :
Nul homme n’en sçait la maniere.
Et, l’entendant, si ne sçauroit
Dire comment il ce feroit,
Ne quelle proportion prendre
Des élemens, ny bien entendre
Combien de feu, d’air, d’eau et terre
S’y est requis, ny où les querre ;
Ne bien mesler aucun contraire,
Non plus que les substances attraire ;
Ny donner telles influences
Qu’il convient à telles essences.
Seulement, si faire vouloit
Du fer, ou plomb, il ne sçauroit :
Non pas la chose, que soit moindre :
Jamais homme n’y sçeut attaindre.
Comme doncques fera-il l’or,
S’il ne me robbe mon thresor ?
Ce n’est au pouvoir de son art ;
Et si le dit, c’est un coquart :
J’entens par son art méchanique.
Il faut qu’il sçache ma practique,
Laquelle est naturelle en somme,
Et que ne se faict de main d’homme.

Or doncques, si l’or est si bon,
Et se faict sans feu de charbon,
Et s’il est si noble tenu
Que sur tous est le mieux venu,
Et que chascun en faict thresor,
Tant les humains estiment l’or ;
Toutesfois il ne garist mye
Les meaux, ny la ladrerie,
Ny ne faict transmutation
Des métaux en perfection
De fin or, ne n’est si notable
De faire verre malléable,
Comme faict la très-noble pierre
Des Philosophes, qu’on doit querre.
Si est l’or, quant aux métaux, faict
Par moy le plus noble est parfaict.

Ainsi donc, si tu ne sçais faire
Un peu de plomb, à l’exemplaire
De moy, ou quelque petit grain,
Ou de quelque herbe un tout seul brin,
Ou encor moins faire du fer,
Comment te veux-tu eschauffer
A faire ce qui est plus noble,
Et dont on fait ducat et noble ?
Et si tu dis, Je ne veux mye
Faire l’or, mais bien l’Alchymie ;
Je respons à toy non sçavant,
Que tu es plus fol que devant.
N’as-tu entendu que j’ay dict
Que mon secret t’est interdict ?
Car ce que se faict par nature,
Ne se faict point par creature.
Et qui plus est, si l’or j’ay faict
De sept metaux le plus parfaict,
Ce que tu ne sçaurois entendre,
Comment oses-tu entreprendre
De vouloir faire par telz faicts
Ce qui parfaict les imparfaicts,
Et en qui j’ay mis la puissance
De transmuer toute l’essence
Des métaux, en bon et fin or,
Et ce que je tiens en thresor
Le plus cher que Dieu m’a donné ?

Or es-tu bien desordonné,
Si tu ne cognois et entends
Que ce haut bien, où tu prétends,
En tant qui touche à créature,
Est le grand secret de nature,
Soit en métal, pierre, herbe ou beste,
Qui descend de vertu celeste.
Bien il y pert : car il guarist
L’homme de tous maux, et nourrist.
Il parfaict métaux imparfaicts,
Par ses vertus et hautains faicts
Que y y mets par mon grand sçavoir,
Et du thresor de mon avoir.
S’il est donc si parfaict en soy
Qu’il n’en est un pareil, dis-moy
S’il ne faut que telle science
Vient de haulte intelligence,
Veu que nul ne sçait faire l’or,
Et que cestuy est le thrésor
Des thresors, voire incomparable ?
C’est une erreur irréparable :
Car si tu ne peux porter dix
Et veux porter cent, je te dis
Que tu te tuë cœur et corps
Ce faisant : sçache ces efforts.

Mon fils, c’est toute ma science,
Mon haut sçavoir et ma puissance,
Que je prens ès cieux simplement,
Et le simple de l’élement :
C’est une essence primitive,
Et quinte en l’élementative,
Que je fais par réductions,
Par temps et circulations,
Convertissant le bas en hault,
Froid et sec en humide et chault,
Eu conservant pierre et metal
Sous son humide radical.
C’est par le mouvement des cieulx,
Tant sont nobles et précieux.
Et sçaches que les élemens
Ont des cieulx leurs gouvernemens,
Obeissans par convenance,
Elemens à leur influence ;
Et plus est pure ma matiere,
Plus suis par les cieulx grande ouvriere.

Cuides-tu que sus ton fourneau,
Où sont mis ta terre et ton eau,
Et que par ton feu et chaleur,
Par ta blanche ou rouge couleur,
Tu faces de moy ton plaisir,
Pour parvenir à ton désir ?
Cuides-tu les cieulx esmouvoir,
Et leurs influences avoir
Pour infuser dedans tes drogues ?
Guides-tu que ce soyent des orgues
Qu’on faict chanter à tous les dois ?
C’est trop cuider en ton lourdois.
Ne sçais-tu bien qu’au mouvement
Des cieulx est un entendement
Qui ha çà bas intelligence,
Et qui faict, par son influence,
A toutes choses avoir estre ?
Cy te prie vouloir cognoistre
Que hautes choses de haut lieu
Procèdent de moy, de par Dieu.
Et ne cuide qu’art manuel
Soit si parfaict que naturel :
Car son sens est trop nud et linge ;
Si me contrefait comme un singe.
Penses-tu que pour distiller,
Ou pour dissoudre et congeler
De ta matiere en ton vaisseau,
Ou pour tirer de l’huile l’eau,
Soit que belle et claire la voye,
Que tu ensuyves bien ma voye ?
Mon fils, tu es trop abusé ;
Car quand ton temps auras usé
A faire tous les meslemens,
Et separer les élemens,
Ton huile, ton eau et ta terre,
Tu n’as rien faict ; certes tu erre.
Sçais-tu pourquoy ? car ta matiere
Ne sçauroit demie heure entiere
Soustenir de la chaleur,
Tant est de petite valeur :
Tout s’en ira en fumée,
Ou en feu sera consommée.
Mais la matiere dequoy j’œuvre,
Est infaillible à toute espreuve,
Quelque feu ardent que ce soit ;
Ains du feu tout son bien reçoit,
Et si vient l’eau de seiche souche
Que rien ne moüille qu’elle touche,
Ni ne s’envole, ny recule,
Ne son huile jamais ne brusle :
Tant sont mes élemens parfaicts.
Ainsi n’est de ce que tu fais :
Aussi n’est-ce pas ton office
De manier mon artifice.

Pour conclusion je te dis,
Si tu veux bien noter mes dicts,
Je ne te veux point abuser,
Que tu ne sçaurois infuser,
Par ton feu artificiel,
La grand chaleur qui vient du ciel ;
Ny par ton eau et huyle et terre,
Tu ne sçaurois matiere acquerre
Qui peut recevoir influence,
Pour luy donner telle substance.
C’est don de Dieu, donné ès cieux
Aux éléments à qui mieux mieux,
Conservé eu la simple essence,
Dont nul que moy n’a cognoissance,
Fors l’homme qui en moy se fie,
Et qui sçait bien Philosophie.

Mon fils, je ne diray qu’un mot :
Ce sçait le créateur qui m’ot,
C’est que l’œuvre se faict entiere
D’une seule et vile matiere
Homogenée, en seul vaisseau
Bien clos, et en un seul fourneau,
En soy contient qui la parfaict,
Et par seul regime se faict.

Or voy la génération
De l’homme et sa perfection,
Où tout mon sens y abandonne,
Et le sçavoir que Dieu me donne :
Car faire sçais d’une matiere
L’espece humaine, non entiere ;
Je forme le corps seulement,
Voire si très-subtilement,
Que Platon, aussi Aristote
N’y entendirent jamais note.
Je fais os durs, dents à mâcher,
Le foye mol, aussi la chair,
Les nerfs froids, le cerveau humect,
Le cœur chaud, où Dieu vie mect,
Les boyaux, et toutes les veines,
Arteres de rouge sang pleines.

Brief, le tout d’un seul vif argent,
Masculin soulphre très-agent,
Fais un seul vaisseau maternel,
Dont le ventre en est le fournel.
Vray est que l’homme par son art
M’ayde fort, quand eu chaleur ard,
En infusant en la matrice
La matière qui est propice ;
Mais autre chose n’y sçait faire.
Ainsi est-il de ton affaire :
Car qui sçait matiere choisir,
Telle que l’œuvre en ha desir,
Bien préparée en un vaisseau,
Fort clos, et dedans son fourneau,
Le tout fourny, plus ne différe,
Car toy et moy devons parfaire ;
Pourveu que chaleur tu luy donne,
Comme Philosophie ordonne.
Car là gist tout : je t’en advise.
Pourtant faut bien que tu y vise :
En feu que l’on dit epsesis,
Pepsis, pepansis, optesis.
Feu naturel contre nature,
Non naturel et sans arsure,
Feu chauld et sec, humide et froit,
Penses-y, et le fais adroit.

Sans matiere et sans propre feu,
Tu n’entreras jamais en jeu :
La matiere, je la te donne ;
La forme, faut que tu l’ordonne :
Je ne dis pas substantiale,
Ny aussi forme occidentale ;
Mais forme de faire vaisseau,
Et de bien former ton fourneau.
Fais par raison ce qu’est propice,
Et par naturel artifice.

Ayde-moy, et je t’ayderay :
Comme tu feras, je feray,
Ainsi que j’ay faict à mes fils,
Dont ils ont reçeu les proufits,
A cause que sans vitupere
Ont ensuivi et mere et pere,
Obéissans à mes commands ;
Comme tu peux veoir ès Romans
De Jean de Meung, qui bien m’appreuve,
Et tant les sophistes repreuve.
Si faict Ville-neuve, et Raimon,
Qui en font noble sermon,
Et Morien le bon Romain,
Qui sagement y mist la main.
Si fist Hernies qu’on nomme pere,
A qui aucun ne se compere.
Geber, philosophe subtil,
A bien usé de mon oustil,
Et tant a escript de beaux dicts,
Et d’autres plus que je ne dis,
De ceste très-noble science ;
Lesquels ont par experience
Prouvé que l’art est veritable,
Et la vertu grande et loüable.
Tant de gens de bien l’ont trouvée,
Qui veritable l’ont prouvée,
Dont je me tais pour abreger.

Or, mon fils, si tu veux forger
Et commencer œuvre si noble,
Il ne te faut ducats ny noble,
Au moins en grande quantité :
Suffist que sois en liberté,
Et en lieu qui te soit propice,
Que nul sçache ton artifice.
Prepare à droict bien ta matiere,
Toute seule mise en poudriere,
En seul vaisseau, avec son eau,
Bien close, et dedans son fourneau,
Par un regime soit menée,
D’une chaleur bien attrempée,
Laquelle fera l’action
En soy, et putrefaction :
Car pour grande frigidité
Ne sçauroit tant la siccité
Résister contre tel agent,
Que ne soit tost le vif argent,
Par connexion ordonnée,
Fait un subject homogenée,
Réduit en premiere matiere.

Sois ton intention entiere
D’ensuivre ta mere Nature ;
Que raison soit ta nourriture ;
Ta guide soit Philosophie :
Et si tu le fais, je t’affie,
Tu auras matiere et moyen
De parvenir à ce hault bien ;
Et de chose qui bien peu couste
Tu ouvreras, mais que tu gouste
Mes principes. Voy comme j’ouvre :
Regarde l’Aristote, et ouvre
Le tiers et quart des Metheores :
Apprens physique, et voy encores
Le livre generation,
Et celuy de corruption ;
Le livre du ciel et du monde,
Où la matiere est belle et monde.
Car si tu ne vois et entends,
Certes, mon fils, tu perds le temps.
Et pour mieux sçavoir les manieres,
Voir te faut celuy des minieres,
Que fit mon gentil fils Albert,
Qui tant sçeut, et tant fut expert,
Qu’en son temps il me gouvernoit,
Et de mes faicts bien ordonnoit,
Comme il appert en celluy livre.
Or doncques, si tu es delivre,
Es minieres souvent liras,
Et là de mes secrets verras,
Que nulle pierre ne s’engendre
Que des élemens par son genre.

Apprens, apprens à me connoistre,
Premier que de te nommer maistre.
Suis moy, qui suis mere Nature,
Sans laquelle n’est creature,
Qui peut être, ny prendre essence,
Vegeter, monter en croissance,
Ny avoir ame sensitive,
Sans ciel et l’elementative.
Et pour connoistre tels effects,
II te convient porter le faiz
D’estudier et travailler
En philosophie et veiller.
Et si tu sçais tant par ses us,
Que tu cognoisses les vertus
Des cieux, et leurs grands actions,
Des éléments les passions,
Et parquoy ils sont susceptibles ;
Qui sont les moyens convertibles ;
Et qui est cause de pourrir,
Et d’engendrer, et de nourrir
De leur essence et leur substance,
Tu auras de l’art cognoissance ;
Combien que suffit seulement
D’avoir un bel entendement,
Eu considérant mes ouvrages.

Mais n’ont pas eu tons clers et sages
Ce don de Dieu par leur science :
Ains ceux de bonne conscience,
Qui m’ont suivie avec Raison,
L’ont eu par moult longue saison,
En ayant patience bonne,
Attendans le temps que j’ordonne.

Fais donc ce que je te dis or,
Si tu veux avoir le thresor
Qu’ont eu les vrais Physiciens,
Et Philosophes anciens.
C’est le thresor et la richesse
De plus grand’ vertu et noblesse,
Que, puis les cieulx jusques en terre,
Par art l’homme pourroit acquerre.
C’est un moyen entre Mercure
Et metal que je prens en cure :
Et par ton art, et mon sçavoir,
Parfaisons un si noble avoir.
C’est le fin et bon or potable,
L’humide radical notable ;
C’est souveraine medecine,
Comme Salomon le désigne,
Eli son livre bien autentique,
Que l’on dict Ecclesiastique :
Et là tu trouveras le tiltre,
Au trente-huictiesme chapitre.
Dieu la créa ; en terre est prise ;
L’homme prudent ne la desprise.
Il l’a mise dans mes secrets,
Et la donne aux sages et discrets ;
Combien qu’ils sont maints orateurs,
El qui se cuident grands docteurs
En très-haute theologie,
Sans la basse philosophie,
Qui en font par tout leur risée.
Des medecins est desprisée,
Qui se mocquent de l’Alchymie.
Las ! ils ne cognoissent mie,
Et n’ont pas faict de l’art espreuve,
Comme Avicenne et Ville-neuve,
Et plusieurs grands physiciens,
Bons medecins très-anciens.
Tel s’en moque qui n’est pas sage,
Et qui n’a pas veu le passage
Que bons medecins ont passez.
Les moqueurs n’ont pas sceu assez
Pour cognoistre telle racine
Et tant louable medecine,
Qui guarist toute maladie ;
Et qui l’a, jamais ne mendie.
Bien est heureuse la personne
A qui Dieu temps et vie donne
De parvenir à ce haut bien !
Et posé qu’il soit anciens :
Car Geber dict, que vieux estoyent
Les philosophes qui l’avoyent ;
Mais toutesfois en leurs vieux jours
Ils jouissoyent de leurs amours.
Et qui la possede, largesse
De tous biens ha, et grand’richesse.
Seulement d’une once et d’un grain
Tousjours est riche, et tousjours sain.
Enfin se meurt la creature,
De Dieu contente et de Nature.
C’est medecine cordiale,
Et teincteure plus qu’aureale :
C’est l’elixir, l’eau de vie,
En qui toute œuvre est assouvie :
C’est l’argent vif, le soulphre et l’or,
Qui est caché en mon thresor :
C’est le bel huyle incombustible,
Et le sel blanc, fix et fusible :
C’est la pierre des philosophes,
Qui est faicte de mes estoffes ;
Ny par aucune geniture
Trouver se peut que par nature,
Et part de sçavoir humain,
Qu’il administre de sa main.

Je le te dis, je le t’annonce,
Et hardiment je le prononce,
Que sans moy qui fournis matiere,
Tu ne feras onc œuvre entiere ;
Et sans toy, qui sers et ministre,
Je ne peux seule l’œuvre tistre ;
Mais par toy et moy, je t’asseure
Que tu auras l’œuvre un peu d’heure.

Laisse souffleurs et sophistiques.
Et leurs œuvres diaboliques :
Laisse fourneaux, vaisseaux divers
De ces souffleurs faux et pervers :
Je te prie tout en premier,
Laisse leur chaleur de fumier.
Ce n’est profitable, ni bon,
Non plus que leur feu de charbon.
Laisse métaux et atramens :
Transmuë les quatre élemens
Sous une espece transmuable,
Qu’est la matière très-notable
Par philosophes designée,
Et des ignares peu prisée.
Semblable à l’or est par substance,
Et dissemblable par essence.
Les élemens convertiras,
Et ce que tu quiers trouveras.
J’entens que les bas tu sublimes,
Et que les haults tu fasse infimes.

Tu prendras donc ce vif argent,
Mixte en son soulphre tresagent,
Et mettras tout en seul vaisseau,
Bien clos, dedans un seul fourneau,
Qui sera au tiers inhumé :
Garde qu’il ne soit enfumé
Sur un feu de philosophie.
Fais ainsi, et en moy te fie.
Laisse doncques toute autre espece,
Je t’en supplie, mon fils, laisse,
Et ne prens fors celle matiere
Dont se commence la miniere.
Plus ne t’en dis ; mais je te jure
Mon Dieu, qu’il faut suivre Nature.