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De la docte ignorance
De docta ignorantia


AuteursDatesTypeLieuThèmesStatut
Nicolas de Cues1440Littérature (reli.)Allemagne (Saint-Empire)Mysticisme

► C’est durant une mission en 1437 que Nicolas de Cues reçoit la révélation de la coïncidence des opposées. Il rédige l’ouvrage quatre ans plus tard et le fera suivre de commentaires et libelles qui développeront sa pensée.

► Amalgame de théologie et de mathématiques prônant une mathématique intellectuelle et des transmutations géométriques, le célèbre traité de Nicolas de Cues fera date dans le domaine métaphysique et épistémologique. Prenant ses racinez chez Proclus, Denys et Lulle, il y expose une théorie unificatrice de la connaissance qui repousse ruptures et cloisonnements (intelligere est assimilare résume-il) et transcende ainsi d’une part les approches rationnelles et sensibles par une lecture platonicienne d’Aristote et il fait d’autre part le lien entre ésotérisme et mystique.

► Le Cusain y formule la coïncidence des opposés, notion qui en abolissant l’antinomie supposée entre deux contradictions, permet de passer de la ratio discursive à l’intellectus absolu dans lequel la coïncidence réside en dernière analyse. L’absolu se révèle ainsi la résultante supplémentaire de cette coïncidence qui devient une dynamique plutôt qu’une neutralisation. Il y indique également la notion de docte ignorance acte intellectuel permettant de saisir ce rapport de coïncidence en transcendant la pensée discursive et rationnelle. Il accouche ainsi d’une théorie de la connaissance qui n’est pas étrangère aux hermétistes.

■ L’ouvrage étant long, nous n’en publions que des chapitres choisis (LI : 1, 7, 11, 22 et 26) et laissons laissons les intéressés se procurer le texte par eux-mêmes, d’autant plus que la version de 1930 est fautive…

■ Des trois notes du transcripteur nous n’en avons gardé qu’une (les deux autres étant de moindre intérêt ici) et l’avons insérée directement dans le texte.

Texte : én. du De la docte ignorance, 1930, via le site de Jean-Marie Nicolle.

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l. — COMMENT « SAVOIR » EST « IGNORER »

Nous voyons que, par une grâce divine, toutes les choses ont en elles un désir spontané d’exister d’une meilleure manière, autant que le permet la condition naturelle de chacune ; et que, de plus, agissent à cette fin et ont les instruments qu’il leur faut les êtres en qui le jugement est inné : celui-ci correspond au but de la connaissance, afin que le besoin n’en soit pas vain et que, là où l’entraîne la tendance de sa propre nature, il puisse trouver le repos. Si par hasard il n’en va pas ainsi, cela provient nécessairement d’un accident : par exemple la maladie fausse le goût ou la simple opinion, le raisonnement. C’est pourquoi l’intelligence saine et libre, qui, sans relâche, d’une recherche innée en elle, désire atteindre la vérité en explorant tout, la connaît, disons-nous, lorsqu’elle l’a appréhendée d’une étreinte amoureuse, car nous ne mettons pas en doute la parfaite vérité de ce qui s’impose à l’assentiment de tous les esprits sains. Or, tous ceux qui recherchent jugent de l’incertain, en le comparant à un présupposé certain par un système de proportions. Toute recherche est donc comparative, et elle use du moyen de la proportion : si l’objet de la recherche se laisse comparer au présupposé par une réduction proportionnelle peu étendue, le jugement d’appréhension est aisé ; mais si nous avons besoin de beaucoup d’intermédiaires, alors naissent la difficulté et la peine. Cela est bien connu dans les mathématiques : les premières propositions s’y ramènent aisément aux premiers principes très bien connus, tandis que les suivantes, parce qu’il leur faut l’intermédiaire des premières, y ont plus de difficulté. Donc toute recherche consiste en une proportion comparative facile ou difficile, et c’est pourquoi l’infini qui échappe, comme infini, à toute proportion, est inconnu. Or, la proportion qui exprime accord en une chose d’une part et altérité d’autre part, ne peut se comprendre sans le nombre. C’est pourquoi le nombre enferme tout ce qui est susceptible de proportions. Donc, il ne crée pas une proportion en quantité seulement, mais en tout ce qui, d’une façon quelconque, par substance ou par accident, peut concorder et différer. Aussi Pythagore jugeait-il avec vigueur que tout était constitué et compris par la force des nombres. Or, la précision des combinaisons dans les choses matérielles et l’adaptation exacte du connu à l’inconnu sont tellement au-dessus de la raison humaine que Socrate estimait qu’il ne connaissait rien que son ignorance ; en même temps que le très sage Salomon affirme que toutes les choses sont difficiles et que le langage ne peut les expliquer. Et un autre inspiré de l’Esprit de Dieu dit que la sagesse est cachée et qu’il n’est homme vivant qui puisse voir le siège de l’intelligence. Si donc il en est ainsi, comme l’affirme le très profond Aristote dans sa Philosophie première, pour les choses qui sont les plus manifestes dans la nature, si nous rencontrons une telle difficulté, comme des hiboux qui essaient de voir le soleil, alors que le désir que nous avons en nous n’est pas vain, il nous faut connaître notre ignorance. Si nous atteignons tout à fait ce but, nous atteindrons la docte ignorance. En effet l’homme dont le zèle est le plus ardent ne peut arriver à une plus haute perfection de sagesse que s’il est trouvé très docte dans l’ignorance même, qui est son propre, et l’on sera d’autant plus docte, que l’on saura mieux qu’on est ignorant. Tel est mon but : la docte ignorance, c’est à en parler quelque peu que j’ai consacré mes efforts.

7 - DE L’ÉTERNITÉ TRINE ET UNE

Il n’y eut jamais aucune nation qui ne servît pas Dieu et ne le reconnût pas pour le maximum absolu. Nous savons que Minar dans ses Antiquités a noté : « Les Sisséniens adoraient par-dessus tout l’unité. » Or, le très illustre Pythagore dont l’autorité était inébranlable de son temps, estimait que cette unité est trine. Explorant la vérité de ce jugement, tout en portant plus haut notre esprit, raisonnons conformément aux prémisses. Ce qui précède toute altérité est éternel, personne n’en doute : l’altérité en effet c’est la mutabilité, or, tout ce qui précède naturellement la mutabilité est immuable, donc éternel. Mais l’altérité est composée de l’un et de l’autre, et c’est pourquoi l’altérité, comme le nombre, est postérieure à l’unité. Donc l’unité est, par nature, antérieure à l’altérité, et, puisqu’elle la précède naturellement, l’unité est éternelle.

En outre toute inégalité se compose d’une égalité plus un excédent. Donc l’inégalité est, par nature, postérieure’ à l’égalité, ce que l’on peut prouver très solidement par résolution. En effet toute inégalité se résout en une égalité ; car l’égal se trouve entre le plus grand et le plus petit. Si donc on enlève ce qui dépasse on aura l’égal ; et si, au contraire, on a eu un plus petit, qu’on enlève du reste ce qui dépasse et on obtiendra un égal. Et cela on pourra le faire jusqu’à ce que, par des diminutions, l’on soit parvenu à des éléments simples [L’élément simple c’est celui oui ne comporte pas en lui d’inégalité. c’est l’égalité absolue. V. la suite.]. Il est donc évident que toute inégalité se ramène, par des diminutions, à une égalité. Par conséquent l’égalité précède naturellement l’inégalité. Mais inégalité et altérité vont ensemble par nature. En effet où il y a inégalité, au même endroit il y a nécessairement altérité et inversement. C’est en effet entre deux choses au moins, qu’il y aura altérité. Or, ces choses, par rapport à l’une d’elles, feront un double, c’est pourquoi il y aura inégalité. Donc, altérité et inégalité iront ensemble par nature, surtout puisque la dualité est la première altérité et la première inégalité ; mais on a prouvé que l’égalité précède par nature l’inégalité, donc du même coup l’altérité ; c’est pourquoi l’égalité est éternelle.

En outre si, de deux causes, l’une a été antérieure à l’autre, l’effet de la première sera par nature antérieur à l’effet de la seconde ; or, l’unité est soit connexion, soit cause de connexion. C’est pour cela en effet que l’on dit certaines choses « connexes » parce qu’elles sont unies. La dualité, elle, est soit division, soit cause de division. La dualité en effet est la première division. Si donc l’unité est cause de connexion, la dualité est cause de division. Donc, comme l’unité est antérieure par nature à la dualité, ainsi la connexion est antérieure par nature à la division. Mais la division et l’altérité vont ensemble, par nature, et c’est pourquoi la connexion, comme l’unité, est éternelle, puisqu’elle est antérieure à l’altérité. Il a donc été prouvé, puisque l’unité est elle-même éternelle et que l’égalité est éternelle, que, de la même manière, la connexion est éternelle. Mais il ne peut pas y avoir plusieurs éternels. Si en effet il y avait plusieurs éternels, alors, puisque l’unité précède toute pluralité, il y aurait quelque chose, d’antérieur par nature à l’éternité, ce qui est impossible. En outre s’il y avait plusieurs éternels, l’un manquerait à l’autre, aussi aucun d’entre eux ne serait parfait, et il y aurait ainsi un éternel, qui ne serait pas éternel, puisqu’il ne serait pas parfait ; cela étant impossible, il ne se peut pas qu’il y ait plusieurs éternels ; mais parce que l’unité est éternelle, l’égalité est éternelle, et de même !a connexion : donc unité, égalité et connexion, sont une seule chose. Et voici bien cette unité trine que Pythagore, le premier de tous les philosophes, l’honneur de l’Italie et de la Grèce, a enseignée à notre adoration. Mais ajoutons encore quelques mots plus précis sur la génération de l’égalité par l’unité.

11 - DE L’AIDE PUISSANTE DES MATHÉMATIQUES DANS L’APPRÉHENSION DES DIVERSES VÉRITÉS DIVINES

Tous nos docteurs les plus sages, les plus divins et les plus saints sont d’accord pour affirmer que les choses visibles sont véritablement des images des choses invisibles et que notre créateur peut être vu et connu par les créatures comme dans un miroir et dans une énigme. Or, le fait que l’on peut explorer symboliquement les vérités spirituelles, qui sont en soi impossibles à atteindre par nous, a sa racine dans ce qui a été dit plus haut, car toutes les choses sont entre elles dans un rapport, caché pour nous sans doute et incompréhensible, mais tel que d’elles toutes sort un univers un, et que toutes sont l’unité elle-même dans le maximum un. Et, bien que toute image semble s’élever à la ressemblance du modèle, cependant, à part l’image maxima, qui est ce modèle lui-même dans l’unité de la nature, il n’y a pas d’image tellement semblable ou même égale au modèle, qu’il ne puisse pas y en avoir d’infiniment plus semblable et plus égale : nous comprenons bien cela maintenant. Or, lorsque l’on fait une recherche par le moyen d’une image, il est nécessaire qu’il n’y ait rien de douteux sur l’image en proportion de laquelle, en transsumant, on explore l’inconnu, car il n’y a de chemin vers l’incertain, que par le présupposé et le certain. Or, toutes les choses sensibles sont dans une instabilité continuelle à cause de la possibilité matérielle qui abonde en elles. Au contraire si l’on prend des images plus abstraites qu’elles, où les choses sont envisagées d’une façon telle que, sans manquer tout à fait des moyens matériels sans lesquels elles ne sauraient être imaginées, elles ne soient plus complètement soumises à la fluctuation du possible, nous voyons que ces images sont très solides et très certaines pour nous. Les mathématiques sont ainsi ; c’est pourquoi les sages ont cherché avec finesse chez elles des exemples pour suivre les choses à la piste par l’intelligence, et aucun des grands esprits de l’antiquité ne s’est attaqué aux choses difficiles au moyen d’une ressemblance autre que celle des mathématiques : ainsi Boèce, le plus érudit des Romains, affirmait que nul homme, qui fût tout à fait étranger à la pratique des mathématiques, ne pouvait atteindre la science des choses divines. Est-ce que Pythagore, le premier des philosophes, en titre et en fait, n’a pas placé toute la recherche de la vérité dans les nombres ? Or, les Platoniciens et même les premiers de nos penseurs l’ont tellement bien suivi que saint-Augustin et Boèce, après lui, affirmaient qu’indubitablement le nombre a été, dans l’esprit du Créateur, son principal modèle pour la création des choses. Comment Aristote, qui voulut se singulariser par la réfutation de ses prédécesseurs a-t-il pu, dans les mathématiques, nous livrer la différence des espèces si ce n’est en les comparant elles-mêmes aux nombres ? Et le même auteur, tandis qu’il voulait livrer sa science sur les formes naturelles, qui montre comment chacune est comprise dans une autre, a dû se jeter sur les formes mathématiques, en disant : « Comme le triangle est dans le tétragone, ainsi la forme inférieure se trouve dans la forme supérieure ». Je passe sous silence d’innombrables exemples analogues à celui-ci. Même, le platonicien Aurelius Augustin, lorsqu’il a fait ses recherches sur la quantité de l’âme, sur son immortalité et tous autres sujets très profonds, s’est jeté sur les mathématiques pour s’en faire une aide. Cette voie a paru plaire à notre Boèce au point qu’il affirmait constamment que toute la doctrine de la vérité était comprise dans la pluralité et la grandeur. Et, pour parler bref, la théorie des Épicuriens sur les atomes et le vide, théorie qui nie Dieu et bat en brèche toute vérité, n’est-elle pas morte d’une démonstration mathématique, celle des Pythagoriciens et des Péripatéticiens ? Ils ont établi que manifestement, on ne peut pas arriver à des atomes indivisibles et simples : or, c’est là le principe que posa Épicure. C’est donc sur ce chemin que nous avançons, concurremment avec eux et nous affirmons, parce qu’aucun chemin n’est ouvert qui accède aux choses divines si ce n’est par les symboles, que nous pourrons maintenant choisir les signes mathématiques à cause de leur incorruptible certitude.

22 - LA PROVIDENCE DE DIEU UNIT LES CONTRADICTOIRES

Or, pour chercher comment nous sommes conduits à une intelligence profonde, appliquons notre recherche à la providence de Dieu, au moyen de ce que nous savons déjà. Et parce qu’il est manifeste d’après ce qui précède que Dieu embrasse tout, même les contradictoires, rien ne peut échapper à sa providence ; que nous ayons fait quelque chose, ou l’opposé de cela, ou rien, tout a été impliqué dans la providence de Dieu. Donc, rien n’arrivera si ce n’est selon la providence de Dieu. Sans doute Dieu aurait pu prévoir beaucoup de choses, qu’il n’a pas prévues et ne prévoira pas, sans doute aussi il a prévu beaucoup de choses qu’il aurait pu ne pas prévoir, mais rien ne peut être ajouté à la divine providence, ni lui être enlevé ; ainsi la nature humaine est simple et une : qu’un homme naisse, même dont la naissance n’était pas attendue, rien n’est ajouté à la nature humaine et rien ne lui serait enlevé, s’il ne naissait pas ; c’est tout comme à la mort et cela parce que la nature humaine enferme en elle aussi bien ceux qui sont, que ceux qui ne sont pas et ne seront pas, quoiqu’ils aient pu être. Ainsi même s’il arrivait ce qui n’arrivera jamais, rien ne serait ajouté à la providence divine, parce qu’elle-même enferme aussi bien ce qui arrive, que ce qui n’arrive pas mais peut arriver. Donc, comme il y a dans la matière beaucoup de possibles qui ne se réaliseront jamais, ainsi, inversement, les choses qui n’arriveront pas, si elles peuvent arriver, si elles sont dans la providence de Dieu, y sont non pas d’une façon possible, mais en acte, et il ne résulte pas de là que ces choses soient en acte. Comme nous disons que la nature humaine enferme et embrasse une infinité de choses, parce que ce sont non seulement les hommes qui ont été, sont et seront, mais ceux qui peuvent être, alors même qu’ils ne seront jamais, ainsi elle embrasse le muable d’une façon immuable. Comme l’unité infinie enferme tout nombre, ainsi la providence de Dieu enferme les choses en nombre infini : celles qui arriveront, celles qui n’arriveront pas mais peuvent arriver, et leurs contraires, comme le genre enferme les différences contraires, et ce qu’elle sait, elle ne le sait pas avec la différence des temps, parce qu’elle ne sait pas le futur comme futur, ni le passé comme passé, mais elle sait éternellement et immuablement les choses muables.

Aussi est-elle inévitable et immuable, et rien ne peut la dépasser, et tout ce qui est rapporté à la providence elle-même est dit avoir le caractère de la nécessité ; et à bon droit, car tout est en Dieu, qui est la nécessité absolue. Et l’on voit ainsi que les choses qui n’arriveront jamais, sont dans la providence de Dieu de la façon que nous avons dite, même si elles n’ont pas été prévues pour arriver, et il est nécessaire que Dieu ait prévu ce qu’il a prévu, car sa providence est nécessaire et immuable ; et cela, alors même qu’il aurait pu prévoir l’opposé de ce qu’il a prévu ; en effet si l’on pose que Dieu embrasse tout, on ne pose pas, du même coup, ce qui est embrassé, mais si l’on pose le développement on pose que Dieu embrasse tout : en effet je pourrai, demain, lire ou ne pas lire, quel que soit ce que j’aurai fait, je n’échappe pas à la providence, car elle embrasse les contraires ; et tout ce que j’aurai fait arrivera selon la providence de Dieu.

Ainsi on voit comment, d’après nos premiers principes qui nous enseignent que le maximum est avant toute opposition, parce qu’il embrasse, qu’il enferme toutes les choses de toutes les façons, nous appréhendons la vérité sur la providence de Dieu et autres choses semblables.

26 - LA THÉOLOGIE NÉGATIVE

Parce que le culte de Dieu, qui doit être adoré en esprit et en vérité, se fonde nécessairement sur des affirmations positives au sujet de Dieu, toute religion s’élève nécessairement dans son culte au moyen de la théologie affirmative, adorant Dieu comme un et trine, comme infiniment sage, bon, lumière inaccessible, vie, vérité et ainsi de suite ; dirigeant toujours son culte par une foi qu’elle atteint plus véritablement par la docte ignorance ; croyant que celui qu’elle adore, étant un, est uniment toutes choses, et que celui à qui elle rend son culte comme étant la lumière inaccessible, n’est pas comme la lumière matérielle à laquelle s’opposent les ténèbres, mais la plus simple et l’infinie dans laquelle les ténèbres sont la lumière infinie ; elle croit que la lumière infinie elle-même luira toujours dans les ténèbres de notre ignorance, mais que les ténèbres ne peuvent pas la comprendre. Ainsi la théologie de la négation est si nécessaire pour parvenir à celle de l’affirmation, que, sans elle, Dieu n’est pas adoré comme Dieu infini, mais plutôt comme créature ; or, ce culte est une idolâtrie attribuant à l’image ce qui ne convient qu’à la vérité.

Il sera donc utile d’ajouter à ce qui précède quelques mots sur la théologie négative. L’ignorance sacrée nous a enseigné un Dieu ineffable ; et cela, parce qu’il est infiniment plus grand que tout ce qui peut se compter ; et cela, parce qu’il est au plus haut degré de vérité. On parle de lui avec plus de vérité en écartant et en niant ; ainsi le très grand Denis a voulu qu’il ne fût ni vérité, ni intelligence, ni lumière, ni rien de ce qui peut se dire ; or Rabbi Salomon et tous les sages le suivent. Donc, selon cette théologie négative, il n’est ni Père, ni Fils, ni Esprit-Saint, mais il est seulement infini. Or l’infinité, comme infinité, n’engendre pas, n’est pas engendrée, ne procède pas. C’est pourquoi Hilaire de Poitiers a dit avec beaucoup de subtilité, en distinguant les personnes : « Infinité en éternité, espèce en image, exécution en don. » Il veut dire par là que, sans doute, nous ne pouvons voir dans l’éternité que l’infinité ; cependant l’infinité elle-même, qui est l’éternité même, parce qu’elle est négative, ne peut être comprise comme engendrant, mais bien comme éternité, parce que l’éternité est affirmative de l’unité, ou de la présence maxima, c’est pourquoi elle est le commencement sans commencement. « Espèce en image » exprime un commencement à partir du commencement ; « exécution en don » signifie la procession des deux. Cela nous est bien connu maintenant ; en effet, bien que l’éternité soit l’infinité, de sorte que l’éternité n’est pas la cause du Père plutôt que l’infinité, cependant, selon la façon de considérer, l’éternité est attribuée au Père, et non au Fils, ou au Saint-Esprit. Mais l’infinité n’appartient pas à une seule personne plutôt qu’à l’autre, parce que l’infinité elle-même est Père selon la considération de l’unité, Fils selon la considération de l’égalité de l’unité, Esprit-Saint selon la considération de la connexion ; ni Père, ni Fils, ni Esprit-Saint selon la simple considération de l’infinité, bien qu’elle-même soit l’infinité et l’éternité de n’importe laquelle des trois personnes ; qu’inversement n’importe quelle personne soit l’infinité et l’éternité, non, cependant, selon une considération quelconque, comme on l’a montré ; parce que, selon la considération de l’infinité, Dieu n’est ni un, ni plusieurs, et l’on ne trouve pas en Dieu, selon la théologie négative autre chose que l’infinité. C’est pourquoi, selon elle, il n’est connaissable ni dans ce siècle, ni dans le siècle futur, parce que toute créature est obscurité par rapport à lui, car elle ne peut pas comprendre la lumière infinie, mais elle n’est connue que d’elle seule.

Et il est manifeste dès lors comment les négations sont vraies et les affirmations insuffisantes en théologie ; et les négations qui écartent du parfait ce qui est plus imparfait, sont d’autant plus vraies que les autres. Il est plus vrai de dire que Dieu n’est pas une pierre, que de dire qu’il n’est pas vie ou intelligence, de dire qu’il n’est pas l’ivresse, qu’il n’est pas la vertu ; or, c’est le contraire dans les affirmations : car il est plus vrai d’affirmer que Dieu est intelligence et vie, que d’affirmer qu’il est terre, pierre ou corps.

Après ce que nous avons dit plus haut, tout cela est très clair. Nous en concluons que la précision de la vérité luit d’une façon incompréhensible dans les ténèbres de notre ignorance. Et voilà bien cette docte ignorance que nous avons cherchée, au moyen de laquelle, seule, nous avons montré que nous pouvions accéder vers le Dieu de l’infinie bonté, le maximum, l’unitrine, suivant les degrés de la doctrine même de l’ignorance, afin que nous ayons assez de vigueur pour l’en louer à jamais de toutes nos forces, lui qui est béni, au-dessus de toutes choses, dans les siècles des siècles.