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Jakob Böhme
Philosophus teutonicus, Le cordonnier de Görlitz

Données générales

PériodeLieu
GénéralXVI XVIIAllemagne
Naissance 24 Avril 1575 Alt-Seidenberg, Allemagne (ajd. Sulikow, Pologne)
Décès17 Novembre 1624 (49 ans)Görlitz, Allemagne
Cause
Inhumation
Cimetière de Görlitz

DomaineCourantOrdre
Mysticisme
Théosophie
Illuminisme
Gnosticisme
Conventicule des véritables serviteurs de Dieu 🎓

RelationsNom
Entourage
AmiChristoph Kotter
Karl Ender von Schercha
Tobias Kober
Influence
ParBalthasar Walther
Caspar Schwenckfeld von Ossig
Maître Eckhart
Martin Moller
Paracelse
Valentin Weigel
DiscipleAbraham von Franckenberg
Johann Gichtel
SurRomantisme allemand
Théosophie occidentale
Antoine Fabre d’Olivet
Christian Knorr von Rosenroth
Emanuel Swedenborg
Franz van Baader
Friedrich Œtinger
Friedrich von Schelling
Georg Hegel
George Fox
Isaac Newton
John Milton
John Pordage
Jane Lead
Louis-Claude de Saint-Martin
Martinès de Pasqually
Nicolas Berdiaev
Nikolaus Zinzendorf
Novalis
Vladimir Soloviev
William Law

Repères biographiques

► De parents pauvres, paysans et luthériens, il était lui-même cordonnier jusqu’en 1613 puis mercier de métier à partir de 1594 par son épouse, fille d’un bourgeois de Görlitz, ce qui l’amena à faire de fréquents et longs voyages. Vers 1600, il traverse un état dépressif, jusqu’à ce que l’éclat reflété par le soleil sur une cruche d’étain (expérience qui nous rappellera les procédés du phosphénisme) lui donne le sentiment de percevoir la nature intime des choses, une intuition métaphysique (Dans cette lumière mon esprit aussitôt a vu au travers de toutes les choses, et a reconnu dans toutes les créatures, dans les plantes et dans l’herbe, ce qu’est Dieu, et comment il est, et ce qu’est sa volonté).

↪ Il précise que cet évènement ne fut qu’un premier pas et le point de départ d’une vie spirituelle intense. C’est dix ans plus tard qu’il couche sur le papier ses premiers écrits mystiques après plusieurs essais et deux ans encore après qu’il expérimente une seconde illumination. Il voyage au travers de la Silésie entre 1621 et 1624, mais revient malade et mourra dans sa ville natale après les derniers sacrements. Il dira en mourant : Voilà que je m’en vais au Paradis. Il n’a reçut aucune instruction au delà de l’élémentaire puisqu’il quitte l’école à 14 ans. Il lut néanmoins la Bible (la genèse, le rapport de Dieu avec sa création et le problème du mal sont trois points qui le retiennent particulièrement), puis poussé par sa démarche intérieure, des ésotéristes et mystiques allemands qui se rattachent à la spiritualité médiévale comme Paracelse, Weigel (qui fit la jonction entre la mystique rhéno-flamande et le paracelsisme), Sébastien Franck ou encore Schwenckfeld von Ossig.

◆ Boëhme appartient à ces mystiques luthériens et non formalistes qui virent le jour entre le Rhin et le Danube au XVIXVII. Il s’inscrit dans le mouvement initié par Paracelse, qui était très lu dans les milieux luthériens de Görlitz, mais puisqu’il ne lui emprunte que très peu au niveau terminologique on peut estimer Böhme comme un penseur original. Il n’avait que peu d’accointance avec la religion bien qu’il fut lui même de nature religieuse. Son mysticisme hermétique se tourne plus volontiers vers les spéculations des gnostiques et des néoplatoniciens que vers l’exégèse littéraliste de la Bible. Il estime que les contradictions qui animent les débats entre théologien existent à cause d’un manque de pénétration pratique. Son œuvre s’inscrit dans une dynamique ayant pour objet de concilier la multiplicité de la nature et l’unicité divine. En outre, le cordonnier de Görlitz n’est pas un intellectuel : il ne s’exprime pas par concepts mais par symboles et dans sa pensée, toute forme est symbole, langage, figur. Cultivant l’expérience intérieure, il tente de donner forme à ses intuitions mystiques au travers d’un champ lexical concret mais à la fonction imagée et en cela, il évoque le phrasé d’Eckart. L’influence de ce théologien des profondeurs sur l’ésotérisme chrétien et occidental en général est immense. Ses idées atteignent rapidement la Hollande et dès 1646, Charles Ier, fait traduire son œuvre en anglais. Sa sophiologie aura eu des échos jusqu’en Russie. Ses visions qu’il prit le parti d’expliciter en allemand dans ses écrits lui valurent une persécution constante tant de la société civile que religieuse.

↳ Au contraire d’un certain statisme médiéval d’origine néoplatonique, la pensée de Böhme est une théologie symbolique audacieuse, de nature à unir dynamiquement les contraires dans une synthèse intellectuelle et morale où se confond pensée et imagination, permettant finalement l’acte de créer. Ses visions qui échappent aux dichotomies figées et aux réductions identitaires intéressent directement l’ésotérisme et constituent ainsi une théodicée qui trouve son levier dans la perception de l’origine du mal. Ce dernier explique sa raison d’être au travers d’une cosmosophie, anthroposophie puis une christosophie unifiante et dont l’objet eschatologique est sotériologique et gnostique. Cette théosophie, comme la mythologie et l’alchimie, s’exprime dans un imaginal qui permet une translation opérative au travers de la psychologie individuelle ce qui en fait une psychologie ésotérique comme l’a fait remarquer Feuerbach. Pour Böhme, un réseau de correspondances émaille la nature, constituant une osmose entre Dieu, l’univers et l’Homme. Dieu bien qu’il créer la nature, s’en distingue : Enlève Dieu et la nature, il reste Dieu en soi dit-il dans son De l’élection de la grâce. Aussi, en commençant par les théophanies du monde matériel, la compréhension tant du liber mundi que de l’opus dei, permet de remonter jusque l’absolu.

Chez Böhme, Dieu absolu, est ungrund, impersonnel et indéterminé, existant et un. Il n’est fondement ni cause de rien mais dispose d’une volonté, qui est celle de se connaître, de prendre conscience de soi, de se révéler. Contrairement à l’un de Plotin ou à la déité d’Eckhart, il est inaccessible et seulement révélé par sa création, en s’extériorisant, toujours en devenir, dans le plérôme naturel. L’ungrund se différencie d’une part de l’urgrund, qui désigne l’absolu en acte, fondateur et cause des choses et de l’abrgund, qui lui est l’absolu en essence, l’abîme ardent, lumineux et sans fond constitué de pure liberté et désirant ardemment être.

↪ Sa première manifestation, néanmoins co-éternelle à lui-même, est la trinité, miroir de la divinité : le Père est la volonté sans objet qui est principe de vie, le Fils, essence et corps de la volonté, est le désir de se connaître et de subordonner la vie à la finalité du bien et enfin le Saint-Esprit, qui a pour fonction d’être le trait d’union fécondant et manifestatoire en eux.

Afin justement, de pouvoir manifester son infinitude, il doit se rétracter en lui-même, à la manière du צמצום (tsim-tsoum) {contraction} d’Aboulafia et laisser un espace vide qui soit vide de lui-même, Dieu enjambe ensuite ce vide de façon à le contenir. Cette créature ainsi engendrée, qui lui permet de prendre connaissance de lui-même dans sa multiplicité en passant de la pensée à la réflexion est son miroir, la "splendide" Sophia. Elle est la nature éternelle, souffrante car accouchante et enténébrée car ignorante de la présence divine qui pourtant la traverse sous forme d’une tinctur, courant lumineux de vie. Elle est l’archétype parfait de la manifestation, idéal du monde et de l’âme humaine contenant en elle toutes les images. Elle est néanmoins éternellement cachée en Dieu mais sur le plan temporel, elle est en constante élaboration de sa perfection. Elle est douée d’une volonté distincte de son créateur et le mal apparaît de l’opposition qui en résulte. Le mal, principe primordial et nécessaire à l’origine du monde de causalité, est cependant irrationnel. Il ne dépend pas en effet de la volonté divine et se révèle accidentel et dépourvu de fondement, trouvant le canal de son expression dans la chute et du péché originel. Il représente ainsi une conséquence de la liberté, contradiction dynamique qui est l’ungrund devenant "quelque chose" dans la Sophia. L’existence de cette contradiction permet à Dieu de se manifester dans sa création, de s’exprimer et se faire connaître à l’Homme, sa signature divine, et cela par la mise en relief du contraste de son statut de rédempteur face au mal.

1. Dans cette nature, matériau de la création, Dieu projette en effet par son imagination la trinité qui se manifeste ensuite en sept propriétés, esprits-source qui se retrouverons ensuite analogiquement dans toute la création : astringence, amertume et angoisse, douceur, lumière et son (ou ton) et enfin essence (ou corps). Le premier ternaire est la rigueur ignée, force ténébreuse du Père, le second, la miséricorde lumineuse, le glorieux amour du Fils et l’essence représente le Saint-Esprit, le corps ou entrent en interaction dynamique et créative les deux ternaires.

2. Se manifeste enfin le monde angélique, où les anges, dotés de libre-arbitre, sont dotés d’une corporéité spirituelle composés de feu interne et de lumière externe. Les anges rebelles, décidèrent d’inverser cet équilibre, en faisant du feu de la rigueur leur enveloppe externe mais opérant ainsi, ils déséquilibrent la nature éternelle, la rendant ténébreuse et en quelque sorte avortée la disloquant en deux parties qui deviennent pour chacune d’elles, le subtil du grossier, l’invisible et le visible.

3. Une seconde création est donc instaurée en six jours grâce aux sept esprits. Sa caractéristique est le temps et sa fonction est de racheter le dysfonctionnement qui est apparu dans sa prédécesseuse. Adam néanmoins, dont l’essence est également composée de feu et de lumière, fit le même choix que Lucifer et se déséquilibra, en se "concentrant dans sa propre présence".

● Cette discorde sera abolie dans l’unité lorsque la créature s’abandonnera {gelassenheit} à son créateur. À cette fin, il gît dans la nature le Christ, ce dernier est le lumineux témoin de la présence manifestée de l’ungrund et finalement l’apex de sa propre existence car en tant que verbe, il résout par son être l’objet de la manifestation divine : cet acte qui trouve sa source dans le désir de communication de sa perfection. Ce second Adam, qui est la présence manifestée du Fils est venu accomplir la rédemption et l’âme, qui s’unissant à lui, peut retrouver son équilibre originel en tissant un pacte d’amour et de gnose. L’Homme peut ainsi par des purifications ignées successives remonter la spirale descendante de la création et percevoir la véritable essence de la nature éternelle puis de Dieu. Il restaure ainsi son androgynat perdu en réincorporant sa Sophia qui s’est réfugiée au ciel, séparation qui est la source de ses désirs et ainsi de sa souffrance et de ses esclavages. En effet, originellement androgyne et composé de deux tinctur, l’Homme s’est divisé en mâle et femelle suite à ses chutes successives dans la matière divisante qui lui ont également donné un corps physique. Ce dernier n’est pas une prison mais une manifestation du pouvoir de l’esprit de l’Homme qui génère une barrière le séparant des démons de la matière afin qu’ils ne puissent se confondre avec lui.

Dieu ne peut et doit donc être connu que par ce reflet christique lumineux, qui est en propre sa propre sagesse. Elle ne s’acquiert par l’Homme que par la médiation des symboles et l’imitation de la passion du Christ qui est l’image de Dieu se rétractant en lui-même pour finalement vivre une seconde naissance à l’âme au travers d’un corps qui investi par le feu purgateur devient lumière.

■ Son premier livre Aurora, oder die Morgenröte im Aufgang, ébauche symbolique de son système philosophique, à été publié par ses admirateurs alors même qu’elle fut inachevée. Il créa un grand émoi dans la société religieuse de l’époque. En effet, pour la pensée luthérienne d’alors, le clergé est le seul à même d’interpréter la Bible. Böhme affirme dans son Aurora qu’au travers de ses extases, il a vu et appris plus en un quart d’heure que durant des années dans les plus grandes écoles. Son pasteur, luthérien orthodoxe intransigeant parvient à le faire interdire d’écriture par le conseil de la ville. Ce livre fut d’ailleurs mis à l’index. Finalement le Cordonnier est vu par ses contemporains de façon contradictoire : comme un prophète et un wundermann pour ses admirateurs, comme un dangereux hérétique par ses adversaires. Sa vie littéraire commence réellement avec la publication de son De la triple vie de l’homme qui culmine avec son imposant commentaire de la Genèse dans Le Grand Mystère. Néanmoins de son vivant, tous ses ouvrages sauf La voie vers le Christ circulent sous forme manuscrite.

■ Le plus célèbre recueil consacré à Böhme est Les Œuvres de Jakob Böhme de William Law dans lequel on trouve nombre d’illustrations, le corpus fut édité en Allemagne par Ueberfeld. Gichtel, qui est cependant le premier à éditer les œuvres complètes de Boehme en 1632 (grâce aux manuscrits réunis par Abaraham Van Beyerland), poursuivra quant à lui l’œuvre du maître dans sa Théosophie pratique, tout en insistant sur la nécessité de la purification et le symbolisme du feu. Toutes ces initiatives permirent à l’œuvre du Cordonnier de Görlitz de perdurer, d’autant que son influence se propage grâce à certains milieux piétistes et notamment par l’intermédiaire de la Bible de Berleburg. Précurseur de la théosophie, il ira influencer le romantisme et l’idéalisme germanique puis la pensée illuministe du XIX et de là, la philosophie chrétienne. Ainsi Fichte, Schelling ou Hegel, qui lui offre une place dans son Histoire de la philosophie (1836) puis bien sûr Saint-Martin lui seront redevables.

𝕍 La Naissance de Dieu ou la doctrine de Jacob Böhme, Pierre Deghaye, 1985 ; La philosophie de Jacob Boehme, Alexandre Koyré, 1979.

Œuvres choisies

Citations

Je n’ai lu que dans un seul livre, dans mon propre livre, dans moi-même.
Épîtres théosophiques
Par mes propres forces je suis un homme aussi aveugle qu’un autre et ne puis rien, mais par l’esprit de Dieu, mon esprit inné pénètre tout mais pas toujours avec assez de persévérance. Lorsque l’esprit de l’Amour divin traverse mon esprit, alors la créature animale et la divinité ne forment qu’un seul être, une seule conception et une seule lumière.
Mysterium magnum
Le monde visible est un symbole du monde invisible.
Mysterium magnum
Les ténèbres ne sont pas l’absence de lumière, mais l’effroi causé par l’éclat de la lumière.
Mysterium magnum
Quand la teinture de feu sera absolument épurée, alors en elle retournera la Sophia. Adam, de nouveau, étreindra sa noble fiancée qui lui fut ravie durant son premier sommeil, et il n’y aura plus alors ni homme ni femme, mais seulement un rameau sur l’arbre, fait de perles, du Christ, dans le paradis divin.
Mysterium magnum
Ce qui n’est pas équilibré ne peut subsister éternellement mais ce qui l’est ne connaît pas de destructeur, car toutes les propriétés s’aiment. Et dans l’amour résident l’accroissement et le maintien de la vie.
Mysterium magnum
Il faut que l’âme abandonne entièrement le vieil homme pour l’éternité et qu’elle renaisse en elle-même d’un nouveau corps issu de l’être céleste, de son être pâli à l’égard de Dieu en Adam et réintroduit dans l’esprit du Christ.
Mysterium magnum
Et à propos de Dieu nous ne pouvons que penser qu’il est la raison la plus profonde de toutes choses, en ce sens pourtant qu’il ne peut être saisi par aucune chose, de par la force propre de la chose ; mais de même que le soleil avec sa lumière et sa force s’introduit dans les choses sensibles et animées et agit avec toutes choses et y participe à leur entrée dans l’être : il nous faut entendre la même chose du Verbe divin avec la vie des créatures.
Mysterium magnum
C’est Dieu qui m’a donné le savoir. Ce n’est pas moi, qui suis Moi, qui sais ces choses ; c’est Dieu qui les sait en moi. […] Puisque c’est Lui qui enfante, ce n’est pas moi qui les fais, mais Lui en moi ; je suis comme mort pendant la parturition de la sublime sagesse.
Aurora
Et, de même que le soleil s’introduit fortement dans la science, dans le mystère ou dans les trois premiers effets du mouvement de la Nature — qui sont le soufre, le mercure et le sel — afin de s’embraser et de se manifester en eux, de même la science porte fortement son désir vers le soleil, comme vers son Dieu naturel, par la quintessence des étoiles et par les trois premiers effets du mouvement de la Nature. Le soleil est l’âme du Grand Mystère dans le monde extérieur élémentaire ; c’est une ressemblance du Dieu occulte intérieur.
De l’élection de la grâce
La science, le désir, la force attractive est elle-même la Volonté éternelle, incompréhensible et inapprofondissable de la Divinité, elle s’introduit avec une liberté absolue dans la Nature et dans la créature pour se manifester.
De l’élection de la grâce
Sa volonté doit être unie à Dieu, afin que Dieu et la volonté et l’esprit de l’homme ne soient qu’une seule et même chose. Car ce qui est Un ne peut pas être en désaccord ou en inimitié avec soi-même, puisque ne possédant qu’une volonté. Où qu’il aille, quoiqu’il fasse, il reste Un avec soi-même.