🔍
Bouton_Accueil

Le Triomphe Hermétique


AuteursDatesTypeLieuThèmes
Limojon de Saint-Didierpubl. 1689Littératurepubl. Amsterdam (Pays-Bas)Hermétisme
Alchimie

► Caillet, ref.6696 : La Biographie universelle (Michaud) dit : Limohon de St-Didier auteur de cet ouvrage ; c’est une erreur qui saute aux yeux. Lenglet-Dufresnoy déclare que Limojon n’a fait que recueillir ces différents traités. […]

► Dorbon-Aîné, ref.2706 : A la dernière page on remarque la note suivante : « Le nom de l’autheur est contenu dans cet anagramme : Dives Sicut Ardens S*** » qui donne en effet en latin : Sanctus Desiderius ». — Cet ouvrage contient : I. L’Ancienne Guerre des Chevaliers, ou Entretien de la Pierre des Philosophes avec l’Or et le Mercure, touchant la véritable matière, dont ceux qui sont savans dans les Secrets de la Nature peuvent faire la Pierre Philosophale, suivant les règles d’une pratique convenable et par le secours de Vulcain Lunatique. — II. Entretien d’Eudoxe et de Pyrophile sur l’Ancienne Guerre des Chevaliers. — III. Lettre aux vrays disciples d’Hermès contenant 6 principales Clefs de la Philosophie secrète. — Si l’on en croit l’avertissement, « La Guerre des Chevaliers fut composée en Alleman par un vray Philosophe, dont le nom est inconnu. II parut imprimé à Leypsic, en 1604. Fabri de Montpeiller le traduisit en latin : c’est sur ce latin que fut faite la traduction françoise Imprimée à Paris chez d’Houry et mise à la fin de la Tourbe Françoise, de la Parolle délaissée et de Drebellius… mais soit que Fabri ait mal entendu l’Alleman ou qu’il ait à dessein falsifié l’original, il se trouve dans ces deux traductions des passages corrompus dont la fausseté est toute manifeste… ».

◆ L’ouvrage contient trois parties : l’une présentant un texte, l’Ancienne guerre des Chevaliers, la seconde parlant de la théorie ce texte, l’Entretien d’Eudoxe et de Pyrophile et enfin la dernière, explication pratique du texte, la Lettre aux vrais disciples d’Hermès. L’auteur donne dans ces textes des précisions sur le feu des philosophes. On notera aussi outre Amsterdam, un texte imprimé à La Haye.

■ La mise en page et les variations de la fonte ont été adaptées au format numérique. Les esperluettes ont été remplacées. L’avertissement du traducteur ainsi que les renvois qu’il a manifestement ajouté entre les deux premiers textes ont étés ôtés.

Texte et illustrations : Le Triomphe Hermétique ou La Pierre Philosophale victorieuse, 1699. | bs. Bibliothèque Nationale de France (Paris, France). Lien vers l’œuvre sur la Bibliothèque Nationale de France.

séparateur

EXPLICATION GENERALE DE CET EMBLEME.

On ne doit pas s’attendre de voir icy une explication en détail qui tire absolument le rideau de dessus cet énigme philosophique, pour faire paroistre la vérité à découvert ; si cela estoit, il n’y auroit qu’à jetter au feu tous les Escrits des Philosophes : Les Sages n’auroient plus d’avantage sur les ignorans ; les uns et les autres seront également habiles dans ce merveilleux art.

On se contentera donc de voir dans cette figure, comme dans un miroir, l’abregé de toute la Philosophie secrete, qui est contenuë dans ce petit livre, où toutes les parties de cet emblème se trouvent expliquées aussi clairement, qu’il est permis de le faire.

Ceux qui sont initiés dans les misteres philosophiques comprendront d’abord aisement le sens qui est caché sous cette figure : mais ceux qui n’ont pas ces lumieres, doivent considerer icy en general une mutuelle correspondance entre le Ciel et la Terre, par le moyen du Soleil et de la Lune, qui sont comme les liens secrets de cette union philosophique.

Ils verront dans la pratique de l’œuvre, deux ruisseaux paraboliques, qui se confondant secretement ensemble, donnent naissance à la misterieuse pierre triangulaire, qui est le fondement de l’art.

Ils verront un feu secret et naturel, dont l’esprit penetrant la Pierre, la sublime en vapeurs, qui se condensent dans le vaisseau.

Ils verront quelle efficace la pierre sublimée reçoit du Soleil et de la Lune, qui en sont le Pere et la Mere, dont elle herite d’abord la première couronne de perfection.

Ils verront dans la continuation de la pratique, que l’art donne à cette divine liqueur une double couronne de perfection par la conversion des Elemens, et par l’extraction et la depuration des principes, par où elle devient ce mistérieux caducée de Mercure, qui opere de si surprenantes metamorphoses.

Ils verront que ce même Mercure, comme un Phenix qui prend une nouvelle naissance dans le feu, parvient par le Magistere à la dernière perfection de Soufre fixe des Philosophes, qui luy donne un pouvoir souverain sur les trois genres de la nature, dont la triple couronne sur laquelle est posé pour cet effet le Hieroglyphique du monde, est le plus essentiel caractere.

Ils verront enfin dans son lieu, ce que signifie la portion du Zodiaque avec les trois signes qui y sont representez : de sorte que joignant toutes ces explications ensemble ; il ne sera pas impossible d’en tirer l’intelligence entiere de toute la Philosophie secrete et de la plus grande partie de la pratique qui est deduite assés au long dans la Lettre adressée aux vrays disciples de Hermès, qui est à la fin de cet ouvrage.


Cette figure avec son explication doit être insérée aprés la Preface.

L’ANCIENNE GUERRE
DES CHEVALIERS,
Ou ENTRETIEN
De la PIERRE DES PHILOSOPHES
avec l’Or et le MERCURE


Touchant la véritable matière, dont ceux quisont savans dans les Secrets de la Nature, peuvent faire la Pierre Philosophale, suivant les règles d’une pratique convenable, et par le secours de Vulcain Lunatique.

Composé originairement en Alleman par un très-habile philosophe et traduit nouvellement du latin en François.


Le sujet de cet entretien est une dispute que l’Or et le Mercure eurent un jour avec la Pierre des Philosophes. Voicy de quelle maniere parle un veritable Philosophe (qui est parvenu à la possession de ce grand secret).


Je vous proteste devant Dieu, et sur le salut (éternel) de mon âme, avec un cœur sincere, touché de compassion pour ceux qui sont depuis longtemps dans les grandes recherches ; et (je vous certifie) à vous tous qui chérissés ce merveilleux art, que toute nostre œuvre prend naissance d’une seule chose et qu’en cette chose l’œuvre trouve sa perfection, sans qu’elle ait besoin de quoy que ce soit autre, que d’estre dissoute et coagulée, ce qu’elle doit faire d’elle mesme, sans le recours d’aucune chose étrangere.

Lors qu’on met de la glace dans un vase placé sur le feu, on voit que la chaleur la fait resoudre en eau : on doit en user de la même maniere avec nostre pierre, qui n’a besoin que du secours de l’artiste, de l’operation de ses mains, et de l’action du feu naturel : car elle ne se resoudra jamais d’ellemême ; quand elle demeureroit éternellement sur la terre : c’est pourquoy nous devons l’aider ; de telle maniere toutefois, que nous ne luy adjoutions rien qui luy soit étranger et contraire.

Tout ainsi que Dieu produit le froment dans les champs, et que c’est ensuite à nous à le mettre en farine, la pétrir et en faire du pain ; de même nostre art requiert que nous fassions la mesme chose. Dieu nous a créé ce minéral ; afin que nous le prenions tout seul, que nous décomposions son corps grossier et épois ; que nous separions et prenions pour nous ce qu’il renferme de bon dans notre intérieur ; que nous rejettions ce qu’il a de superflu ; et que d’un venin (mortel), nous apprenions à faire une Medecine (souveraine).

Pour vous donner une plus parfaite intelligence de cet agreable entretien ; je vous feray le recit de la dispute qui s’éleva entre la Pierre des Philosophes, l’Or et le Mercure ; de sorte que ceux qui depuis longtemps s’appliquent à la recherche (de notre art) et qui sçavent de quelle manière on doit traitter les metaux et les mineraux, pourront en estre assés éclairés, pour arriver droit au but qu’ils se proposent : il est cependant necessaire que nous nous appliquions à connoistre exterieurement et interieurement l’essence et les propriétés de toutes les choses qui sont sur la terre et que nous penétrions dans la profondeur des operations, dont la nature est capable.

RECIT.

L’Or et le Mercure allerent un jour à main armée, pour (combattre) et pour subjuguer la Pierre. L’Or, animé de fureur, commença à parler de cette sorte.

L’OR.

Comment as-tu la temerité de t’eslever au-dessus de moy, et de mon frere Mercure et de pretendre la preference sur nous : toy qui n’es qu’un vers (bouffi) de venin ? Ignores-tu que je suis le plus precieux, le plus constant, et le premier de tous les metaux ? (ne sçais tu pas) que les Monarques, les Princes, et les Peuples font également consister toutes leurs richesses en moy, et en mon frere Mercure ; et que tu es au contraire le (dangereux) ennemi des hommes et des metaux ; au lieu que les (plus habiles) médecins ne cessent de publier, et de vanter les vertus (singulieres) que je possede pour donner (et pour conserver) la santé à tout le monde ?

LA PIERRE.

A ces parolles (pleines d’emportement), la Pierre. répondit (sans s’émouvoir) : Mon cher Or, pourquoy ne te faches-tu pas plustot contre Dieu, et pourquoy ne lui demandes-tu pas pour quelles raisons il n’a pas créé en toy ce qui se trouve en moy ?

L’OR.

C’est Dieu même qui m’a donné l’honneur, la reputation et le brillant esclat, qui me rendent si estimable : c’est pour cette raison, que je suis si recherché d’un chacun. Une de mes plus grandes perfections est d’estre un metail inalterable dans le feu, et hors du feu ; aussi tout le monde m’aime et court après moy : mais toy tu n’es qu’une fugitive, et une trompeuse, qui abuse tous les hommes : cela se voit en ce que tu t’envoles et que tu t’échapes des mains de ceux qui travaillent avec toy.

LA PIERRE.

Il est vrai mon cher Or, c’est Dieu qui t’a donné l’honneur, la constance, et la beauté, qui te rendent precieux : c’est pourquoy tu es obligé de rendre des graces (éternelles à sa divine bonté) et ne pas mépriser les autres, comme tu fais : car je puis te dire que tu n’es pas cet Or, dont les écrits des Philosophes font mention ; mais cet Or est caché dans mon sein. Il est vray, je l’avoue, je coule dans le feu (et n’y demeure pas) toutefois tu sçais fort bien que Dieu et la nature m’ont donné cette qualité, et que cela doit être ainsi ; d’autant que ma fluidité tourne à l’avantage de l’Artiste, qui sçait la maniere de l’extraire ; sçache cependant que mon âme demeure constamment en moy, et qu’elle est plus stable, et plus fixe, que tu n’es, tout Or que tu sois, et que ne sont tous tes freres, et tous tes compagnons. Ni l’eau, ni le feu, quel qu’il soit, ne peuvent la détruire, ni la consumer ; quand ils agiroient sur elle pendant autant de temps que le monde durera.

Ce n’est donc pas ma faute si je suis recherchée par des Artistes, qui ne sçavent pas comment il faut travailler avec moy, ni de quelle manière je dois estre preparée. Ils me mèlent souvent avec des matieres estrangeres, qui me sont (entierement) contraires. Ils m’adjoutent de l’eau, des poudres, et autres choses semblables, qui détruisent ma nature et les proprietes qui me sont essentieles ; aussi s’en trouve-t-il à peine un entre cent qui travaille avec moy. Ils s’appliquent tous à chercher (la verité) de l’art dans toy, et dans ton frere Mercure : c’est pourquoi ils errent tous, et c’est en cela que leurs travaux sont faux. Ils en sont eux-mesme un (bel) exemple : car c’est inutilement qu’ils emploient leur Or et qu’ils tachent de le détruire : Il ne leur reste de tout cela, que l’extrême pauvreté, à laquelle ils se trouvent enfin réduits.

C’est toy Or, qui es la premiere cause (de ce malheur), tu sçais fort bien que sans moy, il est impossible de faire aucun Or, ni aucun Argent qui soient parfaits ; et qu’il n’y a que moy seule, qui aye ce (merveilleux) avantage. Pourquoi souffres-tu donc, que presque tout le monde entier fonde ses opérations sur toy, et sur le Mercure ? Si tu avois encore quelque reste d’honnêteté, tu empêcherois bien que les hommes ne s’abandonnassent à une perte toute certaine : mais comme (au lieu de cela) tu fais tout le contraire ; je puis soutenir avec verité, que c’est toy seul, qui es un trompeur.

L’OR.

Je veux te convaincre par l’authorité des Philosophes, que la verité de l’art peut estre accomplie avec moy. Lis Hermès. Il parle ainsi : " Le Soleil est son pere et la Lune sa mere : or je suis le seul qu’on compare au soleil.

Aristote, Avicenne, Pline, Serapion, Hipocrate, Dioscoride, Mesué, Rasis, Averroes, Geber, Raymond Lulle, Albert le grand, Arnaud de Villeneufve, Thomas d’Acquin, et un grand nombre d’autres Philosophes, que je passe sous silence pour n’estre pas long, écrivent tous clairement, et distinctement, que les métaux, et la Teinture (phisique) ne sont composés que de Souffre, et de Mercure ; que ce Souffre doit estre rouge, incombustible, resistant constamment au feu, et que le Mercure doit estre clair, et bien purifié. Ils parlent de cette sorte sans aucune reserve ; ils me nomment ouvertement par mon propre nom, et disent que dans l’Or (c’est-à-dire dans moy) se trouve le souffre rouge, digest, fixe et incombustible ; ce qui est veritable, et tout évident ; car il n’y a personne qui ne connoisse bien, que je suis un métail tres constant (et inalterable), que je suis doué d’un souflre parfait et entierement fixe, sur lequel le feu n’a aucune puissance.

Le Mercure fut du sentiment de l’Or ; il approuva son discours ; soutint que tout ce que son frère venoit de dire, estoit veritable, et que l’œuvre pouvoit se parfaire de la maniere que l’avoient écrit les Philosophes cy-dessus alleguez. Il adjouta mesme, que chacun connoissoit (assés) combien estoit grande l’amitié (mutuele) qu’il y avoit entre l’Or et lui, préférablement à tous les autres métaux ; qu’il n’y avoit personne, qui ne peut aisément en juger par le témoignage de ses propres yeux que les orfevres, et autres semblables artisans sçavoient fort bien, que lors qu’ils vouloient dorer quelque ouvrage, ils ne pouvoient se passer du (mélange) de l’Or et du Mercure, et qu’ils en faisoient la conjonction en très peu de temps, sans difficulté, et avec fort peu de travail : que ne devoit-on pas esperer de faire avec plus de temps, plus de travail, et plus d’application ?

LA PIERRE.

A ce discours, la Pierre se mit à rire et leur dit, en verité vous merités bien l’un et l’autre qu’on se mocque de vous, et de vostre démonstration : mais c’est toy, Or, que j’admire encore plus, voyant que tu t’en fais si fort accroire, pour l’avantage que tu as d’estre bon à certaines choses. Peux-tu bien te persuader que les anciens Philosophes ont écrit, comme ils ont fait, dans un sens qui doive s’entendre à la maniere ordinaire ? Et croix-tu qu’on doive simplement interpreter leurs paroles à la lettre ?

L’OR.

Je suis certain que les Philosophes, et les Artistes que je viens de citer, n’ont point écrit de mensonge. Ils sont tous de mesme sentiment touchant la vertu que je possede : Il est bien vray, qu’il s’en est trouvé quelques-uns, qui ont voulu chercher dans des choses entierement éloignées, la puissance, et les proprietes qui sont en moy. Ils ont travaillé sur certaines herbes ; sur les animaux ; sur le sang ; sur les urines ; sur les cheveux ; sur le sperme ; et sur des choses de cette nature : ceux-là se sont sans doute écartés de la véritable voye, et ont quelquefois écrit des faussetés : mais il n’en est pas de même des maistres que j’ay nommés. Nous avons des preuves certaines, qu’ils ont en effet possede ce (grand) art ; c’est pourquoy nous devons adjouter foy à leurs écrits.

LA PIERRE.

Je ne revoque point en doute que (ces Philosophes) n’ayent eu une entiere connoissance de l’art ; excepté toutesfois quelques-uns de ceux que tu as allegués ; car il y en a parmi eux, mais fort peu, qui l’ont ignoré, et qui n’en ont écrit, que sur ce qu’ils en ont ouï dire : mais lorsque (les veritables Philosophes) nomment simplement l’Or, et le Mercure, comme les principes de l’art, ils ne se servent de ces termes, que pour en cacher la connoissance aux ignorans, et à ceux qui sont indignes (de cette science) : car ils sçavent fort bien que ces Esprits (vulgaires) ne s’attachent qu’aux noms des choses, aux receptes, et aux procedez, qu’ils trouvent écrits ; sans examiner s’il y a un (solide) fondement dans ce qu’ils mettent en pratique : mais les hommes scavants et qui lisent (les bons livres) avec application, et exactitude considerent toutes choses avec prudence ; examinent le rapport, et la convenance qu’il y a entre une chose et une autre, et par ce moyen, ils penètrent dans le fondement (de l’art), de sorte que par le raisonnement et par la meditation, ils découvrent (enfin) qu’elle est la matiere des Philosophes, entre lesquels il ne s’en trouve aucun qui ait voulu l’indiquer, ni la donner à connoistre ouvertement, et par son propre nom.

Ils se déclarent nettement là dessus ; lors qu’ils disent qu’ils ne revèlent jamais moins (le secret) de leur art, que lors qu’ils parlent clairement, et selon la maniere ordinaire (de s’énoncer) : mais (ils avouent) au contraire que lors qu’ils se servent de similitudes, de figures et de paraboles, c’est en verité dans ces endroits (de leurs escrits) qu’ils manifestent leur art : car (les Philosophes) après avoir discouru de l’Or et du Mercure, ne manquent pas de declarer ensuite, et d’asseurer, que leur Or n’est pas le Soleil (ou l’or) vulgaire, et que leur Mercure n’est pas non plus le Mercure commun ; en voicy la raison.

L’Or est un metail parfait, lequel à cause de la perfection (que la nature lui a donnée) ne sçauroit estre poussé (par l’art) à un degré plus parfait ; de sorte que de quelque manière qu’on puisse travailler avec l’Or ; quelque artifice qu’on mette en usage ; quand on extrairoit cent fois sa couleur (et sa teinture) ; l’Artiste ne fera jamais plus d’Or et ne teindra jamais une plus grande quantité de métail qu’il y avait de couleur et de teinture dans l’Or (dont elle aura esté extraite) : c’est pour cette raison, que les Philosophes disent, qu’on doit chercher la perfection dans les choses imparfaites, et qu’on l’y trouvera. Tu peux lire dans le Rosaire ce que je te dis icy. Raymond Lulle, que tu m’as cité, est de ce mesme sentiment, (il asseure), que ce qui doit estre rendu meilleur, ne doit pas estre parfait ; parce que dans ce qui est parfait, il n’y a rien à changer, et qu’on détruiroit bien plustot sa nature ; (que d’adjouter quelque chose à sa perfection).

L’OR.

Je n’ignore pas que les Philosophes parlent de cette manière : toutesfois cela se peut appliquer à mon frere Mercure, qui est encore imparfait : mais si on nous joint tous deux ensemble, il reçoit alors de moy la perfection (qui lui manque) : car il est du sexe feminin, et moi je suis du sexe masculin ; ce qui fait dire aux Philosophes, que l’art est un tout homogene. Tu vois un exemple de cela dans (la procreation) des hommes : car il ne peut naistre aucun enfant sans (l’accouplement) du mâle, et de la femele ; c’est à dire, sans la conjonction de l’un avec l’autre. Nous en avons un pareil exemple dans les animaux et dans tous les êtres vivants.

LA PIERRE.

Il est vray ton frere Mercure est imparfait et par consequent il n’est pas le Mercure des Sages : aussi quand vous seriez conjoints ensemble, et qu’on vous tiendroit ainsi dans le feu pendant le cours de plusieurs années, pour tâcher de vous unir parfaitement l’un avec l’autre ; il arrivera tousiours (la mesme chose, sçavoir) qu’aussi-tost que le Mercure sent l’action du feu, il se separe de toy, se sublime, s’envole, et te laisse seul en bas. Que si on vous dissout dans l’eau-forte ; si on vous reduit en une seule (masse), si on vous resout ; si on vous distille, et si on vous coagule, vous ne produirés toutesfois jamais qu’une poudre, et un precipité rouge : que si on fait projection de cette poudre sur un métail imparfait, elle ne le teint point : mais on y trouve autant d’Or qu’on en avoit mis au commencement, et ton frere Mercure te quitte, et s’enfuit.

Voilà quelles sont les experiences que ceux qui s’attachent à la recherche de la Chimie, ont faites à leur grand dommage, pendant une longue suite d’années : voilà aussi (ou aboutit) toute la connoissance qu’ils ont acquise par leurs travaux : mais pour ce qui est du proverbe des anciens, dont tu veux te prevaloir, que l’art est un tout (entierement) homogene ; qu’aucun enfant ne peut naistre sans le mâle et la femele ; et que tu te figures, que par là les Philosophes entendent parler de toy et de ton frère Mercure ; je dois te dire (nettement) que cela est faux, et que mal à propos on l’entend de toy ; encore qu’en ces mesmes endroits, les Philosophes parlent juste, et disent la vérité. Je te certifie, que c’est icy la Pierre angulaire, qu’ils ont posée, et contre laquelle plusieurs milliers d’hommes ont bronché.

Peux-tu bien t’imaginer qu’il en doit estre de mesme avec les metaux, qu’avec les choses qui ont vie. Il t’arrive en cecy ce qui arrive à tous les faux Artistes : car lors que vous lisez (de semblables passages) dans les Philosophes, vous ne vous attachés pas à les examiner davantage, pour tâcher de découvrir si (de telles expressions) quadrent, et s’accordent, ou non, avec ce qui a esté dit auparavant, ou qui est dit dans la suite : cependant (tu dois sçavoir), que tout ce que les Philosophes ont escrit de l’œuvre en termes figurez, se doit entendre de moy seule, et non de quelque autre chose, qui soit dans le monde, puis qu’il n’y a que moy seule, qui puisse faire ce qu’ils disent, et que sans moy, il est impossible de faire aucun or, ni aucun argent, qui soient verltables.

L’OR.

Bon Dieu ! n’as-tu point de honte de proferer un si grand mensonge ? et ne crains-tu pas de commettre un péché en te glorifiant jusques à un tel point, que d’oser t’attribuer à toy seule, tout ce que tant de sages et de sçavans personnages ont escrit de cet art, depuis tant de siècles, toy, qui n’es qu’une matiere crasse, impure, et venimeuse ; et tu avoues, nonobstant cela, que cet art est un tout (parfaitement) homogene ? tu dis de plus, que sans toy, on ne peut faire aucun or, ni aucun argent, qui soient véritables, comme estant une chose universelle (n’est-ce pas là une contradiction manifeste) ; d’autant que plusieurs sçavans personnages se sont appliqués avec tant de soin et d’exactitude aux (curieuses) recherches qu’ils ont faites, qu’ils ont trouvé d’autres voyes (ce sont des procedez) qu’on nomme des particuliers, desquels cependant on peut tirer une grande utilité.

LA PIERRE.

Mon cher Or, ne sois pas surpris de ce que je viens de te dire, et ne sois pas si imprudent que de m’imputer un mensonge, à moy qui y a plus d’âge que toy : s’il m’arrivoit de me tromper en cela, tu devrois avec juste raison excuser mon (grand) âge ; puis que tu n’ignores pas, qu’il faut porter respect à la vieillesse.

Pour te faire voir que j’ay dit la vérité, afin de deffendre mon honneur, je ne veux m’appuyer que (de l’authorité) des mêmes maistres, que tu m’a citez, et que, par conséquent, tu n’es pas en droit de recuser. (Voyons) particulièrement Hermès. Il parle ainsy. Il est vrai, sans mensonge, certain, et tres veritable, que ce qui est en bas, est semblable à ce qui est en haut ; et ce qui est en haut, est semblable à ce qui est en bas : c’est par ces choses, qu’on peut faire les miracles d’une seule chose.

Voici comment parle Aristote. O que cette chose est admirable, qui contient en elle mesme toute les choses dont nous avons besoin. Elle se tue elle mesme ; et ensuite elle reprend vie d’elle mesme ; elle s’épouse elle mesme, elle s’engrosse elle mesme, elle naist mesme ; elle se resout d’elle mesme dans son propre sang ; elle se coagule de nouveau avec luy, et prend une consistance dure ; elle se fait blanche ; elle se fait rouge d’elle mesme ; nous ne lui adjoutons rien de plus, et nous n’y changeons rien, si ce n’est que nous en separons la grossiereté et la terrestreïté.

Le Philosophe Platon parle de moy en ces termes : C’est une seule unique chose, d’une seule et mesme espèce en elle mesme ; elle a un corps, une âme, un esprit, et les quatre elemens, sur les quels elle domine. Il ne lui manque rien ; elle n’a pas besoin des autres corps, car elle s’engendre elle mesme ; toutes choses sont d’elle, par elle, et en elle.

Je pourrois te produire icy plusieurs autres témoignages : mais comme cela n’est pas necessaire, je les passe sous silence, pour n’estre pas ennuyeuse : et comme tu viens de me parler de (procédés) particuliers, je vay t’expliquer en quoy ils different (de l’art). Quelques artistes qui ont travaillé avec moy, ont poussé leurs travaux si loin, qu’ils sont venus à bout, de séparer de moy mon esprit, qui contient ma teinture ; en sorte que le mélant avec d’autres métaux et mineraux, ils sont parvenus à communiquer quelque peu de mes vertus et de mes forces, aux metaux qui ont quelque affinité et quelque amitié avec moy : cependant les Artistes qui ont reussy par cette voye, et qui ont trouvé seurement une partie (de l’art), sont veritablement en très-petit nombre : mais comme ils n’ont pas connu l’origine d’où viennent les teintures, il leur a esté impossible de pousser leur travail plus loing ; et ils n’ont pas trouvé au bout du compte, qu’il y eust une grande utilité dans leur procédé : mais si ces Artistes avoient porté leurs recherches au delà, et qu’ils eussent bien examiné qu’elle est la femme qui m’est propre ; qu’ils l’eussent cherchée ; et qu’ils m’eussent uni à elle ; c’est alors que j’aurois pû teindre mille fois (davantage : ) mais (au lieu de cela) ils ont entièrement détruit ma propre nature, en me mêlant avec des choses étrangères ; c’est pourquoy bien qu’en faisant leur calcul, ils ayent trouvé quelque avantage, fort médiocre toutesfois, en comparaison de la grande puissance qui est en moi : il est constant neanmoins que (cette utilité) n’a procédé, et n’a eu son origine, que de moy, et non de quoique ce soit autre (avec quoi j’aye pû être mélée.)

L’OR.

Tu n’as pas assés prouvé par ce que tu viens de dire : car encore que les Philosophes parlent d’une seule chose, qui renferme en soy les quatre elemens, qui a un corps, une ame, et un esprit ; et que par cette chose ils veuillent faire entendre la teinture (Phisique ;) lors qu’elle a esté poussée jusques à sa dernière (perfection ;) qui est le but où ils tendent ; néanmoins, cette chose doit dès son commencement estre composée de moy, qui suis l’Or, et de mon frere, qui est le Mercure, comme estant (tous deux) la semence masculine et la semence feminine ; ainsi qu’il a esté dit cy dessus : car après que nous avons esté suffisamment cuits, et transmués en teinture, nous sommes pour lors l’un et l’autre (ensemble) une seule chose, dont les Philosophes parlent.

LA PIERRE.

Cela ne va pas comme tu te l’imagines. Je t’ay déjà dit cy devant, qu’il ne peut se faire une veritable union de vous deux, parce que vous n’estes pas un seul corps, mais deux corps ensemble ; et par consequent vous estes contraires, à considerer le fondement de la nature : mais moy j’ay un corps Imparfait, une ame constante, une teinture penetrante : j’ay de plus un Mercure clair transparent, volatil et mobile, et je puis operer toutes les (grandes) choses, dont vous vous glorifiez tous deux, sans toutesfois que vous puissiez les faire : parce que c’est moy qui porte dans mon sein l’Or Philosophique et le Mercure des Sages ; c’est pourquoy les Philosophes (parlant de moy) disent, nostre Pierre est invisible, et il n’est pas possible d’acquérir la possession de nostre Mercure, autrement que par le moyen de deux corps, dont l’un ne peut recevoir sans l’autre, la perfection (qui lui est requise).

C’est pour cette raison qu’il n’y a que moy seule, qui possede une semence masculine, et féminine, et qui sois (en mesme temps) un tout (entierement) homogene, aussi me nomme-t-on Hermaphrodite. Richard Anglois rend témoignage de moy, disant la premiere matiere de nostre Pierre s’appelle Rebis (deux fois chose :) c’est à dire une chose qui a reçue de la nature une double propriété oculte, qui luy fait donner le nom d’Hermaphrodite ; comme qui diroit une matiere dont il est difficile de pouvoir distinguer le sexe, (et de découvrir) si elle est mâle ou si elle est fermele, d’autant qu’elle incline également de deux costez : c’est pourquoy la medecine (universelle) se fait d’une chose, qui est l’Eau et l’Esprit du corps.

C’est cela qui a fait dire, que cette medecine qui a trompé un grand nombre de sots à cause de la multitude des enigmes (sous lesquelles elle est enveloppée :), cependant cet art ne requiert qu’une seule chose, qui est connuë d’un chacun, et que plusieurs souhaitent ; et le tout est une chose qui n’a pas sa pareille dans le monde ; elle est vile toutesfois, et on peut l’avoir à peu de fraiz : il ne faut pas pour cela la mépriser : car elle fait, et parfait des choses admirables.

Le Philosophe Alain dit, Vous qui travaillés à cet art, vous devés avoir une ferme et constante application d’esprit à vostre travail, et ne pas commencer à essayer tantost une chose, et tantost une autre. L’art ne consiste pas dans la pluralité des especes : mais dans le corps, et dans l’esprit. O qu’il est veritable, que la medecine de nostre Pierre est une chose, un vaisseau, une conjonction. Tout l’artifice commence par une chose, et finit par une chose : bien que les Philosophes dans le dessein de cacher ce (grand art) décrivent plusieurs voyes ; sçavoir une conjonction continuelle, une mixtion, une sublimation, une desiccation, et tout autant d’autres (voyes et operations) qu’on peut en nommer de differents noms : mais la solution du corps ne se fait que dans son propre sang.

Voici comment parle Geber, Il y a un souffre dans la profondeur du Mercure qui le cuit, et qui le digere dans les veines des mines, pendant un tres-long temps. Tu vois donc bien mon cher Or, que je t’ay amplement demontré que ce souffre n’est qu’en moy seule ; puis que je fais tout moy seule, sans ton secours, et sans celuy de tous tes freres et de tous tes compagnons. Je n’ay pas besoin de vous : mais vous avez tous besoin de moy ; d’autant que je puis vous donner à tous la perfection, et vous eslever au dessus de l’estat, où la nature vous a mis.

A ces dernieres parolles, l’Or se mit furieusement en colere, ne sçachant plus que répondre : il tint (cependant) conseil avec son frere Mercure, et ils convinrent ensemble qu’ils s’assisteroient l’un l’autre, (esperant) qu’estant deux contre nostre Pierre, qui n’est qu’une et seule, ils la surmonteroient facilement ; de sorte qu’après n’avoir pu la vaincre par la dispute, ils prirent resolution de la mettre à mort par l’espée. Dans ce dessein, ils joignirent leurs forces, afin de les augmenter par l’union de leur double puissance.

Le combat se donna. Nostre Pierre deploya ses forces, et sa valeur : les combatit tous deux ; les surmonta, les dissipa, et les engloutit l’un et l’autre en sorte qu’il ne restà aucun vestige, qui put faire connoistre ce qu’ils estoient devenus.

Ainsi chers amis, qui avez la crainte de Dieu devant les yeux, ce que je viens de vous dire, doit vous faire connoistre la verité, et vous éclairer l’esprit autant qu’il est necessaire, pour comprendre le fondement du plus grand, et du plus precieux de tous les tresors qu’aucun Philosophe n’a si clairement exposé, découvert, ny mis au jour.

Vous n’avés donc pas besoin d’autre chose. Il ne vous reste qu’à prier Dieu qu’il veuille bien vous faire parvenir à la possession d’un joyau, qui est d’un prix inestimable. Eguisés après cela la pointe de vos Esprits ; lisés les escrits des Sages avec prudence ; travaillés avec diligence (et exactitude), n’agissés pas avec precipitation dans un œuvre si précieux. Il a son temps ordonné par la nature ; tout de mesme que les fruits, qui sont sur les arbres, et les grappes de raisins que la vigne porte. Ayés la droiture dans le cœur, et proposés vous (dans vostre travail) une fin honneste ; autrement Dieu ne vous acordera rien : car il ne communique un (si grand) don, qu’à ceux qui veulent en faire un bon usage ; et il en prive ceux qui ont dessein de s’en servir pour commettre le mal. Je prie Dieu qu’il vous donne sa (sainte) bénédiction. Ainsi soit-il.


FIN

ENTRETIEN
D’EUDOXE
et De PYROPHILE
SUR
L’ANCIENNE GUERRE
DES CHEVALIERS


PYROPHILE.

Ô moment heureux, qui fait que je vous rencontre en ce lieu ! Il y a long temps que je souhaite avec le plus grand empressement du monde, de pouvoir vous entretenir du progrés que j’ay fait dans la Philosophie, par la lecture des autheurs, que vous m’avés conseillé de lire, pour m’instruire du fondement de cette divine science, qui porte par excellence le nom de Philosophie.

EUDOXE.

Je n’ai pas moins de joye de vous revoir, et j’en auray beaucoup d’apprendre quel est l’avantage que vous avez tiré de votre application à l’estude de nôtre sacrée science.

PYROPHILE.

Je vous suis redevable de tout ce que j’en sçay, et de ce que j’espere encore penétrer dans les misteres philosophiques ; si vous voulés bien continuer à me préter le secours de vos lumieres. C’est vous qui m’avez inspiré le courage, qui m’estoit necessaire, pour entreprendre une estude dont les difficultés paroissent impénétrables dés l’entrée, et capables de rebuter à tous momens, les esprits les plus ardents à la recherche des verités les plus cachées : mais graces à vos bons conseils, je ne me trouve que plus animé, à poursuivre mon entreprise.

EUDOXE.

Je suis ravi de ne m’estre pas trompé au jugement que j’ay fait du caractere de vostre esprit ; vous l’avés de la trempe qu’il faut l’avoir, pour acquerir des connoissances, qui passent la portée des genies ordinaires, et pour ne pas mollir contre tant de difficultés, et qui rendent presqu’inaccessible le sanctuaire de nostre Philosophie : Je louë extremement la force avec laquelle je sçay que vous avés combattu les discours ordinaires de certains Esprits, qui croient qu’il y va de leur hôneur, de traitter de reverie tout ce qu’ils ne connoissent pas ; parce qu’ils ne veulent pas, qu’il soit dit, que d’autres puissent découvrir des vérités, dont eux n’ont aucune intelligence.

PYROPHILE.

Je n’ay jamais crû devoir faire beaucoup d’attention aux raisonnements des personnes, qui veulent decider des choses, qu’ils ne connoissent pas : mais je vous avouë, que si quelque chose eust est capable de me detourner d’une science, pour laquelle j’ay tousjours eu une forte inclination naturelle, ç’auroit esté une espece de honte, que l’ignorance a attaché à la recherche de cette Philosophie ; il est facheux en effet d’estre obligé de cacher l’application qu’on y donne ; à moins que de vouloir passer dans l’esprit de la plupart du monde, pour un homme, qui ne s’occupe qu’à de vaines Chimeres : mais comme la vérité, en quelqu’endroit qu’elle se trouve a pour moy des charmes souverains ; rien n’a pû me detourner de cette estude. J’ay leu les escrits d’un grand nombre de Philosophes, aussi considerables pour leur sçavoir, que pour leur probité ; et comme je n’ay jamais pû mettre dans mon esprit, que tant de grands personnages fussent autant d’imposteurs publics ; j’ay voulu examiner leurs principes avec beaucoup d’application, et j’ay esté convaincu des verités qu’ils avancent ; bien que je ne les comprenne pas encore toutes.

EUDOXE.

Je vous sçay fort bon gré de la justice que vous rendés aux maistres de notre art : mais dites moy je vous prie, quels Philosophes vous avés particulièrement lûs, et qui sont ceux qui vous ont le plus satisfait ? Je m’estois contenté de vous en recommender quelques uns.

PYROPHILE.

Pour répondre à vostre demande, j’aurois un grand Catalogue à vous faire ; il y a plusieurs années que je n’ay cessé de lire divers Philosophes. J’ay esté chercher la science dans sa source. J’ay leu la table d’emeraude, les sept chapitres d’Hermes, et leurs commentaires. J’ay leu Geber, la Tourbe, le Rosaire, le Theatre, la Bibliotheque et le Cabinet Chimiques, et particulièrement Artefius, Arnaud de Villeneufve, Raymond Lulle [1,2], le Trevisan [1,2], Flamel [1,2], Zacchaire, et plusieurs autres anciens, et modernes, que je ne nomme pas ; entre autres Basile Valentin [1,2], le Cosmopolite, et Philalethe.

Je vous asseure que je me suis terriblement rompu la teste, pour tacher de trouver le point essentiel dans lequel ils doivent tous s’accorder, bien qu’ils se servent d’expressions si differentes, qu’elles paroissent mesme fort souvent opposées. Les uns parlent de la matière en termes abstraits, les autres, en termes composés : les uns n’expriment que certaines qualités de cette matiere ; les autres s’attachent à des propriétés toutes differentes : les uns la considerent dans un estat purement naturel, les autres en parlent dans l’estat de quelques unes des perfections qu’elle reçoit de l’art ; tout cela jette dans un tel labyrinthe de difficultés, qu’il n’est pas estonnant, que la pluspart de ceux qui lisent les Philosophes, forment presque tous des conclusions differentes.

Je ne me suis pas contenté de lire une fois les principaux autheurs, que vous m’avés conseillés ; je les ay relus autant de fois, que j’ay crû en tirer de nouvelles lumieres, soit touchant la veritable matiere ; soit touchant ses diverses préparations, dont depend tout le succez de l’œuvre. J’ay fait des Extraits de tous les meilleurs livres. J’ay medité là dessus nuit, et jour ; jusques à ce que j’ay crû connoistre la matiere, et ses preparations differentes, qui ne sont proprement qu’une mesme operation continuée. Mais je vous avouë qu’apres un si penible travail, j’ay pris un singulier plaisir, à lire l’ancienne querelle de la Pierre des Philosophes avec l’Or, et le Mercure ; la netteté, la simplicité, et la solidité de cet escrit m’ont charmé ; et comme c’est une vérité constante, que qui entend parfaitement un veritable Philosophe, les entend asseurement tous, permettés moy, s’il vous plaît, que je vous fasse quelques questions sur celuy-ci, et ayés la bonté de me répondre, avec la même sincerité, dont vous avés toûjours usé à mon égard. Je suis asseuré qu’après cela, je seray autant instruit, qu’il est besoin de l’estre, pour mettre la main à l’œuvre, et pour arriver heureusement à la possession du plus grand de tous les biens temporels, Dieu puisse recompenser ceux qui travaillent dans son amour, et dans sa crainte.

EUDOXE.

Je suis prest à satisfaire à vos demandes, et je seray tres-aise, que vous touchiés le point essentiel, dans la resolution où je suis de ne rien vous cacher, de ce qui peut servir pour l’instruction, dont vous croyés avoir besoin : mais je crois qu’il est à propos, que je vous fasse faire auparavant quelques remarques, qui contribueront beaucoup à éclaircir quelques endroits importants de l’escrit dont vous me parlez.

Remarqués donc que le terme de Pierre est pris en plusieurs sens differents, et particulierement par rapport aux trois differents estats de l’œuvre ; ce qui fait dire à Geber, qu’il y a trois Pierres, qui sont les trois medecines, répondant aux trois degrés de perfection de l’œuvre : de sorte que la Pierre du premier ordre, est la matière des Philosophes, parfaitement purifiée, et reduite en pure substance Mercuriele ; la Pierre du second ordre est la mesme matiere cuite, digerée, et fixée en soufre incombustible ; la Pierre du troisième ordre est cette même matiere fermentée, multipliée et poussée à la dernière perfection de teinture fixe, permanente et tingente : et ces trois Pierres sont les trois medecines des trois genres.

Remarqués de plus qu’il y a une grande difference entre la pierre des Philosophes, et la pierre philosophale. La premiere est le sujet de la Philosophie consideré dans l’estat de sa première preparation, dans lequel elle est veritablement Pierre, puis qu’elle est solide, dure, pesante, cassante, friable ; elle est un corps (dit Philalethe), puis qu’elle coule dans le feu, comme un metail ; elle est cependant esprit puis qu’elle est toute volatile ; elle est le composé, et la pierre qui contient l’humidité, qui court dans le feu (dit Arnaud de Villeneufve dans sa lettre au Roy de Naples). C’est dans cet estat qu’elle est une substance moyenne entre le metail et le mercure, comme dit l’Abbé Sinesius ; c’est enfin dans ce mesme estat que Geber la considere quand il dit en deux endroits de sa Somme, prens nostre pierre ; c’est à dire (dit-il) la matiere de nostre pierre, tout de mesme que s’il disoit, prens la Pierre des Philosophes, qui est la matiere de la pierre Philosophale.

La Pierre Philosophale est donc la mesme Pierre des Philosophes ; lorsque par le Magistere secret, elle est parvenuë à la perfection de medecine du troisiéme ordre, transmuant tous les metaux imparfaits en pur Soleil, ou Lune, selon la nature du ferment, qui lui a esté adjouté. Ces distinctions vous serviront beaucoup pour developper le sens embarassé des escritures Philosophiques, et pour éclaircir plusieurs endroits de l’autheur, sur lequel vous avez des questions à me faire.

PYROPHILE.

Je reconnois desja l’utilité de ces remarques, et j’y trouve l’explication de quelques uns de mes doutes : mais avant de passer outre, dites moy je vous prie, si l’Autheur de l’escrit, dont je vous parle, merite l’approbation, que plusieurs Sçavans lui ont donnée, et s’il contient tout le secret de l’œuvre ?

EUDOXE.

Vous ne devés pas douter que cet escrit ne soit parti de la main d’un veritable Adepte, et qu’il ne merite par consequent l’estime, et l’approbation des Philosophes. Le dessein principal de cet autheur est de desabuser un nombre presque infini d’artistes, qui trompés par le sens litteral des escritures, s’attachent opiniatrement à vouloir faire le Magistere, par la conjonction de l’Or avec le Mercure diversement preparé ; et pour les convaincre absolument, il soutient avec les plus anciens, et les plus recommendables Philosophes, que l’œuvre n’est fait que d’une seule chose, d’une seule et mesme espece.

PYROPHILE.

C’est justement là le premier des endroits qui m’ont causé quelque scrupule : car il me semble qu’on peut douter avec raison, qu’on doive chercher la perfection dans une seule et même substance, et que sans rien y adjouter, on puisse en faire toutes choses. Les Philosophes disent au contraire, que non seulement il faut oster les superfluités de la matiere ; mais encore qu’il faut y adjouter ce qui luy manque.

EUDOXE.

Il est bien facile de vous delivrer de ce doute par cette comparaison ; tout de même que les sucs extraits de plusieurs herbes, depurés de leur marc, et incorporés ensemble, ne font qu’une confection d’une seule, et même espece ; ainsi les Philosophes appellent avec raison leur matiere preparées une seule et même chose ; bien qu’on n’ignore pas, que c’est un composé naturel de quelques substances d’une même racine, et d’une même espece, qui font un tout complet, et homogene ; en ce sens les Philosophes sont tous d’accord ; bien que les uns disent, que leur matiere est composée de deux choses, et les autres de trois, que les uns escrivent qu’elle est de quatre, et même de cinq, et les autres enfin qu’elle est une seule chose. Ils ont tous également raison, puisque plusieurs choses d’une même espece naturellement, et intimement unies, ainsi que plusieurs eaux distillées d’herbes, et mélées ensemble, ne constituent en effet qu’une seule et même chose, ce qui se fait dans nôtre art, avec d’autant plus de fondement, que les substances qui entrent dans le composé philosophique, different beaucoup moins entre elles, que l’eau d’oseille ne differe de l’eau de laituë.

PYROPHILE.

Je n’ay rien à repliquer à ce que vous venez de me dire. J’en comprends fort bien le sens : mais il me reste un doute, sur ce que je connois plusieurs personnes, qui sont versées dans la lecture des meilleurs Philosophes, et qui neanmoins suivent une methode toute contraire au premier fondement, que nôtre Autheur pose ; sçavoir que la matiere Philosophique n’a besoin de quoy que ce soit autre que d’estre dissoute, et coagulée. Car ces personnes commencent leurs operations par la coagulation ; il faut donc qu’ils travaillent sur une matiere liquide, au lieu d’une Pierre ; dites moy, je vous prie, si cette voye est celle de la verité.

EUDOXE.

Vostre remarque est fort judicieuse. La plus grande partie des vrays Philosophes est du mesme sentiment que celuy-cy. La matiere n’a besoin que d’estre dissoute, et ensuite coagulée ; la mixtion, la conjonction, la fixation, la coagulation, et autres semblables operations, se font presque d’elles mesmes : mais la solution est le grand secret de l’art. C’est ce point essentiel, que les Philosophes ne revèlent pas. Toutes les opérations du premier œuvre, ou de la premiere medecine, ne sont, à proprement parler, qu’une solution continuelle ; de sorte que calcination, extraction, sublimation, et distillation ne sont qu’une veritable solution de la matiere. Geber n’a fait comprendre la nécessité de la sublimation, que parce qu’elle ne purifie pas seulement la matiere de ses parties grossieres, et adustibles ; mais encore parce qu’elle la dispose à la solution, d’où resulte l’humidité Mercuriele, qui est la clef de l’œuvre.

PYROPHILE.

Me voilà extremement fortifié contre ces pretendus Philosophes, qui sont d’un sentiment contraire à cet Autheur ; et je ne sçay comment ils peuvent s’imaginer, que leur opinion quadre fort juste avec les meilleurs Autheurs.

EUDOXE.

Celuy-cy tout seul suffit pour leur faire voir leur erreur ; il s’explique par une comparaison tres juste de la glace, qui se fond à la moindre chaleur ; pour nous faire connoistre, que la principale des operations est de procurer la solution d’une matiere dure, et seiche, approchant de la nature de la pierre, laquelle toutesfois par l’action du feu naturel doit se resoudre en eau seiche, aussi facilement, que la glace se fond à la moindre chaleur.

PYROPHILE.

Je vous serois extremement obligé, si vous vouliés me dire ce que c’est que le feu naturel. Je comprends fort bien que cet agent est la principale clef de l’art. Plusieurs Philosophes en ont exprimé la nature par des paraboles tres-obscures : mais je vous avouë, que je n’ay encore pu comprendre ce mistere.

EUDOXE.

En effet c’est le grand mistere de l’art, puisque tous les autres misteres de cette sublime Philosophie dependent de l’intelligence de celuy-cy. Que je serois satisfait, s’il m’estoit permis de vous expliquer ce secret sans équivoque ; mais je ne puis faire ce qu’aucun Philosophe n’a cru estre en son pouvoir. Tout ce que vous pouvés raisonnablement attendre de moy, c’est de vous dire, que le feu naturel, dont parle ce Philosophe, est un feu en puissance, qui ne brule pas les mains ; mais qui fait paroistre son efficace pour peu qu’il soit excité par le feu exterieur. C’est donc un feu veritablement secret, que cet Autheur nomme Vulcain Lunatique dans le titre de son esprit. Artephius en a fait une plus ample description, qu’aucun autre philosophe. Pontanus l’a copié, et a fait voir qu’il avoit erré deux cent fois ; parce qu’il ne connoissoit pas ce feu, avant qu’il eust leu, et compris Artephius : ce feu misterieux est naturel, parce qu’il est d’une mesme nature que la matiere Philosophique ; l’artiste neanmoins prepare l’un et l’autre.

PYROPHILE.

Ce que vous venez de me dire, augmente plus ma curiosité, qu’il ne la satisfait. Ne condamnez pas les instantes prieres que je vous fais, de vouloir m’éclaircir davantage sur un point, si important, qu’à moins que d’en avoir la connoissance, c’est en vain qu’on pretend travailler ; on se trouve arreté tout court d’abord apres le premier pas, qu’on a fait dans la pratique de l’œuvre.

EUDOXE.

Les sages n’ont pas esté moins reservez touchant leur feu que touchant leur matiere ; de sorte qu’il n’est pas en mon pouvoir de rien adjouter à ce que je viens de vous en dire. Je vous renvoye donc à Artephius, et à Pontanus. Considerez seulement avec application, que ce feu naturel est neanmoins une artificieuse invention de l’artiste ; qu’il est propre à calciner, dissoudre, et sublimer la Pierre des Philosophes ; et qu’il n’y a que cette seule sorte de feu au monde, capable de produire un pareil effet. Considerez que ce feu est de la nature de la chaux et qu’il n’est en aucune maniere estranger à l’egard du sujet de la Philosophie. Considerez enfin par quels moyens Geber enseigne de faire les sublimations requises à cet art : pour moy je ne puis faire davantage, que de faire pour vous le même souhait, qu’a fait un autre Philosophe : Sydera Veneris, et corniculatæ dianæ tibi propitia sunto.

PYROPHILE.

J’aurois bien voulu, que vous m’eussiés parlé plus intelligiblement : mais puis qu’il y a de certaines bornes, que les Philosophes ne peuvent passer ; je me contente de ce que vous venez de me faire remarquer ; je reliray Artephius avec plus d’application, que je n’ay encore fait ; et je me souviendray fort bien que vous m’avez dit que le feu secret des sages est un feu, que l’artiste prepare selon l’art, ou du moins, qu’il peut faire preparer par ceux qui ont une parfaite connoissance de la Chimie ; que ce feu n’est pas actuellement chaud ; mais qu’il est un esprit igné introduit dans un sujet d’une mesme nature que la pierre, et qu’estant mediocrement excité par le feu extérieur, la calcine, la dissout, la sublime, et la resout en eau seiche, ainsi que le dit le Cosmopolite.

EUDOXE.

Vous comprenés fort bien ce que je viens de vous dire ; j’en juge par le commentaire que vous y adjoutez. Sachez seulement que de cette premiere solution, calcination, ou sublimation, qui sont ici une même chose, il en resulte la separation des parties terrestres et adustibles de la Pierre ; sur tout si vous suivés le conseil de Geber touchant le regime du feu, de la maniere qu’il l’enseigne, lors qu’il traitte de la sublimation des Corps, et du Mercure. Vous devés tenir pour une verité constante, qu’il n’y a que ce seul moyen au monde, pour estraire de la pierre son humidité onctueuse, qui contient inseparablement le soufre et le Mercure des Sages.

PYROPHILE.

Me voilà entierement satisfait sur le principal point du premier œuvre ; faites moy la grace de me dire si la comparaison que nôtre Autheur fait du froment avec la Pierre des Philosophes, à l’égard de leur preparation necessaire, pour faire du pain avec l’un, et la medecine universelle avec l’autre, vous paroist une comparaison bien juste.

EUDOXE.

Elle est autant juste, qu’on puisse en faire, si on considere la pierre en l’estat, où l’artiste commence de la mettre, pour pouvoir estre legitimement appellée le sujet, et le composé Philosophique : car tout de mesme que nous ne nous nourrissons pas de bled, tel que la nature le produit ; mais que nous sommes obligés de le reduire en farine, d’en sepàrer le son, de la pétrir avec de l’eau, pour en former le pain, qui doit estre cuit dans un four, pour estre un aliment convenable ; de mesme, nous prenons la pierre ; nous la triturons ; nous en separons par le feu secret, ce qu’elle a de terrestre, nous la sublimons ; nous la dissolvons avec l’eau de la mer des Sages ; nous cuisons cette simple confection, pour en faire une medecine souveraine.VI

PYROPHILE.

Permettés moy de vous dire qu’il me paroist quelque difference dans cette comparaison. L’autheur dit qu’il faut prendre ce minerai tout seul, pour faire cette grande medecine, et cependant avec du bled tout seul nous ne sçaurions faire du pain ; il faut y adjoûter de l’eau, et mesme du levain.

EUDOXE.

Vous avez desja la réponse à cette objection, en ce que ce Philosophe, comme tous les autres, ne deffend pas absolument de rien adjouter ; mais bien de rien adjouter, qui soit estranger, et contraire. L’eau qu’on adjoute à la farine, ainsi que le levain, ne sont rien d’estranger ny de contraire à la farine ; le grain dont elle est faite a esté nourri d’eau dans la terre ; et partant elle est d’une nature analogue avec la farine : de mesme que l’eau de la mer des Philosophes est de la même nature que nôtre pierre ; d’autant que tout ce qui est compris sous le genre mineral, et metallique, a esté formé et nourri de cette mesme eau dans les entrailles de la terre, où elle pénètre avec les influences des astres. Vous voyés evidemment parce que je viens de dire, que les Philosophes ne se contrédisent point, lors qu’ils disent que leur matière est une seule et même substance, et lors qu’ils en parlent comme d’un composé de plusieurs substances d’une seule, et mesme espece.

PYROPHILE.

Je ne crois pas qu’il y ait personne qui ne doive estre convaincu par des raisons aussi solides, que celles que vous venez d’alleguer. Mais dites moy, s’il vous plait, si je me trompe, dans la consequence que je tire de cet endroit de nostre autheur, où il dit que ceux qui scavent de quelle maniere on doit traitter les metaux, et les mineraux, pourront arriver droit au but qu’ils se proposent. Sicela est ainsi, il est evident qu’on ne doit chercher la matiere, et le sujet de l’art, que dans la famille des metaux et des mineraux, et que tous ceux qui travaillent sur d’autres sujets, sont dans la voye de l’erreur.

EUDOXE.

Je vous réponds que vôtre consequence est fort bien tirée ; ce Philosophe n’est pas le seul qui parle de cette sorte ; il s’accorde en cela avec le plus grand nombre des anciens, et des modernes. Geber qui a sçeu parfaitement le Magistere, et qui n’a usé d’aucune allegorie, ne traite dans toute sa somme, que des metaux, et des mineraux ; des corps et des esprits, et de la maniere de les bien preparer, pour en faire l’œuvre, mais comme la matière Philosophique est en partie corps, et en partie esprit ; qu’en un sens elle est terrestre, et qu’en l’autre elle est toute celeste ; et que certains autheurs la considerent en un sens, et les autres en traittent en un autre, cela a donné lieu à l’erreur d’un grand nombre d’artistes, qui sous le nom d’Universalistes, rejettent toute matiere qui a reçeu une determination de la nature ; parcequ’ils ne sçavent pas détruire la matiere particuliere, pour en separer le grain et le germe, qui est la pure substance universelle, que la matiere particuliere renferme dans son sein, et à laquelle l’artiste sage et éclairé, sçait rendre absolument toute l’universalité qui luy est necessaire, par la conjonction naturelle qu’il fait de ce germe avec la matière universalissime : de laquelle il a tiré son origine. Ne vous effrayés pas à ces expressions singulières ; notre art est Cabalistique. Vous comprendrés aisement ces misteres avant que vous soyés arrivé à la fin des questions, que vous avés dessein de me faire, sur l’autheur que vous examinez.

PYROPHILE.

Si vous ne me donniés cette espérance, je vous proteste, que ces misterieuses obscurités seroient capables de me rebuter, et de me faire désesperer d’un bon succez : mais je prends une entiere confiance en ce que vous me dites, et je comprends fort bien que les metaux du vulgaire, ne sont pas les metaux des Philosophes : puisque je vois evidemment, que pour estre tels, il faut qu’ils soient detruits, et qu’ils cessent d’estre metaux ; et que le Sage n’a besoin que de cette humidité visqueuse, qui est leur matiere premiere, de laquelle les Philosophes font leurs metaux vivants, par un artifice, qui est aussi secret, qu’il est fondé sur les principes de la nature ; n’est ce pas là vôtre pensée ?

EUDOXE.

Si vous sçavés aussi bien les loix de la pratique de l’œuvre, comme vous me paroissés en comprendre la theorie ; vous n’avés pas besoin de mes éclaircissemens.

PYROPHILE.

Je vous demande pardon. Je suis bien éloigné d’estre aussi avancé, que vous vous l’imaginés ; ce que vous croyés estre un effet d’une parfaite connoissance de l’art, n’est qu’une facilité d’expression, qui ne vient que de la lecture des Autheurs, dont j’ai la mémoire remplie. Je suis au contraire tout prest à desesperer de posseder jamais de si hautes connoissances, lorsque je vois que ce Philosophe veut, comme plusieurs autres, que celuy qui aspire à cette science, connoisse exterieurement les propriétés de toutes choses, et qu’il penétre dans la profondeur des operations de la nature. Dites-moy, s’il vous plaît, qui est l’homme qui peut se flatter de parvenir à un sçavoir d’une si vaste estenduë ?

EUDOXE.

Il est vray que ce Philosophe ne met point de bornes au sçavoir de celuy qui pretend à l’intelligence d’un art si merveilleux : car le Sage doit parfaitement connoistre la nature en general, et les operations qu’elle exerce, tant dans le centre de la terre, en la generation des mineraux, et des metaux ; que sur la terre, en la production des vegetaux, et des animaux. Il doit connoistre aussi la matiere universelle, et la matiere particuliere et immédiate, sur laquelle la nature opere pour la generation de tous les êtres ; il doit connoistre enfin le rapport et la sympatie, ainsi que l’antipatie et l’aversion naturelle, qui se rencontre entre toutes les choses du monde. Telle estoit la science du Grand Hermes, et des premiers Philosophes, qui comme luy sont parvenus à la connoissance de cette sublime Philosophie, par la penétration de leur esprit, et par la force de leurs raisonnemens : mais depuis que cette science a esté escrite, et que la connoissance generale, dont je viens de donner une idée, se trouve dans les bons livres ; la lecture, et la meditation, le bon sens et une suffisante pratique de la Chimie, peuvent donner presque, toutes les lumieres necessaires, pour acquerir la connoissance de cette supreme Philosophie ; si vous y adjoutez la droiture du ceur, et de l’intention, qui attirent la benediction du Ciel sur les operations du Sage, sans quoy il est impossible de reussir.

PYROPHILE.

Vous me donnés une joye très-sensible. J’ay beaucoup leu ; j’ay medité encore davantage ; je me suis exercé dans la pratique de la Chimie ; j’ay verifié le dire d’Artéphius, qui asseure que celuy-là ne connoit pas la composition des metaux, qui ignore comment il les faut détruire, et sans cette destruction, il est impossible d’extraire l’humidité metallique, qui est la veritable clef de l’art ; de sorte que je puis m’asseurer d’avoir acquis la plus grande partie des qualitez, qui, selon vous, sont requises en celuy qui aspire à ces grandes connoissances ; j’ay de plus un avantage bien particulier, c’est la bonté que vous avez, de vouloir bien me faire part de vos lumieres en éclaircissant mes doutes ; permettez moy donc de continuer, et de vous demander, sur quel fondement l’Or fait un si grand outrage à la Pierre des Philosophes, l’appelant un vers venimeux, et la traittant d’ennemie des hommes, et des metaux.

EUDOXE.

Ces expressions ne doivent pas vous paroistre étranges. Les Philosophes mêmes appellent leur Pierre dragon, et serpent, qui infecte toutes choses par son venin. Sa substance en effet, et sa vapeur sont un poison, que le Philosophe doit sçavoir changer en Theriaque, par la preparation, et par la cuisson. La pierre de plus est l’ennemie des metaux, puisqu’elle les detruit, et les devore. Le Cosmopolite dit qu’il y a un metail, et un acier, qui est comme l’eau des metaux, qui a le pouvoir de consumer les metaux, qu’il n’y a que l’humide radical du soleil et de la lune, qui puissent lui resister. Prenez garde cependant, de ne pas confondre icy la Pierre des Philosophes avec la Pierre Philosophale ; parce que si la première comme un veritable dragon, detruit, et devore les metaux imparfaits ; la seconde comme une souveraine medecine, les transmuë en metaux parfaits ; et rend les parfaits plusque parfaits, et propres à parfaire les imparfaits.

PYROPHILE.

Ce que vous me dites ne me confirme pas seulement dans les connoissances que j’ay acquises par la lecture, par la méditation, et par la pratique ; mais encore me donne de nouvelles lumières, à l’esclat desquelles, je sens dissiper les tenebres, sous lesquelles les plus importantes verités Philosophiques m’ont paru voilées jusques à present. Aussi je conclus par les termes de nostre Autheur qu’il faut que les plus grands Medecins se trompent en croyant que la medecine universelle est dans l’or vulgaire. Faites-moy la grace de me dire ce que vous en pensés.

EUDOXE.

Il n’y a point de doute que l’Or possede de grandes vertus, pour la conservation de la santé, et pour la guérison des plus dangereuses maladies. Le cuivre, l’estain, le plomb, et le fer sont tous les jours utilement employés par les Medecins ; de même que l’argent ; parce que leur solution, ou decomposition, qui manifeste leurs proprietés, est plus facile que ne l’est celle de l’or ; c’est pourquoy plus les preparations que les artistes ordinaires en font, ont de rapport aux principes, et à la pratique de notre art ; plus elles font paroistre les merveilleuses vertus de l’or ; mais je vous dis en vérité, que sans la connoissance de nostre magistere, qui seul enseigne la destruction essentielle de l’or, il est impossible d’en faire la medecine universelle ; mais le Sage peut la faire beaucoup plus aisément avec l’or des Philosophes, qu’avec l’or vulgaire : aussi voyés-vous que cet Autheur fait répondre à l’or par la pierre, qu’il doit bien plustot se facher contre Dieu de ce qu’il ne luy a pas donné les avantages, dont il a bien voulu la doüer elle seule.

PYROPHILE.

A cette premiere injure que l’Or fait à la Pierre, il en adjoute une seconde, l’appelant fugitive, et trompeuse, qui abuse tous ceux qui fondent en elle quelque esperance.Apprenés-moy, je vous prie, comment on doit soûtenir l’innocence de la Pierre, et la justifier d’une calomnie de cette nature.

EUDOXE.

Souvenés vous des remarques que je vous ay desja fait faire, touchant les trois estats differens de la Pierre ; et vous connoistrez comme moy, qu’il faut qu’elle soit dans son commencement toute volatile, et par consequent fugitive, pour estre deputée de toutes sortes de terrestreïtés, et reduite de l’imperfection à la perfection que le magistere lui donne dans ses autres estats ; c’est pourquoy l’injure que l’or pretend luy faire, tourne à sa loüange ; d’autant que si elle n’étoit volatile, et fugitive dans son commencement, il seroit impossible de lui donner à la fin la perfection, et la fixité qui lui sont necessaires ; de sorte que si elle trompe quelqu’un, elle ne trompe que les ignorans : mais est toûjours fidele aux enfants de la science.

PYROPHILE.

Ce que vous me dites est une verité constante : j’avois appris de Geber qu’il n’y avoit que les esprits, c’est à dire, les substances volatiles, capables de penétrer les corps, de s’unir à eux, de les changer, de les teindre, et de les perfectionner ; lors que ces esprits ont este depouillés de leurs parties grossieres, et de leur humidité adustible. Me voilà pleinement satisfait sur ce point : mais comme je vois que la Pierre a un extreme mépris pour l’Or, et qu’elle se glorifie de contenir dans son sein un or infiniment plus precieux ; faites moy la grace de me dire, de combien de sortes d’or les Philosophes reconnoissent.

EUDOXE.

Pour ne vous laisser rien à desirer touchant la theorie et la pratique de nostre Philosophie, je veux vous apprendre que selon les Philosophes, il y a trois sortes d’or.

Le premier est un or astral, dont le centre est dans le Soleil, qui par ses rayons le communique en mesme temps que sa lumière, à tous les astres, qui luy sont inférieurs. C’est une substance ignée, et une continuelle emanation de corpuscules solaires, qui par le mouvement du soleil, et des astres, êtant dans un perpetuel flux et reflux, remplissent tout l’univers ; tout en est penetré dans l’estenduë des cieux sur la terre, et dans ses entrailles, nous respirons continuellement cet or astral, ces particules solaires penetrent nos corps et s’en exhalent sans cesse.

Le second est un or elementaire, c’est à dire qu’il est la plus pure, et la plus fixe portion des Elemens, et de toutes les substances, qui en sont composées ; de sorte que tous les êtres sublunaires des trois genres, contiennent dans leur centre un précieux grain elementaire.

Le troisieme est le beau metail, dont l’éclat, et la perfection inalterables, lui donnent un prix, qui le fait regarder de tous les hommes, comme le souverain remede de tous les maux, et de toutes les necessités de la vie, et comme l’unique fondement de l’independance de la grandeur, et de la puissance humaine ; c’est pourquoi il n’est pas moins l’objet de la convoitise des plus grands Princes, que celuy des souhaits de tous les peuples de la terre.

Vous ne trouverés plus de difficulté après cela, à conclure, que l’or metallique n’est pas celuy des Philosophes, et que ce n’est pas sans fondement, que dans la querelle dont il s’agît icy, la Pierre luy reproche, qu’il n’est pas tel, qu’il pense estre : mais que c’est elle, qui cache dans son sein le veritable Or des Sages, c’est à dire les deux premieres sortes d’or, dont je viens de parler : car vous devez sçavoir que la Pierre estant la plus pure portion des Elemens metalliques, après la separation, et la purification, que le Sage en a fait, il s’ensuit qu’elle est proprement l’or de la seconde espèce ; mais lors que cet or parfaitement calciné, et exalté jusques à la netteté, et à la blancheur de la neige, a acquis par le magistere une simpatie naturelle avec l’or astral, dont il est visiblement devenu le veritable aimant, il attire, et il concentre en lui mesme une si grande quantité d’or astral, et de particules solaires, qu’il reçoit de l’emanation continuelle qui s’en fait du centre du Soleil, et de la Lune, qu’il se trouve dans la disposition prochaine d’estre l’Or vivant des Philosophes, infiniment plus noble, et plus précieux, que l’or metallique, qui est un corps sans ame, qui ne sçauroit estre vivifié, que par nôtre or vivant, et par le moyen de nostre Magistere.

PYROPHILE.

Combien de nuages vous dissipés dans mon esprit et combien de misteres philosophiques vous me dévelopés tout à la fois, par les choses admirables que vous venez de me dire ! Je ne pourray jamais vous en remercier autant que je le dois. Je vous avoüe que je ne suis plus surpris apres cela, que la Pierre pretende la preference au dessus de l’or, et qu’elle méprise son éclat, et son merite imaginaires ; puisque la moindre partie de ce qu’elle donne aux Philosophes, vaut plus que tout l’or du monde. Ayés, s’il vous plaît, la bonté de continuer à mon égard, comme vous avés commencé ; et faites-moy la grace de me dire comment la Pierre peut se faire honneur d’estre une matiere fluide, et non-permanente ; puisque tous les Philosophes veulent qu’elle soit plus fixe, que l’or même ?

EUDOXE.

Vous voyés que vostre Autheur asseure, que la fluidité de la Pierre tourne à l’avantage de l’Artiste ; mais il adjoute qu’il faut en même temps, que l’Artiste sçache la maniere d’extraire cette fluidité, c’est à dire cette humidité, qui est la cause de sa fluidité, et qui est la seule chose dont le Philosophe a besoin, comme je vous l’ay déja dit ; de sorte qu’estre fluide, volatile, et non-permanente, sont des qualités autant necessaires à la Pierre dans son premier estat, comme le sont la fixité, et la permanence, lorsque elle est dans l’estat de sa dernière perfection ; c’est donc avec raison qu’elle s’en glorifie d’autant plus justement, que cette fluidité n’empèche point qu’elle ne soit douée d’une ame plus fixe, que n’est l’or : mais je vous dis encore une fois, que le grand secret consiste, à sçavoir la manière de tirer l’humidité de la Pierre. Je vous ay adverti, que c’est là veritablement la plus importante clef de l’art. Aussi est-ce sur ce point, que le grand Hermes s’ecrie, benite soit la forme acqueuse qui dissous les elemens. Heureux donc l’Artiste qui ne connoist pas seulement la Pierre ; mais qui sçait de plus la convertir en eau. Ce qui ne peut se faire par aucun autre moyen, que par nostre feu secret, qui calcine, dissout, et sublime la Pierre.

PYROPHILE.

D’où vient donc qu’entre cent artistes, il s’en trouve à peine un qui travaille avec la pierre, et qu’au lieu de s’attacher tous à cette seule, et unique matière, seule capable de produire de si grandes merveilles, ils s’appliquent au contraire presque tous à des sujets, qui n’ont aucune des qualités essentielles, que les Philosophes attribuent à leur Pierre ?

EUDOXE.

Cela vient en premier lieu de l’ignorance des Artistes, qui n’ont point autant de connoissance, qu’ils devroient en avoir, de la nature, ny de ce qu’elle est capable d’operer, en chaque chose : et en second lieu, cela vient d’un manque de penetration d’esprit, qui fait qu’ils se laissent aisement tromper aux expressions equivoques, dont les Philosophes se servent, pour cacher aux ignorans, et la matiere et ses veritables preparations. Ces deux grands défauts sont cause, que ces artistes prennent le change, et s’attachent à des sujets ausquels ils voyent quelques unes des qualités exterieures de la veritable matiere Philosophique, sans faire réflexion aux caracteres essentiels, qui la manifestent aux Sages.

PYROPHILE.

Je reconnois evidemment l’erreur de ceux qui s’imaginent que l’Or, et le Mercure vulgaires sont la véritable matiere des Philosophes ; et j’en suis fort persuadé, voyant combien est foible le fondement sur lequel l’or s’appuye, pour pretendre cet avantage au dessus de la Pierre, alleguant en sa faveur ces paroles d’Hermès, le soleil est son pere et la lune est sa mere.

EUDOXE.

Ce fondement est frivole ; je viens de vous faire voir ce que les philosophes entendent, lors qu’ils attribuent au Soleil et à la Lune les principes de la Pierre. Le Soleil, et les astres en sont en effet la première cause ; ils influent à la Pierre l’esprit, et l’ame, qui lui donnent la vie, et qui font toute son efficace. C’est pourquoi ils en sont le Pere et la Mere.

PYROPHILE.

Tous les Philosophes disent, comme celuy-cy, que la Teinture phisique est composée d’un soufre rouge, et incombustible, et d’un Mercure clair et bien purifié : cette authorité est elle plus forte, que la precedente, pour devoir faire conclure que l’Or, et le Mercure sont la matiere de la Pierre ?

EUDOXE.

Vous ne devés pas avoir oublié, que tous les Philosophes declarent unanimement, que l’or et les métaux vulgaires ne sont pas leurs metaux ; que les leurs sont vivans, et que les autres sont morts ; vous ne devés pas avoir oublié non plus que je vous ay fait voir par l’authorité des Philosophes, appuyée sur les principes de la nature, que l’humidité metallique de la pierre preparée et purifiée, contient inseparablement dans son sein le soufre et le Mercure des Philosophes ; qu’elle est par conséquent cette seule chose d’une seule et même espece, à laquelle on ne doit rien adjouter ; et que le seul Mercure des Sages a son propre soufre, par le moyen duquel il se coagule, et se fixe ; vous devés donc tenir pour une verité indubitable, que le mélange artificiel d’un souffre, et d’un Mercure, quels qu’ils puissent estre, autres que ceux qui sont naturellement dans la pierre, ne sera jamais la veritable confection Philosophique.

PYROPHILE.

Mais cette grande amitié naturelle qui est entre l’Or et le Mercure, et l’union qui s’en fait si aisément, ne sont-ce pas des preuves, que ces deux substances doivent se convertir par une digestion convenable, en une parfaite Teinture ?

EUDOXE.

Rien n’est plus absurde que cela : car quand tout le Mercure, qu’on mêlera avec l’or se convertiroit en or ; ce qui est impossible ; ou que tout l’or se convertiroit en Mercure, ou bien en une moyenne substance ; il ne se trouveroit jamais plus de teinture solaire dans cette confection, qu’il y en avoit dans l’or, qu’on auroit mêlé avec le Mercure ; et par consequent elle n’auroit aucune vertu contingeante, ni aucune puissance multiplicative. Outre qu’on doit tenir pour constant, qu’il ne se fera jamais une parfaite union de l’or, et du Mercure ; et que rapprocher ce fugitif compagnon abandonnera l’or aussi-tôt qu’il se sentira pressé par l’action du feu.

PYROPHILE.

Je ne doute en aucune maniere de ce que vous venez de me dire ; c’est là le sentiment conforme à l’experience des plus solides Philosophes, qui se declarent ouvertement contre l’Or, et le Mercure vulgaires : mais il me vient en même temps un scrupule, sur ce qu’estant vray que les Philosophes ne disent jamais moins la vérité, que lors qu’ils l’expliquent ouvertement, ne pourroient-ils pas, touchant l’exclusion évidente de l’or, abuser ceux qui prennent leurs paroles à la lettre ? ou bien doit-on tenir pour asseuré, comme dit cet Autheur, que les Philosophes ne manifestent leur Art, que lors qu’ils se servent de similitudes, de figures et de paraboles ?

EUDOXE.

Il y a bien de la difference entre declarer positivement, que telle ou telle matiere n’est pas le veritable sujet de l’art, comme ils font touchant l’or, et le Mercure ; et donner à connoître sous des figures, et des allégories, les plus importants secrets, aux enfants de la science, qui ont l’avantage de voir clairement les verités Philosophiques, à travers les voiles enigmatiques, dont les Sages sçavent les couvrir. Dans le premier cas, les Philosophes disent negativement la verité sans équivoque ; mais lors qu’ils parlent affirmativement, et clairement sur ce sujet, on peut conclure, que ceux qui s’attacheront au sens litteral de leurs paroles, seront indubitablement trompés. Les Philosophes n’ont point de moyen plus asseuré, pour cacher leur science à ceux qui en sont indignes, et la manifester aux Sages, que de ne l’expliquer que par des allegories dans les points essentiels de leur art ; c’est ce qui fait dire à Artephius, que cet art est entièrement Cabalistique, pour l’intelligence duquel, on a besoin d’une espece de revelation ; la plus grande penetration d’esprit, sans le secours d’un fidele ami, qui possede ces grandes lumieres, n’estant pas suffisante, pour démêler le vray d’avec le faux : aussi est-il comme impossible, qu’avec le seul secours des livres, et du travail, on puisse parvenir à la connoissance de la matiere, et encore moins à l’intelligence d’une pratique si singuliere, toute simple, toute naturelle, et toute facile qu’elle puisse estre.

PYROPHILE.

Je reconnois par ma propre experience, combien est necessaire le secours d’un veritable ami, tel que vous l’estes. Au defaut de quoi il me semble que les Artistes, qui ont de l’esprit, du bon sens, et de la probité, n’ont point de meilleur moyen, que de conférer souvent ensemble, tant sur les lumieres qu’ils tirent de la lecture des bons livres, que sur les découvertes qu’ils font par leur travail ; afin que de la diversité, et du choc, pour ainsi dire, de leurs differens sentiments, il naisse de nouvelles étincelles de clarté, à la faveur desquelles ils puissent porter leurs decouvertes, jusques au dernier terme de cette secrete science. Je ne doute pas que vous n’approuviés mon opinion : mais comme Je sçay que plusieurs Artistes traittent de vision, et de paradoxe le sentiment des Autheurs, qui soutiennent avec celuy-cy, qu’on doit chercher la perfection dans les choses imparfaites, je vous seray extremement obligé, si vous voulés bien me dire vostre sentiment sur un point, qui me paroit d’une grande consequence.

EUDOXE.

Vous estes déja persuadé de la sincerité, et de la bonne foy de vostre Autheur ; vous devés d’autant moins la revoquer en doute sur ce point, qu’il s’accorde avec les veritables Philosophes ; et je ne sçaurois mieux vous prouver la verité de ce qu’il dit icy, qu’en me servant de la même raison qu’il en donne, apres le sçavant Raimond Lulle. Car il est constant que la nature s’arreste à ses productions, lors qu’elle les a conduites jusques à l’état, et à la perfection qui leur convient ; par exemple, lorsque d’une eau minérale tres-claire et tres-pure, teinte par quelque portion de souffre metallique, la nature produit une pierre precieuse, elle en demeure là ; comme elle fait lorsque dans les entrailles de la terre, elle a formé de l’Or, avec l’eau Mercurielle, mere de tous les metaux, impregnée d’un pur souffre solaire ; de sorte que comme il n’est pas possible de rendre un diamant, ou un rubis, plus precieux qu’il n’est en son espèce ; de même il n’est pas au pouvoir de l’Artiste, je dis bien plus, il n’est pas au pouvoir même de la nature, de pousser l’Or à une plus grande perfection que celle qu’elle lui a donnée : le seul Philosophe est capable de porter la nature depuis une imperfection indeterminée, jusques à la plus-que-perfection. Il est donc necessaire que nôtre Magistere produise quelque chose de plus-que-parfait, et pour y parvenir le Sage doit commencer par une chose imparfaite, laquelle estant dans le chemin de la perfection, se trouve dans la disposition naturelle à estre portée, jusques à la plus-que-perfection, par le secours d’un art tout divin, qui peut aller au delà du terme limité de la nature ; et si nôtre art ne pouvoit rendre un sujet plus-que-parfait, on ne pourroit non plus rendre parfait, ce qui est imparfait, et toute nostre Philosophie seroit une pure vanité.

PYROPHILE.

Il n’y a personne qui ne doive se rendre à la solidité de vos raisonnemens : mais ne diroit-on pas, que cet Autheur se contredit icy manifestement, lors qu’il fait dire à la pierre, que le Mercure commun (quelque bien purgé qu’il puisse estre) n’est pas le Mercure des Sages ; par aucune autre raison, sinon à cause qu’il est imparfait ; puisque selon lui, s’il estoit parfait, on ne devroit pas chercher en lui la perfection.

EUDOXE.

Prenez bien garde à cecy, et concevés bien, que si le Mercure des Sages a esté eslevé par l’art d’un estat imparfait, à un estat parfait, cette perfection n’est pas de l’ordre de celle, à laquelle la nature s’arrête dans la production des choses, selon la perfection de leurs especes, telle qu’est celle du Mercure vulgaire ; mais au contraire la perfection que l’art donne au Mercure des Sages, n’est qu’un estat moyen, une disposition, et une puissance, qui le rend capable d’estre porté par la continuation de l’œuvre, jusques à l’estat de la plus-que-perfection, qui lui donne la faculté par l’accomplissement du Magistere, de perfectionner ensuite les imparfaits.

PYROPHILE.

Ces raisons toutes abstraites qu’elles sont, ne laissent pas d’estre sensibles, et de faire impression sur l’esprit : pour moy je vous avoüe que j’en suis entierement convaincu ; ayés la bonté, je vous prie, de ne pas vous rebuter de la continuation de mes demandes. Nostre Autheur asseure que l’erreur dans laquelle les Artistes tombent, en prenant l’or, et le Mercure vulgaires, pour la veritable matiere de la pierre, abusés en cela par le sens litteral des Philosophes, est la grande pierre d’achoppement d’un miliers de personnes ; pour moi je ne sçay comment avec la lecture, et le bon sens, on peut s’attacher à une opinion, qui est visiblement condamnée par les meilleurs Philosophes ?

EUDOXE.

Cela est pourtant ainsi. Les Philosophes ont beau recommander qu’on ne se laisse pas tromper au Mercure, ny même à l’or vulgaire ; la plûpart des artistes s’y attachent neanmoins opiniatrément, et souvent apres avoir travaillé inutilement pendant le cours de plusieurs années, sur des matieres estrangeres, reconnoissent enfin la faute qu’ils ont faite ; ils viennent cependant à l’or, et au Mercure vulgaires, dans lesquels ils ne trouvent pas mieux leur compte. Il est vrai qu’il y a des Philosophes, qui paroissant d’ailleurs fort sinceres, jettent neanmoins les Artistes dans cette erreur ; soutenant fort serieusement, que ceux qui ne connoissent pas l’or des Philosophes, pourront toutesfois le trouver dans l’or commun, cuit avec le Mercure des Philosophes. Philalethe est de ce sentiment ; il asseure que le Trevisan, Zachaire, et Flamel ont suivi cette voye ; il adjoute cependant qu’elle n’est pas la veritable voye des Sages ; quoy qu’elle conduise à la meme fin. Mais ces asseurances toutes sinceres qu’elles paroissent, ne laissent pas de tromper les Artistes ; lesquels voulant suivre le même Philalethe dans la purification et l’animation, qu’il enseigne, du Mercure commun, pour en faire le Mercure des Philosophes, (ce qui est une erreur tres-grossiere sous laquelle il a caché le secret du Mercure des Sages), entreprenent sur sa parole un ouvrage tres penible et absolument impossible ; aussi apres un long travail plein d’ennuys, et de dangers, ils n’ont qu’un Mercure un peu plus impur, qu’il n’estoit auparavant, au lieu d’un Mercure animé de la quintessence celeste : erreur deplorable, qui a perdu, et ruiné, et qui ruinera encore un grand nombre d’Artistes.

PYROPHILE.

C’est un grand avantage de pouvoir se faire sage aux dépens d’autruyt pour : moy je tâcheray de profiter de cette erreur, en suivant les bons Philosophes, et en me conduisant selon les lumieres que vous me faites la grace de me donner. Une des choses qui contribuë le plus à l’aveuglement des Artistes, qui s’attachent à l’Or, et au Mercure, est le dire commun des Philosophes, sçavoir que leur pierre est composée de mâle et de femelle, que l’Or tient lieu de mâle, selon eux, et le Mercure de femelle ; je sçay bien, (ainsi que le dit mon Autheur), qu’il n’en est pas de même avec les metaux, qu’avec les choses qui ont vie ; cependant je vous serai sensiblement obligé, si vous voulés bien avoir la bonté de m’expliquer en quoy consiste cette différence.

EUDOXE.

C’est une vérité constante, que la copulation du mâle, et de la femelle est ordonnée de la nature, pour la generation des animaux ; mais cette union du mâle et de la femelle pour la production de l’élixir, ainsi que pour celle des metaux, est purement allégorique, et n’est non plus nécessaire, que pour la production des vegetaux, dont la semence contient seule tout ce qui est requis, pour la germination, l’accroissement, et la multiplication des Plantes. Vous remarquerez donc que la matiere Philosophique, ou le Mercure des Philosophes, est une veritable semence, laquelle bien qu’homogene en sa substance, ne laisse pas d’être une double nature ; c’est à dire qu’elle participe également de la nature du souffre, et de celle du Mercure metallique, intimement et inseparablement unis, dont l’un tient lieu de mâle, et l’autre de femelle : c’est pourquoy les Philosophes l’appellent Hermaphrodite, c’est à dire qu’elle est douée des deux sexes ; en sorte que sans qu’il soit besoin du mélange d’aucune autre chose, elle suffit seule pour produire l’enfant Philosophique, dont la famille peut être multipliée à l’infini ; de même qu’un grain de bled pourroit avec le tems, et la culture, en produire une assés grande quantité, pour ensemencer un vaste champ.

PYROPHILE.

Si ces merveilles sont aussi réelles, qu’elles sont vray-semblables, on doit avoüer que la science, qui en donne la connoissance, et qui en enseigne la pratique, est presque surnaturelle, et divine : mais pour ne pas m’écarter de mon Autheur, dites moy je vous prie, si la pierre n’est pas bien hardie de soutenir hautement, et sans en alleguer des raisons bien-pertinentes, que sans elle il est impossible de faire aucun or, ny aucun argent, qui soient veritables. L’Or lui dispute cette qualité, appuyé sur des raisons, qui ont beaucoup de vray-semblance ; et il luy met devant les yeux ses grandes défectuosités, comme d’estre une matière crasse, impure, et venimeuse ; et que luy au contraire est une substance pure, et sans défauts ; de maniere qu’il me semble, que cette haute pretention de la pierre, combatuë par des raisons, qui ne paroissent pas estre sans fondement, meritoit bien d’estre soutenuë, et prouvée par de fortes raisons.

EUDOXE.

Ce que j’ay dit cy devant est plus que suffisant, pous establir la prééminence de la pierre, au dessus de l’or, et de toutes les choses creées : si vous y prenez garde, vous reconnoîtrés que la force de la verité est si puissante, que l’or en voulant décrier la pierre, par les deffauts qu’elle a en sa naissance, establit sans y penser sa superiorité, par la plus solide des raisons, que la pierre puisse alleguer elle-même en sa faveur. La voicy.

L’or avouë, et reconnoit que la pierre fonde son droit de prééminence, sur ce qu’elle est une chose universelle. En faut-il davantage, pour la condamnation de l’or, et pour l’obliger de ceder à la pierre ? Vous n’ignorés pas de combien la matiere universelle est au dessus de la matiere particulière. Vous venés de voir, que la pierre est la plus pure portion des Elemens metalliques, et que par consequent elle est la matiere premiere du genre mineral et metallique, et que lors que cette même matiere a été animée, et fécondée par l’union naturelle, qui s’en fait avec la matiere purement universelle, elle devient la pierre vegetable, seule capable de produire tous les grands effets, que les Philosophes attribuent aux trois medecines des trois genres. Il n’est pas besoin de plus fortes raisons, pour debouter une fois pour toutes, l’or et le Mercure vulgaires, de leurs pretentions imaginaires ; l’or et le Mercure, et toutes les autres substances particulieres, dans lesquelles la nature finit ses opérations, soit qu’elles soient parfaites, soit qu’elles soient absolument imparfaites, sont entierement inutiles, ou contraires à notre art.

PYROPHILE.

J’en suis tout convaincu ; mais le connois plusieurs personnes, qui traittent la pierre de ridicule, de vouloir disputer d’ancienneté avec l’or. Cet Autheur-cy soutient ce même paradoxe, et reprend l’or sur ce qu’il perd le respect à la pierre, en donnant un démenti à celle qui est plus agée que lui. Cependant comme la pierre tire son origine des métaux, il me paroît difficile de comprendre le fondement de son ancienneté.

EUDOXE.

Il n’est pas bien mal-aisé de vous satisfaire là dessus : Je m’estonne même que vous ayés formé ce doute ; la pierre est la premiere matiere des metaux ; et par conséquent elle est devant l’or, et devant tous les metaux ; et si elle en tire son origine, ou si elle naist de leur destruction, ce n’est pas à dire qu’elle soit une production posterieure aux metaux ; mais au contraire elle leur est anterieure, puisqu’elle est la matiere dont tous les metaux ont esté formés. Le secret de l’art consiste à sçavoir extraire des metaux de cette premiere matiere, ou ce germe metallique, qui doit vegeter par la fecondité de l’eau de la mer Philosophique.

PYROPHILE.

Me voilà convaincu de cette verité, et je trouve que l’or n’est pas excusable, de manquer de respect pour son ainée, qui a dans son parti les plus anciens, et les plus grands Philosophes. Hermes, Platon, Aristote, sont dans ses interests. Personne n’ignore qu’ils ne soient sur cette dispute, des Juges irrecusables. Permettés moy seulement de vous faire une question sur chacun des passages de ces Philosophes, que la pierre a cités icy, pour prouver par leur authorité, qu’elle est la seule, et veritable matiere des Sages.

Le passage de la Table-d’Emeraude du grand Hermes, prouve l’excellence de la pierre, en ce qu’il fait voir que la pierre est douée de deux natures, sçavoir de celle des Estres supérieurs, et de celle des estres inferieurs ; et que ces deux natures, toutes semblables, ont une seule et mesme origine ; de sorte que nous devons conclure, qu’estant parfaitement unies en la pierre, elles composent un tiers estre d’une vertu inefable : mais je ne sçay si vous serez de mon sentiment, touchant la traduction de ce passage et le commentaire d’Hortulanus. On lit apres ces mots : ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. On lit (dis je) pour faire les miracles d’une seule chose. Pour moy, je trouve que l’original latin a tout un autre sens : car le quibus, qui a fait la liaison des dernieres paroles avec les precedentes, veut dire que par ces choses (c’est à dire par l’union de ces deux natures) on fait les miracles d’une seule chose. Le pour dont le traducteur, et le commentateur se sont servis, detruit le sens, et la raison d’un passage, qui est de lui même fort juste, et fort intelligible. Dites moy s’il vous plait, si ma remarque est bien fondée.

EUDOXE.

Non seulement vostre remarque est fort juste ; mais encore elle est tres importante. Je vous avouë que je n’y avois jamais fait réflexion ; vous faites en cecy mentir le proverbe, veu que le disciple s’esleve au dessus du maistre. Mais comme j’avois leu la Table-d’Emeraude plus souvent en latin, qu’en françois, le defaut de la traduction et du commentaire ne m’avoit point causé d’obscurité, comme elle peut faire à ceux qui ne lisent qu’en françois ce sommaire de la sublime Philosophie d’Hermes. En effet la nature superieure, et la nature inferieure ne sont pas semblables, pour operer des miracles ; mais c’est parcequ’elles sont semblables, qu’on peut par elles faire les miracles d’une seule chose. Vous voyés donc que je suis tout-à-fait de vôtre sentiment.

PYROPHILE.

Je me sçay bon gré de ma remarque : je doutois qu’elle pust meriter vostre approbation ; et je m’asseure apres cela, que les enfants de la science me sçauront aussi quelque gré, d’avoir tiré de vous sur ce sujet un éclaircissement, qui satisfera sans doute les disciples du grand Hermes. On ne doute pas que le sçavant Aristote n’ait parfaitement connu le grand art. Ce qu’il en a écrit, en est une preuve certaine : aussi dans cette dispute, la pierre sçait se prevaloir de l’authorité de ce grand Philosophe, par un passage qui contient ses plus singulieres, et plus surprenantes qualités. Ayés, s’il vous plait, la bonté de me dire comment vous entendés celles-cy : Elle s’épouse elle meme ; elle s’engrosse elle même ; elle naist d’elle même.

EUDOXE.

La pierre s’épouse elle même ; en ce que dans sa premiere generation, c’est la nature seule aidée par l’art qui fait la parfaite union des deux substances, qui luy donnent l’estre, de laquelle resulte en même temps la deputation essentielle du souffre et du Mercure metalliques. Union et épousailles si naturelles, que l’artiste qui y prête la main, en y apportant les dispositions requises, ne sçauroit en faire une demonstration par les regles de l’art ; puisqu’il ne sçauroit même bien comprendre le mistere de cette union.

La pierre s’engrosse elle-même ; lors que l’art continuant d’aider la nature par des moyens tout naturels, met la pierre dans la disposition qui luy convient, pour s’impregner elle-même de la semence astrale, qui la rend féconde, et multiplicative de son espece.

La pierre naist d’elle-même : parce qu’apres s’être épousée, et engrossée elle même, l’art ne faisant autre chose que d’aider la nature, par la continuation d’une chaleur necessaire à la generation, elle prend une nouvelle naissance d’elle-même, tout de même que le Phénix renaist de ses cendres ; elle devient le fils du soleil, la medecine universelle de tout ce qui a vie, et le veritable or vivant des Philosophes, qui par la continuation du secours de l’art, et du ministere de l’Artiste, acquiert en peu de temps le Diademe Royal, et la puissance souveraine sur tous ses freres.

PYROPHILE.

Je conçois fort bien, que sur ces mêmes principes, il n’est pas difficile de comprendre toutes les autres qualités, qu’Aristote attribuë à la pierre, comme de se tuer elle même ; de reprendre vie d’elle même ; de se resoudre d’elle même dans son propre sang ; de se coaguler de nouveau avec lui, et d’acquérir enfin toutes les propriétés de la Pierre Philosophale. Je ne trouve même plus de difficultés apres cela, dans le passage de Platon. Je vous prie toutefois de vouloir bien me dire ce que cet ancien entend, avec tous ceux qui l’ont suivi, sçavoir : que la pierre a un corps, une ame, et un esprit, et que toutes choses sont d’elle, par elle, et en elle.

EUDOXE.

Platon auroit deu dans l’ordre naturel, passer devant Aristote, qui estoit son disciple, et duquel il est vray-semblable, qu’il avoit appris la Philosophie secrete, dont il vouloit bien qu’Alexandre le Grand le crût parfaitement instruit ; si on en juge par quelques endroits des écrits de ce Philosophe, mais cet ordre est peu important, et si vous examinez bien le passage de Platon, et celui d’Aristote, vous ne les trouverés pas beaucoup differens dans le sens : pour satisfaire neanmoins à la demande que vous me faites, je vous diray seulement que la pierre a un corps, puisqu’elle est, ainsi que je vous l’ai dit cy-devant, une substance toute metallique, qui luy donne le poids ; qu’elle a une ame, qui est la plus pure substance des Elemens, dans laquelle consiste sa fixité, et sa permanence ; qu’elle a un esprit, qui fait l’union de l’ame avec le corps : il luy vient particulierement de l’influence des astres, et il est le vehicule des teintures. Vous n’aurez pas non plus beaucoup de peine à concevoir, que toutes choses sont d’elle, par elle, et en elle ; puisque vous avez déja veu, que la pierre n’est pas seulement la premiere matiere de tous les êtres contenus sous le genre mineral, et metallique ; mais encore qu’elle est unie à la matiere universelle, dont toutes choses ont pris naissance ; et c’est là le fondement des derniers attributs, que Platon donne à la Pierre.

PYROPHILE.

Comme je vois que la pierre ne s’attribuë pas seulement les proprietés universelles, mais qu’elle pretend aussi que le succez que quelques Artistes ont eu dans certains procedés particuliers, soit uniquement venu d’elle ; je vous avouë que j’ay quelque peine à comprendre comment cela s’est pû faire ?

EUDOXE.

Ce Philosophe l’explique toutesfois assés clairement. Il dit que quelques artistes qui ont connu imparfaitement la Pierre, et qui n’ont sceu qu’une partie de l’œuvre, ayant cependant travaillé avec la pierre, et trouvé le moyen d’en separer son esprit, qui contient sa teinture, sont venus à bout d’en communiquer quelques parties à des metaux imparfaits, qui ont affinité avec la pierre, mais que pour n’avoir pas eu connoissance entiere de ses vertus, ny de la maniere de travailler avec elle, leur travail ne leur a pas apporté une grande utilité ; outre que le nombre de ces Artistes est asseurement tres-petit.

PYROPHILE.

Il est naturel de conclure par ce que vous venez de me dire, qu’il y a des personnes qui ont la pierre entre les mains, sans connoistre toutes ses vertus, ou bien, s’ils les connoissent, ils ne sçavent pas comment on doit travailler avec elle, pour réussir dans le grand œuvre, et que cette ignorance est cause que leur travail n’a aucun succez. Je vous prie de me dire si cela est ainsi.

EUDOXE.

Sans doute plusieurs Artistes ont la Pierre en leur possession ; les uns la méprisent, comme une chose vile ; les autres l’admirent, à cause des caracteres en quelque façon surnaturels qu’elle apporte en naissant, sans connoistre cependant tout ce qu’elle vaut. Il y en a enfin qui n’ignorent pas, qu’elle est le veritable sujet de la Philosophie ; mais les operations que les enfants de l’art doivent faire sur ce noble sujet, leur sont entierement inconnuës, par ce que les livres ne les enseignent pas, et que tous les Philosophes cachent cet art admirable qui convertit la pierre en Mercure des Philosophes, et qui aprend de faire de ce Mercure la Pierre Philosophale. Cette premiere pratique est l’œuvre secret, touchant lequel les Sages ne s’énoncent que par des Allegories, et par des enigmes impenetrables, ou bien ils n’en parlent point du tout. C’est là, comme j’ay dit, la grande pierre d’achopement, contre laquelle presque tous les Artistes trebuchent.

PYROPHILE.

Heureux ceux qui possedent ces grandes connoissances ! Pour moy, je ne puis me flatter d’estre arrivé à ce point : je ne suis qu’en peine de sçavoir, comment je pourray assés vous remercier, de m’avoir donné tous les éclaircissemens, que je pouvois raisonnablement souhaiter de vous, sur les endroits les plus essentiels de cette Philosophie, ainsi que sur tous les autres, touchant lesquels vous avez bien voulu répondre à mes questions ; je vous prie instamment de ne pas vous lasser, j’en ay encore quelques unes à vous faire qui me paroissent d’une tres-grande consequence. Ce Philosophe asseure que l’erreur de ceux qui ont travaillé avec la Pierre, et qui n’y ont pas réussi, est venuë de ce qu’ils n’ont pas connu l’origine d’où viennent les teintures, Si la source de cette fontaine Philosophique est si secrete, et si difficile à découvrir ; il est constant qu’il y a bien des gens trompés : car ils croyent tous generalement que les metaux, et les mineraux, et particulierement l’or, contiennent dans leur centre cette teinture capable de transmuer les metaux imparfaits.

EUDOXE.

Cette source d’eau vivifiante est devant les yeux de tout le monde, dit le Cosmopolite, et peu de gens la connoissent. L’or, l’argent, les metaux, et les mineraux ne contiennent point une teinture multiplicative jusques à l’infini ; il n’y a que les metaux vivants des Philosophes, qui ayent obtenu de l’art, et de la nature, cette faculté multiplicative : mais aussi il n’y a que ceux qui sont parfaitement éclairés dans les misteres Philosophiques, qui connoissent la veritable origine des teintures. Vous n’estes pas du nombre de ceux qui ignorent, où les Philosophes puisent leurs tresors, sans crainte d’en tarir la source. Je vous ay dit clairement, et sans ambiguité, que le Ciel, et les Astres, mais particulierement le Soleil et la Lune sont le principe de cette fontaine d’eau vive, seule propre à operer toutes les merveilles que vous sçavés. C’est ce qui fait dire au Cosmopolite dans son énigme, que dans l’Isle délicieuse, dont il fait la description, il n’y avoit point d’eau ; que toute celle qu’on s’efforçoit d’y faire venir, par machines, et par artifices, estoit ou inutile, ou empoisonnée, excepté celle, que peu de personnes scavoient extraire des rayons du Soleil, ou de la Lune. Le moyen de faire descendre cette eau du Ciel, est certes merveilleux ; il est dans la pierre, qui contient l’eau centrale, laquelle est veritablement une seule et même chose avec l’eau celeste, mais le secret consiste à sçavoir convertir la pierre en un Aiman, qui attire, embrasse, et unit à soy cette quintessence astrale, pour ne faire ensemble qu’une seule essence, parfaite, et plus-que-parfaite, capable de donner la perfection aux imparfaits, apres l’accomplissement du Magistere.

PYROPHILE.

Que je vous ay d’obligations, de vouloir bien me reveler de si grands misteres à la connoissance desquels je ne pouvois jamais esperer de parvenir, sans le secours de vos lumieres ! Mais puisque vous trouvés bon que je continüe, permettés moy s’il vous plait, de vous dire que je n’avois point veu jusques icy un Philosophe qui eust aussi precisement déclaré que fait celui-cy, qu’il falloit donner une femme à la pierre, la faisant parler de cette sorte : si ces Artistes avoient porté leurs recherches plus loin et qu’ils eussent examiné quelle est la femme qui m’est propre ; qu’ils l’eussent cherchée et qu’ils m’eussent uni à elle ; c’est alors que j’aurois pu teindre mille fois davantage. Bien que je m’aperçoive en general que ce passage a une entière relation avec le precedent je vous avoüe néanmoins que cette expression, d’une femme convenable à la pierre ne laisse pas de m’embarrasser.

EUDOXE.

C’est beaucoup cependant, que vous connoissiez déja de vous-meme que ce passage a de la connexité avec celuy que je viens de vous expliquer ; c’est à dire que vous jugez bien que la femme qui est propre à la pierre et qui doit lui être unie, est cette fontaine d’eau vive, dont la source toute celeste, qui a particulierement son centre dans le Soleil, et dans la Lune, produit ce clair et precieux ruisseau des Sages, qui coule dans la mer des Philosophes, laquelle environne tout le monde ; ce n’est pas sans fondement, que cette divine fontaine est appelée par cet Autheur la femme de la pierre ; quelques uns l’ont représentée sous la forme d’une Nymphe céleste ; quelques autres lui donnent le nom de la chaste Diane, dont la pureté et la virginité n’est point souillée par le lien spirituel qui l’unit à la pierre ; en un mot, cette conjonction magnetique est le mariage magique du Ciel avec la Terre, dont quelques Philosophes ont parlé : de sorte que la source feconde de la teinture phisique, qui opere de si grandes merveilles, prend naissance dans cette union conjugale toute misterieuse.

PYROPHILE.

Je ressens avec une satisfaction indicible tout l’effet des lumieres, dont vous me faites part ; et puisque nous sommes sur ce point, permettés moy, je vous prie, de vous faire une question, qui pour estre hors du texte de cet Autheur, ne laisse pas d’estre essentielle à ce sujet. Je vous supplie de me dire si le mariage magique du Ciel avec la Terre, se peut faire en tout temps ; où s’il y a des saisons dans l’année qui soient plus convenables les unes que les autres à celebrer ces Nopces Philosophiques.

EUDOXE.

J’en suis venu trop avant, pour vous refuser un éclaircissement si necessaire, et si raisonnable. Plusieurs Philosophes ont marqué la saison de l’année, qui est la plus propre à cette operation. Les uns n’en ont point fait de misteres ; les autres plus reservez ne se sont expliqués sur ce point que par des paraboles. Les premiers ont nommé le mois de Mars, et le printemps. Zachaire et quelques autres Philosophes disent, qu’ils commencerent leur œuvre à Pâques, et qu’ils la finirent heureusement dans le cours de l’année. Les autres se contentent de representer le jardin des Hesperides émaillé de fleurs, et particulierement de violettes et de hyacinthes, qui sont les premieres productions du Printemps. Le Cosmopolite plus ingenieux que les autres, pour indiquer que la saison la plus propre au travail Philosophique, est celle dans laquelle tous les êtres vivants, sensitifs, et vegetables paroissent animés d’un feu nouveau, qui les porte reciproquement à l’amour, et à la multiplication de leur espece, dit que Venus est la Deesse de cette Isle charmante, dans laquelle il vit à découvert tous les misteres de la nature : mais pour marquer plus precisement cette saison, il dit qu’on voyoit paistre dans la prairie des beliers, et des taureaux, avec deux jeunes bergers, exprimant clairement dans cette spirituelle allegorie, les trois mois du Printemps par les trois signes celestes qui leur répondent : Aries, Taurus, et Gemini.

PYROPHILE.

Je suis ravi de ces interprétations. Ceux qui sont plus éclairés, que je ne suis dans ces misteres, ne feront peut-être pas autant de cas que je fais, du dénouement de ces enigmes, dont le sens toutesfois a esté, jusques à present, impénétrable à plusieurs de ceux, qui croyent d’ailleurs entendre fort bien les Philosophes. Je suis persuadé qu’on doit compter pour beaucoup, un pareil éclaircissement, capable de faire voir clair dans d’autres obscurités plus importantes ; en effet peu de personnes s’imaginoient que les violettes et les hyacinthes d’Espagnet et les bestes à cornes du jardin des Hesperides ; le ventre et la maison du bélier du Cosmopolite, et de Philalethe ; l’Isle de la Deesse Venus, les deux pasteurs, et le reste que vous venés de m’expliquer, signifiassent la saison du printemps. Je ne suis pas le seul, qui dois vous rendre mille graces, d’avoir bien voulu developper ces misteres ; je suis asseuré qu’il se trouvera dans la suite des temps, un grand nombre d’enfans de la science qui beniront votre memoire, pour leur avoir ouvert les yeux sur un point, qui est plus essentiel à ce grand art, qu’ils ne se le seroient imaginés.

EUDOXE.

Vous avés raison en ce qu’on ne peut s’asseurer d’entendre les Philosophes, à moins qu’on n’ait une entiere intelligence des moindres choses qu’ils ont escrites. La connoissance de la saison propre à travailler au commencement de l’œuvre, n’est pas de petite conséquence ; en voicy la raison fondarnentale. Comme le Sage entreprend de faire par nostre art une chose, qui est au dessus des forces ordinaires de la nature, comme d’amolir une pierre, et de faire vegeter un germe metallique ; il se trouve indispensablement obligé d’entrer par une profonde meditation dans le plus secret interieur de la nature, et de se prevaloir des moyens simples, mais efficaces qu’elle luy en fournit ; or vous ne devés pas ignorer, que la nature dez le commencement du Printemps, pour se renouveller, et mettre toutes les semences, qui sont au sein de la terre, dans le mouvement qui est propre à la vegetation, impregne tout l’air qui environne la terre, d’un esprit mobile, et fermentatif, qui tire son origine du pere de la nature ; c’est proprement un titre subtil, qui fait la fecondité de la terre et dont il est l’âme, et que le Cosmopolite appelle le sel-petre des Philosophes. C’est donc dans cette seconde saison que le Sage Artiste, pour faire germer sa semence metallique, la cultive, la rompt, l’humecte, l’arose de cette prolifique rosée, et lui en donne à boire autant que le poids de la nature le requiert ; de cette sorte le germe Philosophique concentrant cet esprit dans son sein, en est animé et vivifié, et acquiert les propriétés, qui lui sont essentielles, pour devenir la pierre vegetable, et multiplicative. J’espere que vous serés satisfait de ce raisonnement, qui est fondé sur les loix, et sur les principes de la nature.

PYROPHILE.

Il est impossible qu’on puisse l’être plus que je le suis ; vous me donnez des lumieres que les Philosophes ont caché sous un voile impenetrable, et vous me dites des choses importantes, que je pousserois volontiers mes questions plus loin, pour profiter de la bonté que vous avés de ne me rien déguiser ; mais pour ne pas en abuser, je reviens à l’endroit de mon Autheur, où la pierre soutient à l’or, et au Mercure, qu’il est impossible, qu’il se fasse une veritable union entre leurs deux substances, parce, (leur dit-elle) que vous n’estes pas un seul corps ; mais deux corps ensemble, et par consequent vous estes contraires, à considerer les loix de la nature. Je sçay bien que la penetration des substances, n’estant pas possible selon les loix de la nature, leur parfaite union ne l’est pas non plus, et qu’en ce sens-là, deux corps sont contraires l’un à l’autre : cependant comme presque tous les Philosophes asseurent que le Mercure est la premiere matiere des metaux, et que selon Geber il n’est pas un corps, mais un esprit qui penetre les corps, et particulierement celuy de l’or, pour lequel il a une sympathie visible ; n’est-il pas vray-semblable, que ces deux substances, ce corps et cet esprit peuvent s’unir parfaitement, pour ne faire qu’une seule et même chose d’une même nature ?

EUDOXE.

Remarqués qu’il y a deux erreurs dans vostre raisonnement ; la premiere, en ce que vous croyés que le Mercure commun est la premiere, et simple matiere, dont les metaux sont formés dans les mines ; cela n’est pas ainsi. Le Mercure, est un metail, qui pour avoir moins de souffre et moins d’impuretez terrestres que les autres metaux, demeure liquide, et coulant, s’unit avec les metaux, mais particulierement avec l’or, comme estant le plus pur de tous ; et s’unit moins facilement avec les autres metaux à proportion qu’ils sont plus ou moins impurs dans leur composition naturelle. Vous devés donc sçavoir, qu’il y a une premiere matière des metaux, dont le Mercure mesme est formé, c’est une eau visqueuse, et Mercurielle, qui est l’eau de nostre pierre. Voilà quel est le sentiment des veritables Philosophes.

Je serois trop long, si je voulois vous deduire icy tout ce qu’il y a à dire sur ce sujet. Je viens à la seconde erreur de vostre raisonnement, laquelle consiste en ce que vous imaginez, que le Mercure commun est un esprit metallique, qui selon Geber peut penétrer interieurement, et teindre les metaux, s’unir et demeurer avec eux, apres qu’il aura esté artificieusement fixé. Mais vous devés considerer que le Mercure n’est appelé esprit par Geber, que parce qu’il s’envole du feu, à cause de la mobilité de sa substance homogéne : toutesfois cette propriété ne l’empeche pas d’estre un corps metallique, lequel pour cette raison ne peut jamais s’unir si parfaitement avec un autre metail, qu’il ne s’en separe toujours, lors qu’il se sent pressé par l’action du feu. L’experience montre l’evidence de ce raisonnement et par consequent la pierre a raison de soutenir à l’or, qu’il ne se peut jamais faire une parfaite union de luy avec le Mercure.

PYROPHILE.

Je comprends fort bien, que mon raisonnement estoit erroné, et pour vous dire le vray, je n’ay jamais pû m’imaginer, que le Mercure commun fust la premiere matière des metaux, bien que plusieurs graves Philosophes posent cette vérité, pour un des fondemens de l’art. Et je suis persuadé, qu’on ne peut trouver dans les mines, la vraye premiere matiere des metaux, separée des corps metalliques, elle n’est qu’une vapeur, une eau visqueuse, un esprit invisible, et je crois en un mot que la semence ne se trouve que dans le fruit. Je ne sçay si je parle juste ; mais je crois que c’est là le vray sens des éclaircissements que vous avez voulu me donner.

EUDOXE.

On ne peut avoir mieux compris, que vous avez fait ces verités connuës de peu de personnes. Il y a de la satisfaction à parler ouvertement avec vous des misteres Philosophiques. Voyés quelles sont les demandes que vous avez encore à me faire.

PYROPHILE.

Je ne sçay si la pierre ne se contredit point elle-même, lors qu’elle se glorifie, d’avoir un corps impartait avec une ame constante, et une teinture penetrante ?ces deux grandes perfections me paroissent incompatibles dans un corps imparfait.

EUDOXE.

On diroit icy, que vous avés déja oublié une verité fondamentale, dont vous avés esté pleinement convaincu cy-devant ; souvenez-vous donc que si le corps de pierre n’estoit imparfait, d’une imperfection toutefois en laquelle la nature n’a pas fini son opération, on ne pourroit y chercher, et encore moins y trouver la perfection. Cela posé, il vous sera bien facile de juger, que la constance de l’ame, et la perfection de la teinture ne sont pas actuellement, ni en état de se manifester dans la pierre, tant qu’elle demeure dans son estre imparfait ; mais lorsque par la continuation de l’œuvre, la substance de la pierre a passé de l’imperfection à la perfection, et de la perfection à la plus-que-perfection, la constance de son ame et l’efficace de la teinture de son esprit, se trouvent reduites de la puissance à l’acte ; de sorte que l’ame, l’esprit, et le corps de la pierre également exaltez, composent un tout d’une nature, et d’une vertu incomprehensible.

PYROPHILE.

Puisque mes demandes vous donnent lieu de dire des choses si singulieres, ne trouvés pas mauvais, je vous prie, que je continuë. Je me suis toujours persuadé que la pierre des Philosophes est une substance réelle qui tombe sous les sens, cependant je vois que cet Autheur asseure le contraire, disant nostre pierre est invisible. Je vous asseure que quelque bonne opinion que j’aye de ce Philosophe, il me permettra de n’estre pas de son sentiment sur ce point.

EUDOXE.

J’espère toutesfois que vous en sérés bien-tost. Ce Philosophe n’est pas le seul qui tient ce langage : la pluspart parlent de la mesme maniere qu’il fait ; et à vous dire le vray, nostre Pierre est proprement invisible, aussi bien à l’égard de sa matiere, comme à l’égard de sa forme. A l’égard de sa matiere ; parce qu’encore que nostre pierre, ou bien nostre Mercure, (il n’y a point de difference) existe réellement, il est vray neanmoins qu’elle ne paroist pas à nos yeux, à moins que l’artiste ne preste la main à la nature, pour l’aider à mettre au monde cette production Philosophique ; c’est ce qui fait dire au Cosmopolite, que le sujet de nostre Philosophie a une existence réelle ; mais qu’il ne se fait point voir, si ce n’est, lors qu’il plait à l’artiste de le faire paroistre.

La pierre n’est pas moins invisible à l’egard de sa forme ; j’appelle icy sa forme, le principe de ses admirables facultés, d’autant que ce principe, cette energie de la pierre, et cet esprit dans lequel reside l’efficace de sa teinture, est une pure essence astrale impalpable, laquelle ne se manifeste que par les effets surprenants qu’elle produit. Les Philosophes parlent souvent de leur pierre considerée en ce sens-là. Hermes l’entend ainsi, lors qu’il dit que le vent la porte dans son ventre ; et le Cosmopolite ne s’éloigne point de ce Pere de la Philosophie, lors qu’il asseure que nostre sujet est devant les yeux de tout le monde ; que personne ne peut vivre sans luy ; et que toutes les creatures s’en servent ; mais que peu de personnes l’aperçoivent. He bien, n’estes vous pas du sentiment de vostre Autheur, et n’avoués vous pas que de quelque maniere que vous consideriez la pierre, il est vray de dire qu’elle est invisible ?

PYROPHILE.

Il faudroit que je n’eusse ny esprit, ny raison, pour ne pas tomber d’accord d’une vérité, que vous me faites toucher au doigt, en me developpant en mesme temps le sens le plus caché, et le plus misterieux des écritures Philosophiques. Je me trouve si éclairé par tout ce que vous me dites, qu’il me semble que les Autheurs les plus abstraits n’auront plus d’obscurité pour moy ; je vous seray cependant fort obligé, si vous voulés bien me dire vostre sentiment, touchant la proposition que cet Autheur avance, qu’il n’est pas possible querir la possession du Mercure Philosophique autrement, que par le moyen de deux corps, dont l’un ne peut recevoir la perfection sans l’autre. Ce passage me paroist si positif, et si precis, que je ne doute pas qu’il soit fondamentalement dans la pratique de l’œuvre.

EUDOXE.

Il n’y en a pas asseurement de plus fondamental, puisque ce Philosophe vous marque en cet endroit, comment se forme la pierre sur laquelle toute nostre Philosophie est fondée ; en effet nostre Mercure, ou nostre pierre prend naissance de deux corps : remarqués cependant que ce n’est pas le mélange de deux corps qui produit nostre Mercure, ou nostre pierre : car vous venés de voir que les corps sont contraires, et qu’il ne s’en peut faire une parfaite union : mais nostre pierre naist au contraire de la destruction de deux corps, lesquels agissant l’un sur l’autre comme le mâle et la femelle, ou comme le corps et l’esprit, d’une manière autant naturelle, qu’elle est incomprehensible à l’artiste, qui y prête le secours necessaire, cessent entierement d’estre ce qu’ils estoient auparavant, pour mettre au jour une production d’une nature et d’une origine merveilleuse, et qui a toutes les dispositions nécessaires, pour estre portée par l’art, et par la nature, de perfection en perfection, jusques au souverain degré, qui est audessus de la nature même.

Remarqués aussi que ces deux corps qui se détruisent, et se confondent l’un dans l’autre, pour la production d’une troisième substance, et dont l’un tient lieu de mâle, et l’autre de femelle, dans cette nouvelle generation, sont deux agens, qui se dépouïllans de leur plus grossiere substance dans cette action, changent de nature pour mettre au monde un fils d’une origine plus noble, et plus illustre, que le pere et la mere, qui lui donnent l’estre ; aussi il apporte en naissant des marques visibles qui font voir évidemment, que le Ciel a presidé à sa naissance.

Remarqués de plus que nostre pierre renaist plusieurs diverses fois, mais que dans chacune de ses nouvelles naissances, elle tire toujours son origine de deux choses. Vous venés de voir comment elle commence de naistre de deux corps : vous avés veu qu’elle épouse une Nymphe Céleste, apres qu’elle a esté dépouillée de sa forme terrestre, pour ne faire qu’une seule et mesme chose avec elle ; sçachés aussi qu’apres que la pierre a paru de nouveau sous une forme terrestre, elle doit encore estre mariée à une épouse de son mesme sang, de sorte que ce sont tousjours deux choses qui en produisent une seule, d’une seule et mesme espece ; et comme c’est une verité constante que dans tous les differents estats de la pierre, les deux choses qui s’unissent pour lui donner nouvelle naissance, viennent d’une seule et mesme chose ; c’est aussi sur ce fondement de la nature, que le Cosmopolite appuye une verité incontestable dans nostre Philosophie, sçavoir, que d’un il s’en fait deux et de deux, un, à quoy se terminent toutes les operations naturelles et Philosophiques, sans pouvoir aller plus loin.

PYROPHILE.

Vous me rendés si intelligibles, si palpables ces sublimes véritez, toutes abstraites qu’elles sont, que je les conçois presque aussi évidemment, que si c’estoient des demonstrations Mathematiques. Permettés moy, s’il vous plait, de vous demander encore quelques éclaircissements, afin qu’il ne me reste plus aucun doute touchant l’interpretation de cet Autheur. J’ay fort bien compris que la pierre née de deux substances d’une mesme espece, est un tout homogene, et un tiers-estre doüé de deux natures, qui le rendent seul suffisant par luy mesme à la generation du fils du Soleil : mais j’ay quelque peine à bien comprendre, comment ce Philosophe entend, que la seule chose dont se fait la medecine universelle est l’eau, et l’esprit du corps ?

EUDOXE.

Vous trouveriez le sens de ce passage evident de lui mesme, si vous vous souveniés, que la premiere et la plus importante operation de la pratique du premier œuvre, est de reduire en eau le corps, qui est nostre pierre, et que ce point est le plus secret de nos misteres. Je vous ai fait voir que cette eau doit être vivifiée, et fecondée par une semence astrale, et par un esprit céleste, dans lequel reside toute l’efficace de la teinture Phisique : de sorte que si vous y faites réflexion, vous avoüerés qu’il n’y a point de verité plus evidente dans nostre Philosophie, que celle que vostre Autheur avance icy, sçavoir que la seule chose dont le sage a besoin, pour faire toutes choses, n’est autre que l’eau et l’esprit du corps. L’eau est le corps et l’ame de nôtre sujet ; la semence astrale en est l’esprit ; c’est pourquoi les Philosophes asseurent que leur matiere a un corps, une ame et un esprit.

PYROPHILE.

J’avoüe que je m’aveuglois moi-même, et que si j’y avois bien fait réflexion, je n’aurois formé aucun doute sur cet endroit : mais en voici un autre, qui n’est point cependant un sujet de doute ; mais qui ne laisse pas pour cela, de me faire souhaiter que vous veuïllés bien dire vostre sentiment sur ces paroles-cy : sçavoir, que la seule chose qui est le sujet de l’art, et qui n’a pas sa pareille dans le monde, (36) est vile toutesfois et qu’on peut l’avoir à peu de frais.

EUDOXE.

Cette chose si precieuse par les dons excellens, dont le Ciel l’a pourveüe, est veritablement vile, à l’égard des substances dont elle tire son origine. Leur prix n’est point au dessus des facultés des pauvres. Dix sols sont plus que suffisans pour acquerir la matiere de la pierre. Les instrumens toutefois, et les moyens qui sont nécessaires pour poursuivre les operations de l’art, demandent quelque sorte de dépense ; ce qui fait dire à Geber que l’œuvre n’est pas pour les pauvres. La matière est donc vile, à considérer le fondement de l’art, puis qu’elle coute fort peu ; elle n’est pas moins vile, si on considère exterieurement ce qui lui donne la perfection, puisque à cet égard, elle ne coute rien du tout ; d’autant que tout le monde l’a en sa puissance, dit le Cosmopolite ; de sorte que soit que vous distinguiés ces choses, soit que vous les confondiés (comme font les Philosophes pour tromper les sots, et les ignorants) c’est une vérité constante, que la pierre est une chose vile en un sens : mais qu’elle est tres-precieuse en un autre, et qu’il n’y a que les fols qui la méprisent, par un juste jugement de Dieu.

PYROPHILE.

Me voila bien-tôt autant instruit que je puis le souhaiter ; faites-moy seulement la grace de me dire, comment on peut connoistre, quelle est la veritable voye des Philosophes ; puis qu’ils en décrivent plusieurs differentes, et qui paroissent souvent opposées. Leurs livres sont remplis d’une infinité de diverses operations ; sçavoir de conjonctions, calcinations, mixtions, separations, sublimations, distillations, coagulations, fixations, dessications, dont ils font sur chacune des chapitres entiers ; ce qui met les Artistes dans un tel embarras, qu’il leur est presque impossible d’en sortir heureusement. Ce philosophe insinüe, ce semble, que comme il n’y a qu’une chose dans ce grand art, il n’y a aussi qu’une voye ; et pour toute raison, il dit, que la solution du corps ne se fait que dans son propre sang. Je ne trouve rien dans tout cet écrit, où vos lumieres me soient plus necessaires, que sur ce point, qui concerne la pratique de l’œuvre, sur laquelle tous les Philosophes font profession de se taire : je vous conjure de ne pas me les refuser.

EUDOXE.

Ce n’est pas sans beaucoup de raison, que vous me faites une telle demande : elle regarde le point essentiel de l’œuvre ; et je souhaiterois de tout mon cœur pouvoir y répondre aussi distinctement que j’ay fait à plusieurs de vos autres questions. Je vous proteste que je vous ay dit partout la vérité ; je veux en faire encore de même ; mais vous sçavés que les misteres de notre sacrée science ne peuvent estre enseignés, qu’avec des termes misterieux : je vous dirai néanmoins sans équivoque, que l’intention generale de notre art, est de purifier exactement, et de subtiliser une matiere d’elle-même immonde, et grossière. Voilà une verité très-importante, qui merite que vous y fassiez réflexion.

Remarqués que pour arriver à cette fin, plusieurs operations sont requises, qui ne tendent toutes qu’à un même but, ne sont dans le fond considérées par les Philosophes, que comme une seule et même operation, diversement continuée. Observés que le feu separe d’abord les parties heterogénes, et conjoint les parties homogénes de nostre pierre : que le feu secret produit ensuite le même effet ; mais plus efficacement en introduisant dans la matiere un esprit igné, qui ouvre interieurement la porte secrete, qui subtilise, et qui sublime les parties pures, les separant des parties terrestres et adustibles. La solution qui se fait ensuite par l’addition de la quintessence astrale, qui anime la pierre, en fait une troisieme depuration, et la distillation l’acheve entierement, ainsi purifiant, et subtilisant la pierre par plusieurs differents degrés, auxquels les Philosophes ont accoutumé de donner les noms d’autant d’operations differentes et de conversion des élemens ; on l’éleve jusques à la perfection, qui est la disposition prochaine , pour la conduire à la plusque-perfection, par un regime proportionné à l’intention finale de l’art, c’est-à-dire jusques à la parfaite fixation.Vous voyés donc qu’à proprement parler, il n’y a qu’une voye, comme il n’y a qu’une intention dans le premier œuvre, et que les Philosophes n’en décrivent plusieurs, que parce qu’ils considerent les differents degrés de depurations, comme autant d’operations et de voyes differentes, dans le dessein (ainsi que le remarque fort bien vostre Autheur) de cacher ce grand art.

Pour ce qui est des paroles, par lesquelles vostre Autheur conclut, sçavoir, que la solution du corps ne se fait que dans son propre sang ; je dois vous faire observer que dans nostre art, il se fait en trois temps differents, trois solutions essentielles, dans lesquelles le corps ne se dissout que dans son propre sang, c’est au commencement, au milieu, et à la fin de l’œuvre ; remarquez bien cecy. Je vous ay déja fait voir que dans les principales operations de l’art, ce sont toujours deux choses qui en produisent une, que de ces deux choses l’une tient lieu de mâle, et l’autre de femelle ; l’un est le corps, l’autre est l’esprit : vous devés en faire icy l’application. Sçavoir que dans les trois solutions dont je vous parle, le mâle et la femelle, le corps et l’esprit, ne sont autre chose que le corps et le sang, et que ces deux choses sont d’une même nature, et d’une même espèce ; de sorte que la solution du corps dans son propre sang, c’est la solution du mâle par la femelle, et celle du corps par son esprit. Voici l’ordre de ces trois solutions importantes.

En vain vous tenteriés par le feu la véritable solution du mâle en la première opération, elle ne vous réussiroit jamais, sans la conjonction de la femelle ; c’est dans leurs embrassemens reciproques qu’ils se confondent, et se changent l’un l’autre, pour produire un tout homogene, different des deux. En vain vous auriés ouvert, et sublimé le corps de la pierre, elle vous seroit entièrement inutile, si vous ne luy faisiez épouser la femme que la nature luy a destinée ; elle est cet esprit, dont le corps a tiré sa première origine ; aussi il s’y dissout, comme fait la glace à la chaleur du feu, ainsi que vostre Autheur l’a fort bien remarqué. Enfin vous essayeriés en vain de faire la parfaite solution du même corps, si vous ne reïtériés sur luy l’effusion de son propre sang, qui est son menstruë naturel, sa femme, et son esprit tout ensemble avec lequel il s’unit intimement, qu’ils ne font plus qu’une seule et même substance.

PYROPHILE.

Après tout ce que vous venés de me réveler, je n’ay plus rien à vous demander touchant l’interpretation de cet Autheur. Je comprends fort bien tous les autres avantages, qu’il attribuë à la pierre, au dessus de l’or et du Mercure. Je conçois aussi comment l’excez du dépit de ces deux champions, les porta à joindre leurs forces, pour vaincre la pierre par les armes, n’ayant pû la surmonter par la raison : mais comment entendés vous que la pierre les dissipa, et les engloutit l’un et l’autre, en sorte qu’il n’en resta aucuns vestiges ?

EUDOXE.

Ignorés vous que le grand Hermès dit, que la pierre est la force forte de toute force ? Car elle vaincra toute chose subtile, et penetrera toute chose solide. C’est ce que vôtre Philosophe dit icy en d’autres termes, pour vous apprendre que la puissance de la pierre est si grande, que rien n’est capable de luy résister. Elle surmonte en effet tous les metaux imparfaits, les transmuant en metaux parfaits, de telle maniere, qu’il ne reste aucuns vestiges de ce qu’ils étoient auparavant.

PYROPHILE.

Je comprends fort bien ces raisons ; mais il me reste nonobstant cela un doute, touchant les metaux parfaits ; l’or par exemple est un métail constant et parfait, que la pierre ne saurait engloutir.

EUDOXE.

Vostre doute est sans fondement : car tout de même que la pierre, à proprement parler, n’engloutit pas les metaux imparfaits, mais qu’elle les change tellement de nature, qu’il ne reste rien, qu’il fasse connoistre ce qu’ils estoient auparavant ; ainsi la pierre ne pouvant engloutir l’or ni le transmuer en un metail plus parfait, elle le transmuë en medecine mille fois plus parfaite que l’or, puisqu’il peut alors transmuer mille fois autant de metail imparfait selon le degré de perfection que la pierre a receuë du Magistere.

PYROPHILE.

Je reconnois le peu de fondement qu’il y avoit dans mon doute ; mais à vous dire le vray, il y a tant de subtilité dans les moindres paroles des Philosophes, que vous ne devés pas trouver estrange, que je me sois souvent arrêté sur des choses, qui devoient me paraistre assés intelligibles d’elles-mêmes. Je n’ay plus que deux demandes à vous faire, au sujet des deux conseils que mon Autheur donne aux enfans de la science, touchant la maniere de proceder, et la fin qu’ils doivent se proposer dans la recherche de la medecine universelle. Il leur conseille en premier lieu, d’éguiser la pointe de leur esprit ; de lire les écrits des Sages avec prudence ; de travailler avec exactitude ; d’agir sans précipitation dans un œuvre si précieux : parce, dit-il, qu’il a son temps ordonné par la nature ; de même que les fruits qui sont sur les arbres, et les grappes de raisins que la vigne porte. Je conçois fort bien l’utilité de ces conseils mais je vous prie de vouloir m’expliquer comment se doit entendre cette limitation du temps.

EUDOXE.

Vostre Autheur vous l’explique suffisamment par la comparaison des fruits, que la nature produit dans le temps ordonné ; cette comparaison est juste : la pierre est un champ que le Sage cultive, dans lequel l’art, et la nature ont mis la semence, qui doit produire son fruit. Et comme les quatre saisons de l’année sont necessaires à la parfaite production des fruits, la pierre de même a ses saisons determinées. Son hyver, pendant lequel le froid, et l’humide dominent dans cette terre preparée, et ensemencée ; son printems, auquel la semence Philosophique estant échaufée, donne des marques de vegetation et d’accroissement ; son esté pendant lequel son fruit meurit, et devient propre à la multiplication ; son automne, auquel ce fruit parfaitement meur console le Sage, qui a le bonheur de le cueüillir.

Pour ne vous rien laisser à desirer sur ce sujet, je dois vous faire remarquer icy trois choses. La première, que le Sage doit imiter la nature dans la pratique de l’œuvre ; et comme cette sçavante ouvrière ne peut rien produire de parfait, si on en violente le mouvement, de même l’artiste doit laisser agir interieurement les principes de sa matiere, en luy administrant exterieurement une chaleur proportionnée à son exigence. La seconde, que la connoissance des quatre saisons de l’œuvre doit estre la règle, que le Sage doit suivre dans les differents regimes du feu, en le proportionnant à chacune, selon que la nature le demontre, laquelle a besoin de moins de chaleur pour faire fleurir les arbres, et former les fruits, que pour les faire parfaitement meurir. La troisieme, que bien que l’œuvre ait ses quatre saisons, ainsi que la nature, il ne s’ensuit pas, que les saisons de l’art et de la nature doivent precisément répondre, les unes aux autres, l’esté de l’œuvre pouvant arriver sans inconvenient dans l’automne de la nature, et son automne, dans l’hyver. C’est assés que le régime du feu soit proportionné à la saison de l’œuvre ; c’est en cela seul, que consiste le grand secret du Régime, pour lequel je ne puis vous donner de regle plus certaine.

PYROPHILE.

Par ce raisonnement, et cette similitude, vous me faites voir clair sur un point, dont les Philosophes ont fait un de leurs plus grands misteres, car l’intelligence des regimes ne se peut tirer de leurs escrits ; mais je vois avec une extreme satisfaction, qu’en imitant la nature, et commençant l’ordre des saisons de l’œuvre par l’hyver, il ne doit pas estre difficile au sage, de juger comment par les divers degrés de chaleur, qui répondent à ces saisons, il peut aider la nature, et conduire à une parfaite maturité les fruits de cette plante Philosophique.

Mon Autheur conseille en second lieu aux Enfans de la science d’avoir la droiture dans le cœur, et de se proposer dans ce travail, une fin honnête, leur declarant positivement, que s’ils ne sont dans ces bonnes dispositions, ils ne doivent pas attendre sur leur œuvre, la benediction du Ciel, de laquelle tout le bon succez depend. Il asseure que Dieu ne communique un si grand don, qu’à ceux qui en veulent faire un bon usage, et qu’il en prive ceux qui ont dessein de s’en servir, pour commettre le mal. Il semble que ce ne soit là qu’une manière de parler qui est ordinaire aux Philosophes ; je vous prie de me dire quelles réflexions on doit faire sur ce dernier point.

EUDOXE.

Vous estes assés éclairé dans nôtre Philosophie, pour comprendre, que la possession de la medecine universelle, et du grand Elixir, est de tous les biens de ce monde, le plus réel, le plus estimable, et le plus grand, dont l’homme puisse jouir. En effet les richesses immenses, les dignités souveraines, et toutes les grandeurs de la Terre, ne sont point à comparer à ce precieux tresor, qui est le seul des biens temporels capable de remplir le cœur de l’homme. Il donne à celuy qui le possede, une vie longue, exempte de toutes sortes d’infirmités, et met en sa puissance, plus d’or et d’argent, que n’en ont tous les plus puissants Monarques ensemble. Ce tresor a de plus cet avantage particulier, au dessus de tous les autres biens de la vie, que celuy qui en joüit, se trouve parfaitement satisfait, même de la seule contemplation, et qu’il ne peut jamais être troublé de la crainte de le perdre.

Vous estes d’ailleurs pleinement convaincu, que Dieu gouverne le monde ; que sa divine Providence y fait regner l’ordre, que sa sagesse infinie y a établi, depuis le commencement des siècles ; et que cette mesme Providence n’est point cette fatalité aveugle des anciens, ny ce prétendu enchainement, ou cet ordre necessaire des choses, qui doit les faire suivre sans aucune distinction ; mais vous êtes au contraire bien persuadé que la sagesse de Dieu preside à tous les evenements qui arrivent dans le monde.

Sur le double fondement, que ces deux réflexions establissent, vous ne pouvés douter, que Dieu qui dispose souverainement de tous les biens de la Terre, ne permet jamais, que ceux qui s’appliquent à la recherche de ce précieux tresor, dans le dessein d’en faire un mauvais usage, puissent par leur travail parvenir à sa possession : en effet quels maux ne seroit pas capable de causer dans le monde un esprit pervers, qui n’auroit d’autre veuë, que de satisfaire son ambition, et d’assouvir ses convoitises, s’il avoit en son pouvoir, et entre ses mains, ce moyen asseuré d’exécuter ses plus criminelles entreprises ; c’est pourquoi les Philosophes, qui connoissent parfaitement les maux et les désordres, qui pourroient arriver dans la société civile, si la connoissance de ce grand secret étoit revélée aux impies, n’en traittent qu’avec crainte, et n’en parlent que par enigmes ; afin qu’il ne soit compris que de ceux, dont Dieu veut bénir l’estude, et le travail.

PYROPHILE.

Il ne se trouvera personne de bon sens, et craignant Dieu, qui n’entre dans ces sentimens, et qui ne doive estre entierement persuadé, que pour reussir dans une si grande, et si importante entreprise, il ne faille supplier incessamment la bonté Divine, d’éclairer nos esprits, et de donner sa benediction à nos travaux. Il ne me reste plus qu’a vous rendre de tres-humbles graces, de ce que vous avés bien voulu me traitter en Enfant de la science, me parler sincerement, et m’instruire dans de si grands misteres, aussi clairement, et aussi intelligiblement, qu’il est permis de le faire, et que je pouvois le souhaiter. Je vous proteste que ma reconnaissance durera tout autant que ma vie.

FIN.


LETTRE
AUX VRAIS DISCIPLES D’HERMÈS,
CONTENANT
SIX PRINCIPALES CLEFS
DE LA PHILOSOPHIE SECRÈTE.


Si j’escrivois cette lettre pour persuader la verité de nôtre Philosophie à ceux, qui s’imaginent qu’elle n’est qu’une vaine idée, et un pur Paradoxe, je suivrois l’exemple de plusieurs maîtres en ce grand art ; je tâcherois de convaincre de leurs erreurs ces sortes d’esprits, en leur demontrant la solidité des principes de notre science, appuyés sur les loix, et sur les operations de la nature, et je ne parlerois que legerement de ce qui regarde sa pratique ; mais comme j’ay un dessein tout different, et que je n’escris que pour vous seuls, sages Disciples d’Hermes, et vrays Enfans de l’art, mon unique but est de vous servir de guide dans une route si difficile à suivre. Nostre pratique en effet est un chemin dans les sables1, où l’on doit se conduire par l’estoile du Nord2, plutost que par les vestiges qu’on y voit imprimés. La confusion des traces, qu’un nombre presqu’infini de personnes y ont laissées, est si grande, et on y trouve tant de differents sentiers, qui menent presque tous dans des deserts affreux, qu’il est presque impossible de ne pas s’égarer de la veritable voye, que les seuls sages favorisés du Ciel, ont heureusement sçeu deméler, et reconnoistre.

Cette confusion arréte tout court les enfans de l’art, les uns dez le commencement, les autres dans le milieu de cette course Philosophique, et quelques uns mesme lors qu’ils aprochent de la fin de ce penible voyage, et qu’ils commencent à decouvrir le terme heureux de leur entreprise ; mais qui ne s’aperçoivent pas, que le peu de chemin, qui leur reste à faire, est le plus difficile. Ils ignorent que les envieux de leur bonheur ont creusé des fosses, et des precipices au milieu de la voye, et que faute de sçavoir les détours secrets, par où les sages evitent ces dangereux pieges, ils perdent malheureusement tout l’avantage qu’ils avoient acquis, dans le mesme temps, qu’ils s’imaginoient d’avoir surmonté toutes les difficultez.

Je vous avouë sincerement, que la pratique de nostre art est la plus difficile chose du monde, non par raport à ses operations, mais à l’égard des difficultés qu’il y a, de l’apprendre distinctement dans les livres des Philosophes : car si d’un côté elle est appellée avec raison, un jeu d’enfans ; de l’autre elle requiert en ceux, qui en cherchent la verité par leur travail et leur estude, une connoissance profonde des Principes, et des operations de la nature dans les trois genres ; mais particulierement dans le genre mineral et metallique. C’est un grand point de trouver la veritable matiere, qui est le sujet de nostre œuvre ; il faut percer pour cela mille voiles obscurs, dont elle a esté envelopée ; il faut la distinguer par son propre nom, entre un million de noms extraordinaires, dont les Philosophes l’ont diversement exprimée ; il en faut comprendre toutes les proprietés, et juger de tous les degrés de perfection, que l’art est capable de lui donner ; il faut connoître le feu secret des sages qui est le seul agent qui peut ouvrir, sublimer, purifier, et disposer la matiere à estre reduite en eau3 ; il faut penetrer pour cela jusques à la source divine de l’eau celeste, qui opere la solution, l’animation, et purification de la pierre4 ; il faut sçavoir convertir nostre eau metallique en huile incombustible par l’entiere solution du corps, d’où elle tire son origine, et pour cet effet, il faut faire la conversion des elemens, la separation, et la reunion des trois principes5 ; il faut apprendre comment on doit en faire un Mercure blanc et un Mercure citrin6 ; il faut fixer ce Mercure, le nourrir de son propre sang, afin qu’il se convertisse en soufre fixe des Philosophes7. Voilà quels sont les points fondamentaux de nôtre art ; le reste de l’œuvre se trouve assés clairement enseigné dans les livres des Philosophes, pour n’avoir pas besoin d’une plus ample explication.

Comme il y a trois regnes dans la nature, il y a aussi trois medecines en nôtre art, qui font trois œuvres différents dans la pratique, et qui ne font toutes fois que trois differens degrés qui élevent nôtre elixir à sa derniere perfection8. Ces importantes operations des trois œuvres, sont reservées sous la Clef du secret par tous les Philosophes, afin que les sacrés misteres de nôtre divine Philosophie ne soient pas revelés aux prophanes ; mais pour vous, qui estes les enfans de la science, et qui pouvés entendre le langage des Sages, les serrures vous seront ouvertes, et vous aurés les Clefs des precieux tresors de la nature, et de l’art, si vous appliqués tout vôtre esprit à comprendre ce que j’ay fait dessein de vous dire, en termes autant intelligibles, qu’il est necessaire, pour ceux qui sont predestinés comme vous estes, à la connoissance de ces sublimes misteres. Je veux vous mettre en main six Clefs avec lesquelles vous pourrés entrer dans le sanctuaire de la Philosophie, en ouvrir tous les réduits, et parvenir à l’intelligence des verités les plus cachées.


PREMIERE CLEF.

La première Clef est celle qui ouvre les prisons obscures, dans lesquelles le soufre est renfermé ; c’est elle qui sçait extraire la semence du corps, et qui forme la pierre des Philosophes par la conjoncture du mâle, avec la femelle ; de l’esprit avec le corps ; du soufre avec le Mercure. Hermes a manifestement demontré l’operation de cette premiere Clef par ces paroles : De cavernis metallorum occultus est, qui lapis est venerabilis, colore splendidus, mens sublimis, et mare patens ; Cette pierre a un brillant esclat, elle contient un esprit d’une origine sublime, elle est la mer des Sages, dans laquelle ils pêchent leur misterieux poisson. Le même Philosophe marque encore plus particulièrement la naissance de cette admirable pierre, lors qu’il dit : Rex ab igne veniet, ac conjugio gaudebit, et occulta patebunt. C’est un Roi couronné de gloire, qui prend naissance dans le feu, qui se plait à l’union de l’épouse qui lui est donnée, c’est cette union qui rend manifeste ce qui étoit auparavant caché.

Mais avant que de passer outre, j ’ay un conseil à vous donner, qui ne vous sera pas d’un petit avantage ; c’est de faire réflexion que les opérations de chacun des trois œuvres, ayant beaucoup d’analogie, et de rapport les uns aux autres, les Philosophes en parlent à dessein en termes équivoques, afin que ceux qui n’ont pas des yeux de lynx, prenent le change, et se perdent dans ce labyrinthe, duquel il est bien difficile de sortir. En effet lors qu’on s’imagine qu’ils parlent d’un œuvre, ils traitent souvent d’un autre : prenés donc garde de ne pas vous y laisser tromper : car c’est une verité, que dans chaque œuvre le sage Artiste doit dissoudre le corps avec l’esprit, il doit couper la teste du corbeau, blanchir le noir et rougir le blanc ; c’est toutefois proprement dans la premiere operation, que le Sage Artiste coupe la teste au noir dragon, et au corbeau. Hermes dit, que c’est delà que nôtre art prend son commencement, quod ex corvo nascitur, hujus artis est principium . Considerés que c’est par la separation de la fumée noire, sale, et puante du noir très noir, que se forme nostre pierre astrale, blanche, et resplendissante, qui contient dans ses veines le sang du pelican ; c’est à cette première purification de la pierre, et à cette blancheur luisante, que se termine la premiere Clef du premier œuvre.9


SECONDE CLEF.

La seconde Clef dissout le composé ou la pierre, et commence la separation des Elemens, d’une maniere Philosophique ; cette separation des Elemens ne se fait qu’en eslevant les parties subtiles et pures, au dessus des parties crasses et terrestres. Celui qui sçait sublimer la pierre Philosophiquement, merite à juste titre le nom de Philosophe, puisqu’il connoit le feu des Sages, qui est l’unique instrument, qui puisse operer cette sublimation. Aucun Philosophe n’a jamais ouvertement revelé ce feu secret, et ce puissant agent, qui opere toutes les merveilles de l’art ; celuy qui ne le comprendra pas, et qui ne sçaura pas le distinguer aux caracteres, avec lesquels j’ay tâché de le dépeindre dans l’entretien d’Eudoxe et de Pyrophile, doit s’arrêter icy, et prier Dieu qu’il l’éclaire : car la connoissance de ce grand secret est plutôt un don du Ciel, qu’une lumiere acquise par la force du raisonnement ; qu’il lise cependant les escrits des Philosophes, qu’il medite, et sur tout qu’il prie ; il n’y a point de difficulté, qui ne soit éclaircie par le travail, la meditation, et la priere.

Sans la sublimation de la pierre, la conversion des Elemens, et l’extraction des principes, est impossible ; et cette conversion, qui fait l’eau de la terre, l’air de l’eau, et le feu de l’air, est la seule voye par laquelle nôtre Mercure peut estre fait, et preparé. Appliqués vous donc à connoistre ce feu secret, qui dissout la pierre naturellement, et sans violence, et la fait resoudre en eau dans la grande mer des Sages, par la distillation qui se fait des rayons du soleil et de la lune. C’est de cette manière que la pierre, qui selon Hermes, est la vigne des Sages, devient leur vin, qui produit par les operations de l’art leur eau de vie rectifiée, et leur vinaigre tres-aigre. Ce pere de nostre Philosophie s’ecrie sur ce mistere : Benedicta aquina forma, quæ Elementa dissolvis ! Les elemens de la pierre ne peuvent estre dissouts, que par cette eau toute divine, et il ne peut s’en faire une parfaite dissolution, qu’après une digestion et putrefaction proportionnée, à laquelle se termine la seconde Clef du premier œuvre.


TROISIEME CLEF.

La troisième Clef comprend elle seule une plus longue suite d’operations, que toutes les autres ensemble : les Philosophes en ont fort peu parlé, bien que la perfection de nostre Mercure en depende ; les plus sinceres même, comme Artephius, le Trevisan, Flamel, ont passé sous silence les preparations de nostre Mercure, et il ne s’en trouve presque pas un, qui n’ait supposé, au lieu d’enseigner, la plus longue, et la plus importante des operations de nostre pratique. Dans le dessein de vous préter la main en cette partie du chemin, que vous avés à faire, où faute de lumière, il est impossible de suivre la veritable voye, je m’estendray plus que les Philosophes n’ont fait, sur cette troisième Clef, ou du moins je suivray par ordre ce qu’ils ont dit sur ce sujet, si confusement, que sans une inspiration du Ciel, ou sans le secours d’un fidele amy, on demeure indubitablement dans ce Dedale, sans pouvoir en trouver une issuë heureuse. Je m’asseure, que vous, qui estes les veritables enfans de la science, vous recevrez une tres-grande satisfaction, de l’éclaircissement de ces misteres cachez, qui regardent la separation et la purification des principes de nostre Mercure, qui se fait par une parfaite dissolution, et glorification du corps dont il prend naissance, et par l’union intime de l’ame avec son corps dont l’esprit est l’unique lien, qui opere cette conjonction ; c’est là l’intention, et le point essentiel des operations de cette clef, qui se termine à la generation d’une nouvelle substance infiniment plus noble, que la premiere.

Aprés que le sage Artiste a fait sortir de la pierre une source d’eau vive, qu’il a exprimé le suc de la vigne des Philosophes, et qu’il a fait leur vin, il doit remarquer que dans cette substance homogène, qui paroit sous la forme de l’eau, il y a trois substances differentes, et trois principes naturels de tous les corps, sel, souffre, et Mercure, qui sont l’esprit, l’ame, et le corps ; et bien qu’ils paroissent purs et parfaitement unis ensemble, il s’en faut beaucoup qu’ils le soient encore ; car lorsque par la distillation nous tirons l’eau, qui est l’ame et l’esprit, le corps demeure au fond du vaisseau, comme une terre morte, noire, et feculente, laquelle neanmoins, n’est pas à mépriser ; car dans notre sujet, il n’y a rien qui ne soit bon. Le Philosophe Jean Pontanus proteste que les superfluités de la pierre se convertissent en une veritable essence, que celuy qui pretend separer quelque chose de nostre sujet, ne connoist rien dans la Philosophie, et que tout ce qu’il y a de superflu, d’immonde, de feculent, et enfin toute la substance du composé, se perfectionne par l’action de nostre feu. Cet avis ouvre les yeux à ceux, qui pour faire une exacte purification des elemens et des principes, se persuadent qu’il ne faut prendre que le subtil, et rejetter l’épois ; mais les enfans de la science ne doivent pas ignorer que le feu, et le soufre sont cachez dans le centre de la terre, et qu’il faut la laver exactement avec son esprit, pour en extraire le beaume, le sel fixe, qui est le sang de nostre pierre ; voilà le mistere essentiel de cette operation, laquelle ne s’accomplit qu’après une digestion convenable, et une lente distillation. Suivés donc, enfans de l’art, le precepte que vous donne le veridique Hermes, qui dit en cet endroit : oportet autem nos cum hâc aquinâ animâ, ut formam sulphuream possideamus, aceto nostro eam miscere ; cùm enim compositum solvitur, clavis est restaurationis. Vous sçavés que rien n’est plus contraire que le feu, et l’eau ; il faut néanmoins que le sage Artiste fasse la paix entre des ennemis, qui dans le fond s’aiment ardemment. Le Cosmopolite en a dit le moyen en peu de paroles : Purgatis ergo rebus, fac ut ignis et aqua amici fiant ; quod in terrâ suâ, quæ cum iis ascenderat, facile facient. Soyés donc attentifs sur ce point, abreuvés souvent la terre de son eau, et vous obtiendrés, ce que vous cherchés. Ne faut-il pas que le corps soit dissout par l’eau, et que la terre soit penetrée de son humidité, pour estre renduë propre à la generation ? Selon les Philosophes l’esprit est Eve ; le corps est Adam ; ils doivent estre confoints pour la propagation de leur espece. Hermes dit la même chose en d’autres termes : Aqua namque fortissima est natura, quæ transcendit, et fixam in corpore naturam excitat ; hoc est lætificat. En effet ces deux substances, qui sont d’une même nature, mais de deux sexes differents, s’embrassent avec le même amour, et la même satisfaction que le mâle et la femelle, et s’elevent insensiblement ensemble, ne laissant qu’un peu de feces au fond du vaisseau ; de sorte que l’ame, l’esprit, et le corps, après une exacte depuration, paroissent enfin inseparablement unis sous une forme plus noble, et plus parfaite, qu’elle n’êtoit auparavant, et aussi differente de la premiere forme liquide, que l’Alkool de vin exactement rectifié, et acué de son sel, est different de la substance du vin, dont il a esté tiré ; cette comparaison n’est pas seulement trés-juste, mais elle donne de plus aux enfans de la science une connoissance precise des operations de cette troisième Clef.

Nostre eau est une source vive, qui sort de la pierre, par un miracle naturel de nostre Philosophie. Omnium primo est aqua, quæ exit de hoc lapide. C’est Hermes qui a prononcé cette grande verité. Il reconnoist de plus, que cette eau est le fondement de nostre art. Les Philosophes luy donnent plusieurs noms ; car tantost ils l’appellent vin, tantost eau de vie, tantost vinaigre, tantost huile, selon les differents degrés de preparation, ou selon les divers effets, qu’elle est capable de produire Je vous advertis neanmoins qu’elle est proprement le vinaigre des sages, et que dans la distillation de cette divine liqueur, il arrive la même chose que dans celle du vinaigre commun ; vous pouvés tirer de cecy une grande instruction ; l’eau et le flegme montent le premier ; la substance huileuse, dans laquelle consiste l’efficace de nostre eau, vient la derniere. C’est cette substance moyenne entre la terre, et l’eau, qui dans la generation de l’enfant Philosophique, fait la fonction de mâle ; Hermes nous la fait bien remarquer par ces paroles intelligibles : unguentum mediocre, quod est ignis, est medium inter fæcem, et aquam. Il ne se contente pas de donner ces lumieres à ses disciples, il leur enseigne de plus dans sa Table d’Emeraude, de quelle maniere ils doivent se conduire dans cette operation. Separabis terram ab igne ; subtile ab spisso suaviter, magno cum ingenio. Prenés garde sur tout de ne pas estouffer le feu de la terre par les eaux du deluge. Cette separation, ou plustost cette extraction se doit faire avec beaucoup de jugement.

Il est donc necessaire de dissoudre entierement le corps, pour en extraire toute son humidité, qui contient ce souffre précieux, ce beaume de nature, et cet onguent merveilleux, sans lequel vous ne devés pas esperer de voir jamais dans vôtre vaisseau cette noirceur si desirée de tous les Philosophes. Reduisés donc tout le composé en eau, et faites une parfaite union du volatil avec le fixe ; c’est un precepte de Senior, qui merite que vous y fassiez attention. Supremus fumus, dit-il, ad infimum reducit debet, et divina aqua Rex est de cælo descendens, Reductor animæ ad suum corpus est, quod demum à morte vivificat. Le beaume de vie est caché dans ces feces immondes, vous devés les laver avec l’eau celeste, jusques à ce que vous en ayés osté la noirceur, et pour lors vostre eau sera animée de cette essence ignée, qui opere toutes les merveilles de nostre art. Je ne puis vous donner là-dessus de meillleurs conseils, que ceux du grand Trismegiste. Oportet ergo vos ab aqua fumum super-existentem, ab unguento nigredinem, et à foece mortem depellere ; mais le seul moyen de reussir dans cette operation, vous est enseigné par le même Philosophe, qui adioûte immediatement après ; et hoc dissolutione, quo peracto, maximam habemus Philosophiam, et omnium secretorum secretum.

Mais afin que vous ne vous trompiés pas au terme de composé ;je vous diray que les Philosophes ont deux sortes de composés. Le premier est le composé de la nature ; c’est celuy dont j’ay parlé dans la premiere Clef : car c’est la nature qui le fait d’une manière incomprehensible à l’artiste, qui ne fait que préter la main à la nature, par l’administration des choses externes, moyennant quoy elle enfante, et produit cet admirable composé. Le second est le composé de l’art ; c’est le sage qui le fait par l’union intime du fixe avec le volatil parfaitement conjoints, avec toute la prudence qui se peut acquerir par les lumieres d’une profonde Philosophie ; le composé de l’art n’est pas tout à fait le même dans le second, que dans le troisième œuvre, c’est neanmoins toûjours l’artiste qui le fait. Geber le definit un mélange d’argent vif et de souffre, c’est-à-dire du volatil et du fixe, qui agissant l’un sur l’autre, se volatilisent, et se fixent reciproquement jusques à une parfaite fixité. Considerés l’exemple de la nature, vous verrés que la terre ne produiroit jamais de fruit, si elle n’estoit penetrée de son humidité, et que l’humidité demeureroit toûjours sterile ; si elle n’estoit retenue, et fixée par la siccité de la terre.

Vous devés donc estre certains, qu’on ne peut avoir aucun bon succez en nostre art, si dans le premier œuvre, vous ne purifiez le serpent né du limon de la terre, si vous ne blanchissez ces feces feculentes et noires, pour en separer le souffre blanc, le sel armoniac des sages, qui est leur chaste Diane qui se lave dans le bain. Tout ce mistere n’est que l’extraction du sel fixe de nostre composé dans lequel consiste toute l’energie de nostre Mercure. L’eau, qui s’eleve par distillation, emporte avec elle une partie de ce sel ignée ; de sorte que l’affusion de l’eau sur le corps reiterée plusieurs fois, impregne, engraisse, et seconde notre Mercure, et le rend propre à estre fixé ; ce qui est le terme du second œuvre : On ne sçaurait mieux exposer cette verité, qu’Hermes a fait par ces paroles : Cum viderem quod aqua sensim crassior, duriorque fieri inciperet, gaudebam ; certo enim sciebam, ut invenirem quod quærebam.

Quand vous n’auriez qu’une fort mediocre connoissance de nostre art, ce que je viens de vous dire seroit plus que suffisant, pour vous faire comprendre que toutes les operations de cette Clef, qui met fin au premier œuvre, ne sont autres que digerer, distiller, cohober, dissoudre, separer, et conjoindre, le tout avec douceur, et patience : de cette sorte vous n’aurés pas seulement une entiere extraction du suc de la vigne des sages ; mais encore vous possederez leur veritable eau de vie ; et je vous advertis que plus vous la rectifierés, et plus vous la travaillerez, plus elle acquerra de penetration, et de vertu ; les Philosophes ne lui ont donné le nom d’eau de vie, que parce qu’elle donne la vie aux metaux ; elle est proprement appelée la grande lunaire, à cause de la splendeur, dont elle brille ; ils la nomment aussi la substance sulphurée, le beaume, la gomme, l’humidité visqueuse, et le vinaigre trés-aigre des Philosophes, etc.

Ce n’est pas sans raison que les Philosophes donnent à cette liqueur Mercurielle, le nom d’eau pontique, et de vinaigre tres-aigre : sa ponticité exuberante est le vray caractere de sa vertu ; il arrive de plus, comme je l’ay déjà dit, dans sa distillation, la même chose qui arrive en celle du vinaigre, le flegme et l’eau montent les premiers, les parties soufreuses et salines s’elevent les derniers ; séparés le flegme de l’eau, unissés l’eau et le feu ensemble, le Mercure avec le souffre, et vous verrez enfin le noir trés-noir, vous blanchirés le corbeau, et rougirés le cigne.

Puis que je ne parle qu’à vous ; vrays Disciples de Hermes, je veux vous revéler un secret, que vous ne trouverés point entierement dans les livres des Philosophes. Les uns se sont contentés de dire, que de leur liqueur on en fait deux Mercures, l’un blanc, et l’autre rouge. Flamel a dit plus particulièrement, qu’il faut se servir du Mercure citrin, pour faire les imbibitions au rouge ; il advertit les enfans de l’art de ne pas se tromper sur ce point ; Il asseure aussi qu’il s’y seroit trompé lui mesme, si Abraam Juif ne l’en avoit adverti. D’autres Philosophes ont enseigné, que le Mercure blanc est le bain de la lune, et que le Mercure rouge est le bain du soleil : mais Il n’y en a point qui ayent voulu montrer distinctement aux enfans de la science, par quelle voye ils peuvent obtenir ces deux Mercures : si vous m’avés compris, vous estes desja éclairés sur ce point. La lunaire est le Mercure blanc, le vinaigre trés-aigre est le Mercure rouge ; mais pour mieux determiner ces deux Mercures, nourrissés les d’une chair de leur espece, le sang des innocens égorgés, c’est à dire, les esprits des corps, sont le bain, où le soleil et la lune se vont baigner.

Je vous ay developpé un grand mistere, si vous y faites bien réflexion : les Philosophes qui en ont parlé, ont passé trés-legerement sur ce point important : le Cosmopolite l’a touché fort spirituellement par une ingenieuse allegorie, en parlant de la purification, et de l’animation du Mercure : hoc fiet, dit-il, si seni nostro aurum et argentum deglutire dabis, ut ipse consumat illa, et tandem ille etiam moriturus comburatur. Il acheve de décrire tout le magistere en ces termes : Cineres ejus spargantur in aquam, coquito eam donec satis est, et habes medicinam curandi lepram. Vous ne devés pas ignorer, que nostre vieillard est nostre Mercure ; que ce nom lui convient, parce qu’il est la matiere premiere de tous les metaux ; le même Philosophe dit, qu’il est leur eau, à laquelle il donne le nom d’acier et d’aimant, et il adjoute pour une plus grande confirmation de ce que je viens de vous découvrir : Siundecies coit aurum cum eo, emittit suum semen, et debilitatur fere ad mortem usque ; concipit chalybs, et generat filium patre clariorem, Voilà donc un grand mistere, que je vous revele sans aucun enigme ; c’est là le secret des deux Mercures, qui contiennent les deux teintures. Conservés les separement et ne confondés pas leurs especes, de peur qu’ils ne procréent une lignée monstrueuse.

Je ne vous parle pas seulement plus intelligiblement qu’aucun Philosophe n’a fait, mais aussi je vous revéle tout ce qu’il y a de plus essentiel dans la pratique de nostre art : si vous medités là dessus, si vous vous appliqués à le bien comprendre ; mais sur tout, si vous travaillés sur les lumieres que je vous donne ; je ne doute nullement que vous n’obteniés ce que vous cherchés ; et si vous ne parvenés à ces connoissances par la voye que je vous marque, je suis bien asseuré que difficilement vous arriverez à vôtre but, par la seule lecture des Philosophes. Ne desesperés donc de rien ; cherchés la source de la liqueur des sages, qui contient tout ce qui est necessaire à l’œuvre ; elle est cachée sous la pierre : frapés dessus avec la verge du feu magique, et il en sortira une claire fontaine : faites ensuite comme je vous ay montré ; préparés le bain du Roy avec le sang des Innocens, et vous aurés le Mercure des sages animé, qui ne perd jamais ses vertus, si vous le gardés dans un vaisseau bien bouché. Hermes dit qu’il y tant de sympathie entre les corps purifiés, et les esprits, qu’ils ne se quittent jamais, lors qu’ils ont esté unis ensemble ; par ce que cette union est semblable à celle de l’ame avec le corps glorifié, aprés laquelle la foy nous apprend qu’il n’y aura plus de separation, ny de mort. Quia spiritus, ablutis corporibus desiderant inesse, habitis autem ipsis, eos vivificant, et in iis habitant, Vous voyés par là le merite de cette precieuse liqueur, à laquelle les Philosophes ont donné plus de mille differents noms ; elle est l’eau de vie des sages, l’eau de Diane, la grande lunaire, l’eau d’argent vif ; elle est nôtre Mercure, nôtre huile incombustible, qui au froid se congele comme de la glace, et se liquifie à la chaleur comme du beurre : Hermes l’appelle la terre feuillée, ou la terre des feuilles ; non sans beaucoup de raison ; car si vous l’observés bien, vous remarquerez qu’elle est toute feuilletée ; en un mot elle est la fontaine tres-claire, dont le Comte Trevisan fait mention ; enfin elle est le grand Alkaest, qui dissout radicalement les metaux ; elle est la veritable eau permanente, qui aprés les avoir dissouts, s’unit inseparablement à eux, et en augmente le poids et la teinture.


QUATRIEME CLEF.

La quatrième Clef de l’art, est l’entrée du second œuvre ; c’est elle qui reduit nôtre eau en terre ; il n’y a que cette seule eau au monde, qui par une simple cuisson puisse estre convertie en terre ; parce que le Mercure des sages porte dans son centre son propre souffre, qui le coagule. La terrification de l’esprit est la seule operation de cet œuvre ; cuisés donc avec patience ; si vous avés bien procédé, vous ne serés pas long temps sans voir les marques de cette coagulation, et si elles ne paroissent dans leur temps, elles ne paroitront jamais ; parce que c’est un signe indubitable, que vous avés manqué en quelque chose d’essentiel, dans les premieres operations ; car pour corporifier l’esprit, qui est nostre Mercure, il faut avoir bien dissout le corps, dans lequel le souffre qui coagule le Mercure, est renfermé. Hermes asseure que nostre eau Mercurielle aura acquis toutes les vertus, que les Philosophes lui attribuent, lors qu’elle sera changée en terre. Vis ejus integra est, si in teram conversa fuerit. Terre admirable par sa fecondité ; terre de promission des sages, lesquels sachant faire tomber la rosée du ciel sur elle, luy font produire des fruits d’un prix inestimable. Le Cosmopolite exprime trés-bien les avantages de cette benite terre. Qui scit aquam congelare calido et spiritum cum ea jungere, certe rem inveniet milleseis pretiosiorem auro, et omni re. Rien n’approche du merite de cette terre, et de cet esprit parfaitement alliés ensemble, selon les regles de nostre art ; ils sont le vray Mercure, et le vray soufre des Philosophes, le male vivant, et la femelle vivante qui contiennent la semence, qui peut seule procréer un fils plus illustre, que ses parens. Cultivés donc soigneusement cette precieuse terre : arrousés la souvent de son humidité, deseichés la autant de fois, et vous n’augmenterés pas moins ses vertus, que son poids, et sa fecondité.


CINQUIEME CLEF.

La cinquième Clef de nostre œuvre est la fermentation de la pierre avec le corps parfait, pour en faire la medecine du troisiéme ordre. Je ne diray rien en particulier de l’operation du troisieme œuvre ; sinon, que le corps parfait est un levain necessaire à nostre paste : que l’esprit doit faire l’union de la paste avec le levain, de même que l’eau detrempe la farine, et dissout le levain, pour composer une paste fermentée, propre à faire du pain. Cette comparaison est fort juste, c’est Hermes qui l’a faite le premier. Sicut enim pasta sine fermento fermentari non potest ; sic cum corpus sublimaveris, mundaveris, et turpitudinem a foece separaveris ; cum conjurgere volueris, pone in eis fermentum, et aquam terram confice, ut pasta fiat fermentum, Au sujet de la fermentation, le Philosophe repete ici tout l’œuvre, et montre que tout de même que la Masse de la paste, devient toute levain, par l’action du ferment, qui lui a esté adjouté ; ainsi toute la confection Philosophique devient par cette operation un levain propre à fermenter une nouvelle matiere, et à la multiplier jusques à l’infini.

Si vous observés bien de quelle maniere se fait le pain, vous trouverez les proportions, que vous devés garder, entre les matieres qui composent vostre pâte Philosophique. Les boulangers ne mettent-ils pas plus de farine, que de levain, et plus d’eau que de levain, et de farine ? Les loix de la nature sont les regles que vous devés suivre dans la pratique de tout nostre Magistere. Je vous ay donné sur tous les points principaux toutes les instructions qui vous sont necessaires ; de sorte qu’il seroit superflu de vous en dire davantage, particulierement touchant les dernieres operations, à l’égard desquelles les Philosophes ont esté beaucoup moins reservez, que sur les premieres, qui sont les fondemens de l’art.


SIXIEME CLEF.

La sixième Clef enseigne la multiplication de la pierre, pour la reiteration de la même operation, qui ne consiste qu’à ouvrir et fermer ; dissoudre et coaguler ; imbiber et desseicher ; par où les vertus de la pierre s’augmentent à l’infini. Comme mon dessein n’a pas esté de décrire entierement la pratique des trois medecines, mais seulement de vous instruire des operations les plus importantes, touchant la preparation du Mercure, que les Philosophes passent ordinairement sous silence, pour cacher aux profanes des misteres, qui ne sont que pour les sages ; je ne m’arreteray pas davantage sur ce point, et je ne vous diray rien non plus de ce qui regarde la projection de la medecine, parce que le succez que vous attendés ne depend pas de là ; je ne vous ay donné des instructions tres-amples que sur la troisieme Clef, à cause qu’elle comprend une longue suite d’operations, lesquelles, quoy que simples et naturelles, ne laissent pas de requerir une grande intelligence des loix de la nature, et des qualités de nostre matiere, aussi bien qu’une parfaite connoissance de la chimie, et des differents degrés de chaleur, qui conviennent à ces operations.

Je vous ay conduit par la droite voye, sans aucun detour ; et si vous avés bien remarqué la route que je vous ay tracée, je m’asseure que vous irés droit au but, sans vous égarer. Sçachez moy bon gré du dessein, que j’ay eu de vous épargner mille travaux, et mille peines, que j’ay essuyé moy-même dans ce penible voyage, faute d’un secours pareil à celuy que je vous donne dans cette lettre, qui part d’un cœur sincere, et d’une tendre affection pour tous les veritables enfans de la science. Je vous plaindrois beaucoup si, comme moy, après avoir connu la veritable matiere, vous passiés quinze années entierement dans le travail, dans l’estude, et dans la meditation, sans pouvoir extraire de la pierre, le suc precieux, qu’elle renferme dans son sein, faute de connoistre le feu secret des sages, qui fait couler de cette plante seiche et aride en apparence, une eau qui ne mouille pas les mains, et qui par l’union magique de l’eau seiche de la mer des sages, se resout en une eau visqueuse, en une liqueur mercurielle, qui est le principe, le fondement, et la clef de nostre art : convertissés, separés, et purifiés les elemens, comme je vous l’ay enseigné, et vous possederés le veritable Mercure des Philosophes, qui vous donnera le souffre fixe, et la medecine universelle.

Mais je vous advertis, qu’aprés que vous serez parvenus à la connoissance du feu secret des sages, vous ne serez pas toutes fois encore au bout de la premiere carriere. J’ay erré plusieurs années dans le chemin qui reste à faire, pour arriver à la fontaine misterieuse, où le Roy se baigne, se rajeunit, et reprend une nouvelle vie exempte de toutes sortes d’infirmités ; il faut que vous sachiés outre cela purifier, échaufer, et animer ce bain Royal : c’est pour vous preter la main dans cette voye secrete, que je me suis estendu sur la troisieme Clef, où toutes ces operations sont deduites. Je souhaite de tout mon cœur, que les instructions que je vous ay données, vous fassent aller droit au but. Mais souvenés vous enfans de la science, que la connoissance de nostre Magistere vient plûtost de l’inspiration du Ciel, que des lumieres que nous pouvons acquerir par nous mémes. Cette verité est reconnuë de tous les Philosophes : c’est pourquoy ce n’est pas assés de travailler ; priés assidument ; lisés les bon livres ; et medités nuit et jour, sur les operations de la nature, et sur ce qu’elle peut estre capable de faire, lorsque elle est aidée par le secours de nostre art, et par ce moyen vous reussirés sans doute dans vostre entreprise.

C’est là tout ce que j’avois à vous dire, dans cette lettre ; je n’ay pas voulu vous faire un discours fort estendu, tel que la matiere paroit le demander ; mais aussi je ne vous ay rien dit que d’essentiel à nostre art ; de sorte que si vous connoissez nostre pierre, qui est la seule matiere de nostre pierre, et si vous avez l’intelligence de nostre feu, qui est secret et naturel tout ensemble, vous avez les clefs de l’art, et vous pouvés calciner nostre pierre, non par la calcination ordinaire, qui se fait par la violence du feu ; mais par une calcination Philosophique, qui est purement naturelle.

Remarquez encore cecy avec les plus éclairés Philosophes, qu’il y a cette difference, entre la calcination ordinaire, qui se fait à force de feu, et la calcination naturelle ; que la premiere détruit le corps, et consume la plus grande partie de son humidité radicale ; mais la seconde ne conserve pas seulement l’humidité du corps, en le calcinant ; mais encore elle l’augmente considerablement.

L’experience vous fera connoistre dans la pratique cette grande verité ; car vous trouverez en effet, que cette calcination Philosophique, qui sublime, et distile la pierre en la calcinant, en augmente de beaucoup l’humidité : la raison est, que l’esprit igné du feu naturel se corporifie dans les substances qui lui sont analogues. Nostre pierre est un feu astral, qui sympatise avec le feu naturel, et qui comme une veritable salamandre prend naissance, se nourrit, et croit dans le feu Elementaire, qui lui est geometriquement proportionné.


Le Nom de l’Autheur est en Latin
dans cette Anagramme :


DIVES SICUT ARDENS. S.


FIN.