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Ibn Wahshiyya et la magie
Spartakus Freeman

Tu te joues de notre magie ; or, la poésie est une véritable magie, Aboulala.

Nous entamons ici une série de trois articles sur une figure peu connue dans l’histoire de la magie, Ibn Wahshiyya, traducteur de l’Agriculture nabatéenne, d’ouvrages de toxicologie, d’alchimie et d’un recueil d’alphabets magiques. Comme nous le verrons par la suite, il fut, sans doute, l’un des premiers à décrypter les hiéroglyphes égyptiens…

Sa vie, son œuvre.

Ibn Wahshiyya (en arabe أبو بكر أحمد بن وحشية Abu Bakr Ahmed ibn ‘Ali ibn Qays al-Wahshiyah al-Kasdani al-Qusayni al-Nabati al-Soufi) était un écrivain, alchimiste, agronome, « égyptologue » et historien né à Qusayn près de Koufa en Irak. Son nom nous indique qu’il était Chaldéen (al-Kasdani) et Nabatéen (al-Nabati), et il semble qu’il soit la seconde génération d’une famille assyrienne convertie à l’Islam. Il était connu dans l’Europe moderne sous le nom d’Ahmad Bin Abubekr Wahishih. Nous ne disposons que de très peu d’informations à son sujet, mais les dictionnaires biographiques étant principalement islamiques, il n’est pas étonnant qu’un auteur d’œuvres jugées païennes en soit absent.

Quoiqu’il en soit, il semble avéré qu’il a vécu entre le 9ème et le 10ème siècle, à Bagdad alors centre de la civilisation islamique florissante. Sa famille, comme nous l’avons dit, remontant à des origines assyriennes et babyloniennes, était fraîchement convertie à l’Islam. Il vivait à une époque où son peuple parlait encore le nabatéen et pratiquait toujours, fut-ce en secret, les anciens rites, empreints de magie, aux divinités locales. Les ouvrages d’Ibn Wahshiyya laissent apparaître une fierté de l’héritage babylonien ce qui explique sans doute son œuvre de traduction – et de transmission – du savoir de son peuple (cfr. The Christian remembrancer, Volume 39, page 419-420).

Ibn al-Nadim (dans son Kitab al-Fihrist) liste un grand nombre de livres sur la magie, les statues, les offrandes, l’agriculture, l’alchimie, la physique et la médecine, qui ont été soit écrits, soit traduits de livres anciens, par Ibn Wahshiyya.

Ses travaux sur l’alchimie ont été coécrits avec un alchimiste nommé Abou Talib al-Zalyat, leurs œuvres ont été utilisées par Shams al-Din al-Dimashki. Sa principale œuvre alchimique est le Soleil des soleils et Lune des lunes qui est citée, dans son Ancient Alphabets, comme étant l’essence des enseignements concernant le Bahumed (voir illustration ci-dessous) que Hammer a voulu associer au fameux Baphomet de l’affaire des Templiers, mais ceci est une histoire dont nous reparlerons plus tard.

Il a traduit un livre intitulé Agriculture nabatéenne (Kitab al-falaha al-Nabatieh) (vers 904), traité majeur, qui prétend se fonder sur des sources de l’antique Babylone. Écrit entre le troisième et neuvième siècle, provenant du pays des chaldéens et de Babylone, l’ouvrage traite non seulement d’agriculture mais aussi des sciences ésotériques, en particulier de la magie et de la sorcellerie. Le livre défend la civilisation babylonienne-araméenne-syrienne contre celle de la conquête des Arabes. Il contient de précieuses informations sur l’agriculture et les superstitions et croyances, et discourt notamment sur la race des Sabéens préexistante à Adam. Il raconte qu’Adam avait des parents et qu’il était originaire de l’Inde. Ces idées ont été débattues par les philosophes juifs Juda Halevi et Maïmonide qui, dans son Guide des Égarés, écrit : Les livres des Sabiens, et notamment le grand ouvrage intitulé l’Agriculture nabatéenne, renferment beaucoup de fables, de superstitions et de pratiques absurdes et impies, qui remontent à une haute antiquité, et que Moïse voulait empêcher de s’introduire parmi les Hébreux.

L’historien arabe Ibn Kaldoun, dans ses Prolégomènes, écrit que :

Parmi les livres des Grecs, on traduisit le traité d’agriculture nabatéenne, attribué aux plus savants d’entre les Nabatéens, et contenant sur l’article de la magie des détails qui annonçaient des connaissances profondes ; mais des hommes religieux ayant examiné ce livre, et regardant comme illicite tout ce qui concernait le chapitre des enchantements, se bornèrent à transcrire ce qui avait trait aux végétaux, à leur plantation, à leur culture, et supprimèrent le reste. Ce fut en suivant cette méthode qu’Ebn-Awam publia un extrait de l’Agriculture nabatéenne. La partie qui traitait des sciences occultes resta complètement négligée, jusqu’à ce que Moslemah, dans ses ouvrages sur la magie, en transcrivit les questions les plus importantes.

Les sciences magiques étaient en grande vogue chez les Syriens habitants de Babylonie, et avaient été l’objet de plusieurs traités spéciaux ; mais de tous ces ouvrages un petit nombre seulement a passé dans la langue arabe : telle est l’Agriculture nabatéenne, traduite par Ebn-Wahschiiah, et qui contient les pratiques en usage chez les Babyloniens.

L’ouvrage sera cité pour la première fois par Thomas d’Aquin avant de retomber dans l’oubli et ne réapparaître qu’au 19ème siècle. L’orientaliste Quatremère en fera une étude dans son Mémoire sur les Nabatéens publié en 1835. Renan nous dit quant à lui :

Vers l’an 900 de notre ère, un descendant des anciennes familles babyloniennes réfugiées dans les marécages de Wasith et de Bassorah, oit elles vivent encore aujourd’hui, se prit d’admiration pour les ouvrages de ses ancêtres, dont il comprenait et probablement parlait la langue. Ibn Wahschiyyah al Kasdani ou le Chaldéen (c’était le nom de ce personnage) était musulman, mais l’islamisme dans la famille ne datait que de son bisaïeul ; il haïssait les Arabes et éprouvait contre eux ce sentiment de jalousie qui animait aussi les Persans contre leurs vainqueurs. Une bonne fortune ayant fait tomber entre ses mains une grande collection d’écrits nabatéens que l’on avait pu soustraire an fanatisme musulman, le zélé Chaldéen consacra sa vie à les traduire et créa ainsi une bibliothèque nabatéo-arabe, dont trois ouvrages complets, sans parler des fragments d’un quatrième, sont venus jusqu’à nous. Les trois ouvrages complets sont : 1° le Livre de l’Agriculture nabatéenne ; 2° le Livre des poisons ; 3° le Livre de Tenkéluscha le Babylonien ; l’ouvrage incomplet est le Livre des secrets du soleil et de la terre (Renan, Mémoire sur l’âge du livre intitulé « Agriculture nabatéenne », dans les Mémoires de l’Acad. des Insc. et Belles-lettres, t. XXIV, 1861, p. 139-142).

Au 19ème siècle, Madame Blavatsky mentionnera l’Agriculture nabatéenne dans sa Doctrine Secrète en ajoutant que cet ouvrage est d’une importance capitale puisqu’il représente une initiation complète aux mystères des nations pré-adamites sur base de l’autorité indéniable de documents authentiques. Elle le considérait également comme une doctrine chaldéenne secrète dissimulée sous une forme exotérique.

Ibn Wahshiyyah a également traduit le Livre de Tenkeluscha le Babylonien, qui est un livre de généthliaque, et le Livre des poisons qui est composé de trois ouvrages. Les auteurs de ces trois ouvrages sont : Suhab-Saih, Iarbuqa et Rewahtha. Suhab-Saih est plus ancien que larbuqa, et Iarbuqa est cité dans l’Agriculture nabatéenne. La science du Livre des poisons est empreinte de sorcellerie et de superstitions.

Le dernier ouvrage nabatéen qui nous soit connu, est intitulé Le Livre des secrets du soleil et de la lune. Il nous représente les vues des sages babyloniens Adami, Aukebuta et Askolebita sur la production artificielle des êtres vivants. On y raconte notamment comment Ankebuta a réussi à former un homme et à le conserver vivant pendant une année.

Comme nous allons le voir, Ibn Wahshiyya a été l’un des premiers à être en mesure de décrypter, au moins partiellement, les anciens hiéroglyphes égyptiens, en les rapportant à la musique contemporaine, à langue copte utilisées par les prêtres coptes de son temps.

Les Alphabets antiques.

Le manuscrit arabe d’Ibn Wahshiyya, le Kitab Shawq al-Mustaham, est une œuvre écrite en 855, qui traite d’un certain nombre d’alphabets anciens, et dans lequel on déchiffre un certain nombre de hiéroglyphes égyptiens. Ce livre sera connu d’Athanasius Kircher au 17e siècle, puis traduit et publié en anglais par Joseph Hammer en 1806 sous le titre Ancient Alphabets, 16 ans avant que Champollion n’ait terminé le déchiffrement complet des hiéroglyphes égyptiens. Ce livre était également connu de Silvestre de Sacy, un collègue de Jean-François Champollion.

Avant la période napoléonienne, l’on savait peu en Occident sur l’ancienne civilisation égyptienne. On supposait que le monde des pharaons avait depuis longtemps été oublié par les Égyptiens, incorporé au monde islamique depuis le 7ème siècle de notre ère. Cette conclusion rapide était basée sur la méconnaissance des importants apports des savants arabes entre le 7ème et le 16ème siècle. Un imposant corpus d’écrits médiévaux, provenant aussi bien de savants que de gens ordinaires existe en réalité, qui remonte bien avant les tout débuts de la Renaissance européenne.

Au temps où les commentateurs de l’Europe pensaient que les hiéroglyphes étaient des symboles représentant chacun un concept, les savants arabes, montre El Daly, avaient saisi le principe fondamental selon lequel ils représentaient des sons et des idées. L’étude de l’œuvre d’Abu Bakr Ahmad Ibn Wahshiyah, un alchimiste du 9ème siècle, constitue l’élément central de la thèse d’El Daly. Ibn Wahshiyah avait mené des recherches sur les anciens systèmes d’écritures, qui indiquent qu’il déchiffrait correctement de nombreux signes hiéroglyphiques.
Pendant deux siècles et demi, l’égyptologie a été dominée par une vision euro-centrique, qui a virtuellement ignoré près de 1000 ans de science arabe et de recherches encouragées par l’Islam, insiste El Daly »
(http://www.cirs-tm.org/).

Dans la préface à sa traduction, Hammer nous dit : l’auteur a vécu il y a mille ans, aux temps du calife Abdul Malik bin Marwan. Ses surnoms suffisent à prouver qu’il était chaldéen, nabatéen et peut être même syrien de naissance. Il ne nous dit pas lui-même qu’il a traduit cette œuvre, traitant des hiéroglyphes et des alphabets secrets d’Hermès, à partir de sa langue maternelle, le nabatéen, en arabe.

Le livre se compose d’une explication des hiéroglyphes, de 80 alphabets inconnus ainsi que d’un exposé des diverses classes de prêtres égyptiens et des cérémonies de sacrifice.

Nous trouvons dans les premiers chapitres, une description des alphabets arabes, coufiques, hébreux etc. Dans les chapitres 3 à 7, nous sont présentés des alphabets portant des noms de constellations, de philosophes, de planètes et de rois qui doivent avoir été des codes en usage à cette époque au Proche-Orient. Dans le dernier chapitre, l’on découvre l’alphabet Mimshim ou antédiluvien qui représente une transition entre les hiéroglyphes et les lettres alphabétiques.

Nous retrouvons également dans ce livre l’alphabet céleste qui, selon l’auteur, a servi pour la rédaction des livres de Seth.

Concernant la figure dite « Bahumed », faisant partie de l’alphabet d’Hermès, que relève Hammer dans le livre et dont il souligne le rapprochement avec le Baphomet, Bahumed ou Bahumet est lié à l’histoire des Templiers et fut l’un de leurs secrets mystérieux, une formule qu’ils adressèrent à leur idole de veau en leurs assemblées secrètes. Différentes explications étymologiques et descriptions de ce mot ont déjà été publiées, mais aucune n’est aussi satisfaisante que celle-ci qui prouve que les Templiers avaient quelque connaissance des hiéroglyphes qu’ils acquirent probablement en Syrie. N’oublions pas qu’Hammer à été l’auteur de livres dans lesquels il exprimait ses propres théories concernant les Templiers et plus particulièrement le Baphomet (in Mysterium Baphometis revelatum). Rien n’indique une origine commune des deux termes, Bahumed et Baphomet, Silvestre de Sacy, dans sa recension de cet écrit (Mag. Encycl., 1810, tome VI, page 145-175), réfute cette thèse en citant plusieurs noms donnés aux mosquées par les historiens – Mahumaria, Machomaria et Bafumuria – dérivés du nom de Mahomet. Il dit aussi que Kharuf signifie un agneau et non pas un veau.

Voici comment l’auteur du livre, quant à lui, nous la présente :

Cette figure exprime le plus sublime secret, appelé à l’origine Bahumed ou Kharuf. Le Secret de la Nature du Monde, ou Secret des Secrets ou Commencement et Retour de Toutes Choses. Parler plus avant de cette figure ressort des limites de ce livre. Nous renvoyons les curieux, qui désirent plus d’explications, vers un livre, que nous avons traduit de notre langue nabatéenne en arabe, et intitulé : Soleil des Soleils et Lune des Lunes qui illumine la découverte des alphabets hermétiques, ou hiéroglyphiques, et qui devrait entièrement les satisfaire.

Concernant le sérieux du contenu de l’ouvrage, il a fait l’objet de quelques critiques dans le monde de l’égyptologie, ainsi, von Klaproth écrit : En effet, nous possédons un Traité arabe sur les différents alphabets, composé par Ahmed ben Abubekr, nommé communément Ebn Vahchiyyeh. M. de Hammer l’a publié avec une traduction anglaise. Ce livre contient l’explication d’un grand nombre d’hiéroglyphes et de caractères donnés pour tels. Jusqu’à présent on n’avait aucun moyen de constater l’authenticité de ces implications. Ces hiéroglyphes se rencontrant parmi une foule d’alphabets et de signes purement imaginaires, M. le baron Silvestre de Sacy et plusieurs autres savants les ont regardés comme fabuleux : moi même j’ai partagé cette opinion ; actuellement je dois l’abandonner, parce qu’une partie des explications données par Ebn Vahchiyyeh sont absolument conformes à celles qu’on trouve dans Horapollon, et leur exactitude est démontrée par le système des hiéroglyphes acrologiques (Julius von Klaproth, Lettre sur la découverte des hiéroglyphes acrologiques, 1827). Il continue en citant quelques exemples qui viendront à l’appui de son assertion.

Ajoutons encore un mot sur l’alphabet de la page 7 de l’original arabe. Rappelons que ce livre date du 9ème siècle, qu’il est censé être la traduction de manuscrits plus anciens encore, or, à cet endroit de l’ouvrage, nous trouvons ceci :

Ne sont-ce pas là nos chiffres dits « arabes » ? Cela pourrait être ici, une preuve supplémentaire qu’ils ne furent pas dessinés arbitrairement, mais qu’ils proviennent, ainsi que le livre le décrit, d’un alphabet indien de 9 caractères ; les décimales étant indiquées par les mêmes signes portant un point au-dessus d’eux.

La magie.

La magie a toujours joué un rôle important dans la société musulmane, même si ce rôle fut souvent officiellement décrié ou nié : bien que son utilisation ait souvent été condamnée par les religieux, son efficacité n’a jamais été attaquée. Ainsi, au début du 10ème siècle, un religieux érudit al-Ashart a écrit dans son ouvrage dogmatique Ibana :

et nous croyons qu’il y a des magiciens et une magie dans ce monde, et que la magie est une entité dans ce monde.

Au Moyen-Orient, la magie a toujours conservé ce rôle, non seulement parmi les gens du commun, mais aussi parmi les savants. Au 10ème siècle les Frères de la Pureté ont intensivement écrit sur la magie dans leur Rasâ’il (en particulier IV : 283 – 335). Cette encyclopédie est composée de 52 épîtres (srasâ’il) répartis en quatre tomes. Chaque tome développe différentes matières :

– Tome 1 : les sciences mathématiques (14 épîtres) comprenant la théorie du nombre, la géométrie, l’astronomie, la géographie, la musique, les arts théoriques et pratiques, l’éthique et la logique ;

– Tome 2 : les sciences de la nature (17 épîtres) comprennent la matière, la forme, le mouvement, le temps, l’espace, le ciel et l’univers, la génération et la corruption, la météorologie, les minéraux, les plantes, les animaux, le corps humain, la perception, l’embryologie, l’homme en tant que microcosme, le développement des âmes dans le corps, la limite de la connaissance, la mort, le plaisir et la langue ;

– Tome 3 : les sciences psychologiques et rationnelles (10 épîtres) comprennent les principes intellectuels, l’univers, l’intelligence, etc. ;

– Tome 4 : les sciences théologiques comprenant les doctrines et les religions, les êtres spirituels, la politique, la magie et les talismans.

Au début du 10ème siècle Abu Bakr Ibn Wahshiyya fut l’auteur ou le traducteur de nombreux livres nabatéens, dont le célèbre al-Filaha an-Nabatiyya, l’Agriculture nabatéenne. Les livres nabatéens (également appelé le corpus nabatéen) d’Ibn Wahshiyya prétendent être la traduction à partir de l’ancien syriaque d’anciens textes. L’auteur et son livre ont suscité la controverse depuis le 19ème siècle, lorsque ce corpus a été diffusé en Europe comme provenant de l’ancienne Babylone. L’ouvrage a été d’abord rejeté comme un faux avant d’être défendu par certains spécialistes.

Le livre dont on attribue la composition aux savants du peuple nabatéen, celui qui a pour titre l’Agriculture nabatéenne et qui fut un des ouvrages des Grecs que l’on traduisit (en arabe), renferme une foule de renseignements (touchant ces matières) ; mais les musulmans en ayant pris connaissance, et sachant que la porte de la magie était fermée pour eux et que l’étude de cet art leur était défendue, se bornèrent à en accepter la partie qui traitait des plantes sous le point de vue de leur mise en terre, des soins qu’on doit leur donner et de ce qui se présente dans de pareils cas ; aussi rejetèrent-ils les passages qui traitaient de l’autre art (la magie) (Ibn Kaldoun, Prolégomènes).

Que les œuvres du corpus nabatéen soient authentiques ou non, ou qu’elles proviennent de livres écrits en syriaque ou dans une autre langue, il y a des éléments qui plaident en faveur de l’authenticité d’au moins certaines parties de ces livres. On y trouve quelques prières en araméen, et en arabe, qui semblent être des traductions de prières araméennes. Ibn Wahshiyya lui-même ne pouvait guère avoir composé ces prières, elles doivent donc lui être parvenues sous forme écrite ou orale. Le contexte local est donné avec précision, ce qui prouve qu’Ibn Wahshiyya connaissait la région, dont il parlait la langue, et il n’y a donc rien d’improbable à ce qu’il ait eu accès à des traditions locales.

Ibn-Khaldoun, dans ses Prolégomènes, s’exprime en ces termes : Les Chaldéens, avant eux les Syriens, et de leur temps les Nabatéens, s’adonnèrent avec ardeur à l’étude de la magie, de l’astrologie, et à la connaissance des influences et des talismans.

Plus loin, parlant de la magie, il nous donne les détails suivants : Les livres qui traitaient de cette science étaient comme perdus parmi les hommes, à l’exception de ce qui était consigné dans es ouvrages des peuples anciens, antérieurs à la mission de Moïse, tels que les Nabatéens, les Chaldéens. Ces sciences existaient donc chez les Syriens, habitants de Babylone, et en Egypte chez les Coptes.

Le nom de Nabats ou Nabatéens désigne la population primitive et indigène de la Chaldée et des provinces voisines. Ce sont probablement les Nabatéens qu’Eusèbe désigne sous le nom de Babyloniens, et qu’il distingue des Chaldéens. Ils occupaient toute cette contrée que l’on appela depuis Irak.

Ainsi, longtemps avant l’établissement des Arabes sur la rive occidentale de l’Euphrate, il existait dans la Chaldée et la Mésopotamie une population indigène à laquelle les auteurs orientaux donnent le nom de Nabatéens, et sous laquelle se rassemblés les Araméens. Ces habitants primitifs sont les mêmes que ceux dont parle Masoudi sous la dénomination de Chaldéens et de Babyloniens.

Ernest Renan, qui se pencha également sur ce curieux ouvrage, ne doutait pas que plusieurs des personnages donnés pour d’anciens sages de Babylone, et dont les noms ressemblent fort à ceux des patriarches hébreux, ne soient ces patriarches eux-mêmes. Cette identité avait déjà frappé Quatremère et Éwald. Renan a essayé de prouver qu’Adam, Loth, Hénoch, Noé. Abraham se retrouvaient aussi dans l’Agriculture nabatéenne avec des légendes analogues à celles des apocryphes juifs et chrétiens. Il conclut ainsi cette analyse :

Certes, si chacun des faits susdits était isolé, on hésiterait à en tirer des conséquences. Mais ils forment par leur ensemble une démonstration qui nous paraît très solide. Une réponse subtile peut être vraie ; mais dix réponses subtiles ne sauraient l’être. Nous tenons donc pour certain que chacun des personnages qui viennent d’être énumérés, et qui sont donnés dans l’agriculture comme d’anciens savants babyloniens, est le représentant de ces classes décrus apocryphes, d’origine babylonienne ou syrienne, qu’on décorait du nom de patriarches et qui groupaient autour d’eux un nombre plus ou moins grand de sectateurs. L’Agriculture nabatéenne est d’un temps où ces écrits jouissaient d’une pleine autorité, et c’est là ce qui explique pourquoi les Juifs, qui ont fourni l’origine de toutes ces fables ne sont pas nommés dans l’ouvrage de Kouthami. Les traditions apocryphes dont nous parlons, eu effet, étaient entrées en circulation à un tel point qu’elles passaient à Babylone pour babyloniennes, de même que les Arabes, en racontant leurs fables sur Edris et Lokman, ne rappellent jamais qu’ils les doivent aux Juifs et souvent même semblent l’oublier ou l’ignorer.

N’étant pas spécialiste de la question, nous laisserons débattre les universitaires, ce qui importe dans cet article étant de présenter un personnage peu connu ayant eu une influence directe et indirecte sur les philosophies hermétiques et la magie.

Concernant la magie, tout d’abord, notons qu’il n’y avait, à cette époque, aucun interdit absolu contre la magie. La magie, et surtout sa pratique, a été regardé de manière positive par les ulémas de l’Irak chiite et le peuple professait un certain intérêt pour la magie, les sciences occultes et l’ésotérisme. Au début du 10ème siècle, l’Irak, sous l’impulsion de l’Islam, a vécu un regain d’intérêt pour les différents phénomènes religieux, et en particulier pour les spéculations néoplatoniciennes. Les érudits musulmans étaient impatients de faire resurgir le legs de leurs ancêtres face à une acculturation arabe.

D’autre part, le paganisme et le polythéisme constituent une grande partie du matériel de la Filaha et des autres livres nabatéens. Cependant, afin d’éviter toute accusation de polythéisme, et donc risquer la mort, Ibn Wahshiyya parsème ses œuvres de sentences coraniques et d’appels à la toute puissance de Dieu.

Pour Ibn Wahshiyya, la magie est un dispositif de forces présent dans l’univers. Son point de vue est, en général, néoplatonicien, et le culte qu’il décrit est astral, apportant avec lui l’idée d’une correspondance entre macrocosme et microcosme, ainsi que d’autres correspondances entre les différents phénomènes. La vision du monde d’Ibn Wahshiyya est magique et cela se voit dans l’omniprésence d’éléments magiques dans la Filaha, un ouvrage qui est censé traiter de l’agriculture, ne l’oublions pas. Les livres nabatéens font une nette différence entre magie noire et blanche ; les personnes lésées par la première peuvent se protéger par la seconde. Dans la Filaha, Ibn Wahshiyya évite constamment la magie noire, bien qu’il se rapporte souvent à des passages araméens qui sont en essence purement et simplement de la magie noire. Certains des poisons décrits dans l’ouvrage appartiennent à la sphère de la magie noire plus qu’à la toxicologie. Ainsi, l’une des opérations décrit une recette magique afin de créer des animaux grotesques dont la vue seule peut tuer.

On y retrouve encore des invocations aux divinités astrales, des recettes magiques et des formules ; la plupart des invocations sont données uniquement en arabe, mais une minorité est également fournie avec l’original araméen. Le corpus nabatéen contient de nombreuses invocations aux divinités astrales très souvent dans le cadre de la préparation magique. La Filaha offre une invocation à Zuhal, Saturne, associé aux objets noirs, aux animaux, aux pierres et aux plantes, ce qui est typique des divinités chthoniennes. Zuhal tout en conservant ses anciennes connotations chthoniennes, tout au long du livre, est cependant considéré comme le dieu de l’agriculture.

Les recettes magiques de la Filaha sont en harmonie avec la conception de la magie en cours dans la région depuis la période hellénistique. Un élément important des livres nabatéens est la préparation des images magiques. Une des rares occurrences explicite de la magie noire de la Filaha décrit la préparation de l’image d’un homme ou d’une femme, portant leur nom et l’image d’un animal venimeux ou vorace les attaquant. La préparation de cette image conduit à la maladie ou à la folie de la victime. L’auteur ajoute de suite que, personnellement, il ne ferait jamais de mal à personne par procédé magique. On n’est jamais trop prudent…

Une autre forme de procédé magique contenue dans la Filaha est l’utilisation de talismans que l’on suspend au chambranle des portes, et qui sont utilisés pour conjurer des animaux, comme des serpents, des scorpions et des guêpes, ainsi que des voleurs, etc.

On trouve également des préparations de potions et de médicaments ne faisant pas appel à la magie, mais à l’astrologie.

Conclusions.

À notre connaissance aucun des ouvrages d’Ibn Wahshiyya n’a été traduit en français. À peine trouve-t-on quelques bribes de ses textes chez Renan et Quatremère. Ignoré par les compilateurs de dictionnaires biographiques, Ibn Wahshiyya mérite qu’on le sorte de l’ombre n’ont seulement pour ses apports à la science des hiéroglyphes, mais également à la magie et à l’ésotérisme. Ses alphabets furent peut-être connus et récupérés par Agrippa, Kircher, Duret, Gaffarel, diffusés confidentiellement puis publiés dans les ouvrages hermétiques et occultistes. Les Ancients Alphabets peuvent sans doute nous donner une piste quant à l’origine des alphabets « boulés », comme l’alphabet céleste, que l’on retrouve dans les traités de la Kabbale et de la magie. Bref, Ibn Wahshiyya devrait encore nous étonner si nous nous donnons la peine de redécouvrir son œuvre.

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Notes

Spartakus Freeman, article : « Ibn Wahshiyya et la magie », publ. in EzoOccult (2010).

► Spartakus Freeman amateur de chaos magick (un dérivé de thélémisme), de qabale et ésotérologue indépendant gère plusieurs sites depuis 1998 dont EzoOccult qui est dédié à l’hermétisme, à l’ésotérisme et à l’occultisme, ce site propose depuis 2001 des articles aux sujets variés.

■ Les images publiées dans l’article original sont extraites de Ancient Alphabets Lien vers l’œuvre sur Internet Archive de Joseph Hammer, plutôt que de récupérer de meilleures résolutions nous vous proposons directement celle du Sawq al-mustaham fi ma’rifat rumuz al-aqlam (MS Arabe 6805 Lien vers l’œuvre sur la Bibliothèque Nationale de France). Si vous désirez tout de même consulter les illustrations de Hammer utilisées dans l’article d’origine veuillez vous référer à l’ouvrage en question.