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L’Homme est un être multiple
Georges Gurdjieff

Londres, 1922

L’homme est un être multiple. Habituellement, lorsque nous parlons de nous-mêmes, nous parlons de « je ». Nous disons : « je » fais ceci, « je » pense cela, «je » veux faire cela. Mais c’est une erreur.
Ce « je » n’existe pas, ou plutôt il y a des centaines, des milliers de petits « moi » en chacun de nous. En nous-mêmes nous sommes divisés, mais nous ne pouvons reconnaître la pluralité de notre être autrement que par l’observation et l’étude. À un moment donné, c’est un « moi » qui agit, le moment suivant c’est un autre « moi ». Les « moi » en nous sont contradictoires, et c’est pourquoi nous ne fonctionnons pas harmonieusement.
Nous ne vivons d’ordinaire qu’avec une partie infime de nos fonctions et de notre force, parce que nous ne nous rendons pas compte que nous sommes des machines et que nous ne connaissons pas la nature et le fonctionnement de notre mécanisme.
Nous sommes des machines. Nous sommes entièrement gouvernés par les circonstances extérieures. Toutes nos actions suivent la ligne de moindre résistance à la pression des circonstances extérieures.
Faites-en l’expérience : pouvez-vous commander à vos émotions ? Non. Vous pouvez essayer de les supprimer, ou de chasser une émotion par une autre. Mais vous ne pouvez pas les contrôler. Ce sont elles qui vous contrôlent.
Ou bien vous décidez de faire quelque chose - votre « moi » intellectuel peut prendre la décision. Mais lorsque arrive le moment de l’exécuter, vous vous surprenez peut-être en train de faire juste le contraire.
Si les circonstances sont favorables à votre décision, il se peut que vous l’exécutiez, mais si elles sont défavorables, vous ferez tout ce qu’elles vous commanderont. Vous ne contrôlez pas vos actions. Vous êtes une machine et les circonstances extérieures dirigent vos actions sans tenir compte de vos désirs.
Je ne dis pas : personne ne peut contrôler ses actions. Je dis : vous ne pouvez pas, parce que vous êtes divisé. Il y a en vous deux parties : l’une forte et l’autre faible. Si votre force croît, votre faiblesse croîtra elle aussi et deviendra une force négative, à moins que vous n’appreniez à l’arrêter.
Si nous apprenions à contrôler nos actions - il en irait tout autrement. Quand un certain niveau d’être est atteint, nous pouvons réellement contrôler chaque partie de nous-mêmes. Mais tels que nous sommes aujourd’hui, nous ne pouvons même pas faire ce que nous avons décidé de faire.
(À ce moment un théosophe intervient pour affirmer que nous pouvons changer les conditions.)
Notre conditionnement ne change jamais. Il est toujours le même. Il n’y a pas de véritable changement, il n’y a qu’une modification des circonstances.

Question. - N’est-ce pas un changement, si un homme devient meilleur ?

Réponse. - Un homme ne signifie rien pour l’humanité. Un homme devient meilleur, un autre devient pire ; cela revient au même.

Q. - Mais n’est-ce pas un progrès pour un menteur que de devenir sincère ?

R. - Non. C’est la même chose. Tout d’abord il ment mécaniquement, parce qu’il ne peut pas dire la vérité. Ensuite il dit mécaniquement la vérité, parce que ça lui est devenu plus facile. La vérité et le mensonge n’ont de valeur que par rapport à nous-mêmes, si nous pouvons les contrôler. Tels que nous sommes, nous ne pouvons pas être « moraux », parce que nous sommes mécaniques.
La morale est relative - subjective, contradictoire et mécanique. Il en va pour elle comme pour nous. L’homme physique, l’homme émotionnel, l’homme intellectuel, chacun détient un ensemble de principes moraux correspondant à sa nature.
La machine, en chaque homme, est divisée en trois parties fondamentales, trois centres.
Observez-vous à n’importe quel moment, et demandez- vous : « D’où vient le " moi " qui travaille en ce moment ? Appartient-il au centre intellectuel, au centre émotionnel, ou au centre moteur ? » Vous découvrirez qu’il est probablement très différent de ce que vous imaginiez, mais qu’il appartient bien à l’un des trois.

Q. - N’y a-t-il pas de code absolu de moralité qui devrait s’imposer à tous de la même manière ?

R. - Si. Lorsque nous pourrons utiliser toutes les forces qui contrôlent les centres, alors nous pourrons être « moraux ». Mais en attendant, tant que nous n’utilisons qu’une partie de nos fonctions, nous ne pouvons pas être « moraux ». Dans tout ce que nous faisons, nous agissons mécaniquement, et des machines ne peuvent pas être morales.

Q. - Cela semble une situation désespérée…

R. - Très juste. C’est sans espoir.

Q. - Alors comment pouvons-nous changer et utiliser toutes nos forces ?

R. - Ça, c’est une autre affaire. La principale cause de notre faiblesse est notre incapacité à appliquer notre volonté aux trois centres simultanément.

Q. - Pouvons-nous au moins appliquer notre volonté à l’un d’entre eux ?

R. - Certainement ; nous le faisons parfois. Il nous arrive même d’être capables de contrôler l’un d’eux pour un moment, avec des résultats tout à fait extraordinaires. (Il raconte l’histoire d’un prisonnier qui, pour envoyer un message à sa femme, lance une boulette de papier à travers une fenêtre très haute et difficile à atteindre. C’est son seul moyen de retrouver la liberté. S’il échoue la première fois, il n’aura jamais plus d’autre chance. Il réussit du premier coup, en exerçant un contrôle absolu sur son centre physique, grâce à quoi il peut exécuter ce qu’autrement il n’aurait jamais été capable de faire.)

Q. - Connaissez-vous quelqu’un qui ait jamais atteint ce plan supérieur d’être ?

R. - Cela ne servirait à rien que je dise oui ou non. Si je dis oui, vous ne pourrez pas le vérifier, et si je dis non, vous ne serez pas plus avancé. Il ne s’agit pas de me croire. Je vous demande de ne rien croire que vous ne puissiez vérifier par vous-même.

Q. - Si nous sommes totalement mécaniques, comment pouvons-nous parvenir au contrôle de nous-mêmes ? Une machine peut-elle se contrôler elle-même?

R. - Très juste : bien sûr que non. Nous ne pouvons pas nous changer nous-mêmes, nous ne pouvons que nous modifier un peu. Mais nous pouvons être changés, grâce à une aide venue du dehors.
Selon les théories ésotériques, l’humanité se divise en deux cercles : un grand cercle extérieur qui englobe tous les êtres humains, et au centre un petit cercle d’hommes qui ont été instruits et qui comprennent. L’instruction réelle, qui seule peut nous changer, ne peut venir que de ce centre, et le but de cet enseignement est de nous préparer à recevoir une telle instruction. Par nous-mêmes nous ne pouvons pas nous changer. Cela ne peut venir que du dehors.
Toutes les religions font allusion à l’existence d’un centre commun de connaissance. Dans tous les livres sacrés, la connaissance est présente. Mais les gens ne désirent pas la trouver.

Q. - Mais ne possédons-nous pas déjà une grande quantité de connaissances ?

R. - Oui, trop de connaissances de toutes sortes. Nos connaissances actuelles sont basées sur les perceptions des sens - comme chez les enfants. Si nous désirons acquérir la vraie sorte de connaissance, nous devons nous changer nous-mêmes. Par un développement de notre être, nous pourrons atteindre à un état plus élevé de conscience. Le changement du savoir vient d’un changement de l’être. Le savoir en lui-même n’est rien. Nous devons tout d’abord acquérir la « connaissance de soi ». Et avec l’aide de cette connaissance de soi, nous apprendrons comment changer - si toutefois nous désirons changer.

Q. - Et pourtant ce changement doit venir du dehors ?

R. - Oui. Quand nous serons prêts pour une connaissance nouvelle, elle viendra à nous.

Q. - Pouvons-nous modifier nos émotions en faisant appel à notre jugement ?

R. - Un centre de notre machine ne peut pas modifier un autre centre. Par exemple : à Londres, je suis irritable, le climat me déprime et me met de mauvaise humeur, alors qu’aux Indes je suis de bonne humeur. Aussi ma raison me dit-elle d’aller aux Indes où je pourrai me débarrasser de cette irritabilité. Par contre, à Londres, je vois que je peux travailler. Sous les tropiques, je ne pourrais pas travailler aussi bien ; je serais donc irritable pour une autre raison. Vous voyez, l’émotion existe indépendamment du raisonnement et vous ne pouvez pas changer l’une au moyen de l’autre.

Q. - Qu’est-ce qu’un état d’être supérieur ?

R. - Il y a plusieurs états de conscience :

1° Le sommeil, dans lequel notre machine continue à fonctionner, mais sous une pression très faible ;
2° L’état de veille, dans lequel nous sommes en ce moment. Ces deux états sont les seuls que connaisse l’homme ordinaire ;
3° Ce qui est appelé « conscience de soi ». C’est le moment où l’homme est présent à lui-même et à sa machine. Nous l’avons par éclairs, mais seulement par éclairs. Il y a des moments où vous êtes présent non seulement à ce que vous faites, mais à vous-même en train de le faire. Vous voyez à la fois « je » et le « ici » de « je suis ici », à la fois la colère et le « je » qui est en colère. Appelons cela « rappel de soi » si vous voulez.
Maintenant, lorsque vous êtes pleinement et continuellement conscient du « je », et de ce qu’il fait, et de quel « je » il s’agit, vous devenez conscient de vous-même. La conscience de soi est le troisième état.

Q. - Est-ce que ce n’est pas plus facile quand on est passif?

R. - Oui, mais c’est inutile. Vous devez observer votre machine pendant qu’elle travaille.
Il y a des états au-delà du troisième état de conscience, mais il n’est pas nécessaire d’en parler maintenant. Seul l’homme qui a atteint l’état d’être le plus élevé est un homme complet. Les autres ne sont que des fractions d’hommes.
L’aide extérieure nécessaire viendra soit de maîtres, soit de l’enseignement dont je parle.
Les points de départ de l’observation de soi sont :

1° Que nous ne sommes pas « un » ;
2° Que nous n’avons pas de contrôle de nous-mêmes : nous ne contrôlons pas notre mécanisme ;
3° Que nous ne nous rappelons pas nous-mêmes. Si je dis : « je lis un livre », et ne sais pas que « je » suis en train de lire, c’est une chose. Mais si je suis conscient que « je » lis, cela est le rappel de soi.

Q. - Est-ce que cela ne rend pas cynique?

R. - Très certainement. Si vous vous contentez de voir que vous et tous les hommes sont des machines, vous deviendrez tout simplement cynique. Mais si vous poursuivez votre travail, vous cesserez d’être cynique.

Q. - Pourquoi ?

R. - Parce que vous aurez à faire un choix, à décider de ce que vous voulez devenir : ou bien complètement mécanique, ou bien complètement conscient. C’est là le partage des voies dont parlent tous les enseignements traditionnels.

Q. - N’y a-t-il pas d’autres voies pour parvenir à notre but?

R. - En Angleterre, non. En Orient, c’est autre chose. Il y a des méthodes différentes pour les différentes sortes d’hommes. Mais vous devez trouver un maître. Vous seul pouvez décider de ce que vous voulez faire. Demandez-vous du fond du cœur ce que vous désirez le plus, et si vous en êtes capable, vous saurez quoi faire. Réfléchissez bien, et puis allez de l’avant.

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Notes

Georges Gurdjieff (retransr.), article : « L’Homme est un être multiple », in Gurdjieff parle a ses élèves (1924), pp. 103-110.

► Il s’agit de retranscriptions d’échanges qui eurent lieu entre Gurdjieff et ses disciples durant des réunions qui avaient lieu journalièrement. Dans la mesure ou Gurdjieff interdisait de prendre des notes lors de ces réunions ces retranscriptions ont été faites écrites de mémoire par certains de ses disciples.